Une fois admises la colère, l’impuissance, la tristesse, l’angoisse, la volonté d’en découdre, la nécessité, plus tard, du deuil, la stupéfaction, les larmes, la rage, l’urgence, le stress, le besoin de protéger les siens, l’admiration, la honte, il convient de s’arracher à la boucle médiatique infinie, ce ruban de Mœbius qui nous maintient dans un présent de tétanie. D’autres font de leur mieux pour juguler la tragédie. Il nous appartient, nous qui occupons un autre rôle dans le collectif, nous qui avons à charge l’invention des possibles, de revenir à ce rôle.
Il est facile — je trouve facile — de se convaincre soi-même que l’on devrait rejoindre les forces de première ligne, et d’oublier ainsi qu’il y a tout un travail important à faire en amont des premières lignes, que lorsqu’on en vient à solliciter les forces de première ligne, c’est qu’on a raté quelque chose en amont.
Il y a la préparation pour le pire, certes, mais il y a, en amont de tout cela, une part cruciale d’invention du monde, de partage des valeurs, de construction d’un imaginaire commun, d’éducation à l’émotion, à l’humilité, au respect du vivant, à l’amour, à l’écoute et au soin, à la réparation.
Pendant que d’autres s’occupent de répondre à la crise, il nous appartient de revenir à la table de travail et questionner nos paradigmes. Quels meilleurs modèles d’humanité, quels autres modèles d’interrelation avec le vivant imaginer pour diminuer le besoin d’avoir à nouveau à faire appel aux services d’urgence. Comment prévenir lesdites urgences ?
Comment, ces idées et paradigmes construits, les répandre dans l’imaginaire collectif pour leur permettre d’essaimer dans la tête des ingénieurs, des politiques, de ceux qui, dans la société, s’occupent de réaliser le meilleur des mondes possibles.
Dans l’apprentissage de l’humilité, il y a l’apprentissage de l’impuissance. Non, aucun·e de nous ne peut tout. Savoir le reconnaître. Dire : « je suis au bout de mes capacités, je passe le relai », c’est cela la base du contrat social.
Seul·e, nous ne pouvons pas tout. Ensemble nous sommes capables de l’impossible.
Il ne s’agit pour nous ni de réécrire le passé (à la limite, regarder ce qui n’a pas fonctionné), ni de combattre le présent, mais de profiter de l’urgence de cet instant pour questionner l’avenir.
Si l’on se laisse aller à la nostalgie, aux accusations, au défaitisme, nous n’apprendrons nous et nous ne reconstruirons rien. Imaginer l’après, le longtemps après, c’est la place de certains d’entre nous dans la tragédie.