*Cri* *Voix rauque* *Gesticulations* Le clown s’agite. Il gratte à l’intérieur. « Attends, ce n’est pas ton moment ». Il sait que le maquillage que j’ai commandé pour lui ne va pas tarder à arriver. Je regrette de ne pas avoir pris de couleur verte. J’en ajouterai à l’occasion. Je suis resté sur le classique blanc-noir-rouge, mais pour lui, le vert lézard s’impose. Une copine clown (une coplown ?) qui a découvert ma recherche en cours m’a redit combien celle-ci lui avait parlé. Je ne vois, moi, que ce qui n’est pas encore solide, pas encore assez bien fixé. J’attends d’avoir le budget pour retourner voir Naomi. C’est par le corps que ça passe, pas ailleurs. Ce lien corps-création-écriture, il m’obsède. Je voudrais le pousser plus loin je ne sais pas encore comment. Je cherche à faire écrire le clown mais il se désintéresse du clavier et du stylo. S’il écrit, ce sera en collant ses grosses pattes sur les murs. Peut-être que c’est par là que ça passe : dérouler de longs chemins de papier sur les murs et verser de la gouache dans des plats où il pourra immerger ses mains ? Harry l’a fait, à Castelnau, coller sa main enduite de peinture sur une toile. Si ça lui a plu à lui, qu’est-ce que ce sera pour Le Nouveau ? Comment il s’appelle ? Comment il vit ? L’autre jour, il a parlé pendant que j’étais sous la douche. La Maison s’est mise à rire. Il s’est carapaté à l’intérieur de moi. Ou alors c’est moi qui l’ai rentré en-dedans. Je veux aller plus loin, plus vite. Impatience.
Les autres voix qui me parasitent le crâne sont celles des projets inachevés. Je me rends compte à quel point ils sont bruyants, ces projets dont je n’ai pas encore arrêté la forme. Ils tendent leurs petites mains fragiles et poussent leurs petits cris aigus qui exigent que je les jette dans le monde. Ils ont envie de ça, d’être mis dans un lance-pierre et propulsés dans le monde à grand coup d’élastique vibrant et claquant. Après, ils me laissent à peu près tranquille. Disons qu’après, la texture de notre relation change. Je m’occupe d’eux mais de plus loin. Ils font leur vie avec d’autres gens, ils sont libres de leurs rencontres et je suis libre de m’occuper des suivants. Ça me convient très bien comme ça. J’y gagne en disponibilité créative et en clarté mentale. Je dors mieux. Je suis plus tranquille. Alors la litanie des post-it jaunes sur mon bureau, faut que j’arrive au bout. Vite. Impatience (bis).
Sinon, ça va. C’est bizarre ce calme en moi. Plusieurs points solides d’ancrage me permettent d’avancer sereinement vers l’horizon. Marrant.
Ah, et j’ai nommé un autre truc, sur mon écriture : je suis un auteur du corps, je ne peux pas commencer un texte sans avoir quelqu’un qui ressente quelque chose ; la temporalité de mes histoires est généralement floue, les lieux ne m’intéressent que pour ce qu’ils mettent en écho de ce que vivent les personnages. Je suis les personnages dans ce qu’ils ressentent et comment ces états les mettent en mouvement et en relation (avec eux-mêmes, avec les autres, avec leur contexte). Quand je parle de mise en scène, je l’aborde toujours sous l’angle des « corps dans des décors ». J’écris sur l’intimité, c’est-à-dire l’intériorité, c’est-à-dire la corporéité, et j’écris sur le sentiment d’être à côté (de son époque, de sa société), et j’écris sur les paradigmes relationnels, beaucoup. Déjà à la fac de sciences humaines, ce qui m’intéressait c’était de réaliser que tout ce qui nous paraît évident est en fait un accident historique, l’embranchement qu’a pris une culture à un moment donné factorisé par la durée de son existence, et dans ma recherche artistique j’ai à cœur d’aller regarder là-dedans et de regarder comment ça peut être autrement.
En toute chose, la diversité est vertueuse. Les monopoles paradigmatiques ou idéologiques m’angoissent. Et autres réflexions.