Auteur/autrice : Anaël Verdier

  • Le choix de la petite porte

    Le choix de la petite porte

    « Choisis une niche et deviens super populaire auprès d’un petit segment de la population qui se reconnaîtra en toi, dans tes valeurs, tes goûts, ta personnalité ». C’est, grosso modo, le message que je retiens des livres que je lis sur le succès et de mon expérience personnelle.

    Dès que j’ai commencé, j’ai senti l’importance de l’hyper spécialisation, d’entrer par les petites portes auxquelles personne ne fait attention plutôt que de faire la queue avec les autres devant la porte gigantesque du manoir, celle avec les videurs et la corde rouge et le dress code et tout un tas de compromis que je ne serai jamais prêt à faire.

    Mon premier contrat d’édition était pour un roman de SF qui servait de background à un jeu de rôle. J’avais même créé un système de jeu à partir de cartes à jouer et, bref, je me disperse. Quand j’ai voulu faire du journalisme, j’ai signé avec des magazines spécialisés dans le jeu de société. Quand j’ai fait du scénario, c’était pour des dessins animés.

    Toujours par la petite porte.

    Le choix de la petite porte

    Ce choix de la petite porte m’a permis de vivre la vie que je voulais. Je n’ai pas eu la richesse et la gloire mais j’ai pu vivre (parfois survivre) de mes envies plutôt que de sacrifier mes désirs et mes aspirations pour un peu de stabilité ou de confort. J’ai la chance d’avoir une grande capacité à tolérer l’inconfort et la volatilité. « Tout ce que nous sommes est changeant » dit la PNL, et j’ai intégré cette réalité de (très) longue date, sans doute en partie parce que mes parents ont toujours eu la bougeotte et que je ne suis jamais resté plus de cinq ans au même endroit de toute ma vie, jamais plus de deux ans dans la même école de toute ma scolarité.

    En quelque sorte, j’ai appris à jeûner, comme dans cet extrait de Siddhartha cité par Tim Ferris dans Tools of Titans.

    C’est ce qui m’a permis de toujours préférer mon authenticité à une stabilité de surface, de privilégier la solidité de mes fondations au vernis du confort.

    Je cherche quelle niche est la mienne aujourd’hui, quelle petite porte je vais ouvrir maintenant que je reviens à l’écriture littéraire et que je veux en faire mon activité principale. Je cherche qui je suis devenu.

    Il y a treize ans, c’était simple. Je lisais de la SF, je jouais aux jeux de rôle et aux jeux de plateau. Je me reconnaissais dans ces communautés. Les opportunités étaient évidentes.

    Le dessin animé s’est un peu imposé à moi, parce que j’avais cet univers imaginaire un peu décalé et que la fiction live n’offre pas d’espace pour ces univers en France. La seule porte par laquelle je pouvais passer, c’était le D.A.

    L’état de mon identité

    J’ai parcouru un sacré bout de chemin depuis et quand je regarde l’état de mon identité, je me dis que c’est un joli bordel. Ma curiosité m’a amené sur des chemins dont je n’imaginais pas l’existence. Je réalise que ce n’est pas pour rien que j’aime autant Alice, que je trouve ses errances une certaine familiarité et sans doute que cela me rassure et me réconforte.

    Je suis devenu tellement de choses différentes. J’ai toujours un certain goût pour la SF, mais une SF qui se confond avec le présent. J’ai un penchant certain pour le développement personnel, pour la question de la réussite. Je cherche la définition de l’artiste et de l’auteur et je trouve « quelqu’un qui a des choses à dire et qui travaille sur la forme pour les exprimer de la façon la plus élégante et esthétique possible ». Je regarde du côté de la spiritualité ce qu’il y a à trouver, je me passionne pour la relation amoureuse et la sexualité, je reviens à la BD, je m’intéresse à la vente, à la motivation, au leadership, je me spécialise dans la créativité et le coaching d’artistes…

    Les piles de livres et de documents s’entassent autour de moi, par thème: ici la PNL, là l’art, de l’autre côté de la pièce l’érotisme, dans la chambre la spiritualité. Tous ces thèmes se mélangent, se répondent. Je passe d’une pile à l’autre à différents moments de la journée. Je crée des ponts entre mes champs d’étude.

    Rien de très nouveau dans le fond si je regarde mes centres d’intérêt de 2004 mais comme j’ai approfondi, les arborescences se sont multipliées. La finesse des détails est telle que je perds la vision d’ensemble, que j’oublie l’entité qui unifie le tout: moi.

    C’est dans cet oubli que surgit la question de quelle identité garder et de comment écrire à partir de cette identité.

    Comment puis-je choisir sans exclure, être dans mon écriture tout ce que je suis dans ma vie ?

    Comment communiquer authentiquement avec mes hauts et mes bas, ma passion de vivre intense et ma peur de foirer ma vie tout aussi intense, tous les champs de curiosité, d’étude et d’enthousiasme qui me définissent ? Comment unifier l’ensemble ?

    En me souvenant que c’est justement là qu’est mon identité : dans ce regard qui voit des liens entre des piles disparates, dans ce regard qui perçoit l’unité de cette diversité.

    Il n’y a pas de fil conducteur à trouver.

    Je suis le fil conducteur.

    Évidentes contradictions

    Un ami m’a dit un jour: « Tu es un grand artiste de la contradiction ». Un maître du paradoxe.

    • Je t’aime et je veux passer du temps sans te voir. Un an ou deux.
    • Je bannis les cadres normatifs de ma vie et je vis selon une routine bien huilée.
    • Je plonge dans chaque petit moment du quotidien et j’angoisse pour l’avenir.
    • Je grandis quand je suis vulnérable et je calcule chacun de mes gestes.

    Mais il n’y a pas de contradiction pour moi. Au contraire, la coexistence de ces affirmations est pour moi une évidence.

    • Comment pourrais-je t’aimer sans te quitter pour nous réinventer ?
    • Comment pourrais-je échapper aux cadres sans une discipline stricte pour m’en extraire ?
    • Comment pourrais-je apprécier le quotidien sans une conscience aiguë de sa fragilité ?
    • Comment pourrais-je être vulnérable sans faire la chasse systématique à mes résistances ?

    Comment ces affirmations pourraient-elles ne pas coexister ? Elles sont le reflet de mon identité.

    Maître du paradoxe

    Christian Biegalski m’a appris que le paradoxe était le noyau de la dramaturgie, son rouage central.

    Peut-être est-ce là mon identité.

    Peut-être est-ce cette petite porte que je dois franchir aujourd’hui, celle de l’éclectisme assumé, de la contradiction permanente.

    J’ai eu cette idée absurde hier, pour une oeuvre de vie (ce genre d’oeuvre qui est un procédé, pas un objet), puisque je lutte contre l’obsession de notre culture pour la perfection, de volontairement ajouter des fuates d’orthographe à mes livres, pour être l’incarnation de l’imperfection. Pour, à force de montrer que ce n’est pas grave d’écorcher un mot, de passer juste à côté d’une idée, de ne pas finir un livre qui nous a parlé pour son concept plus que pour son exécution, que nos conversations peuvent ne pas être impeccables à chaque fois, habituer mes lecteurs à leur propre imperfection, les rendre plus souples vis-à-vis d’eux-mêmes.

    Quand on abandonne cette idée d’avoir raison, d’être dans le vrai, d’avoir juste, d’être parfait, de donner une image de soi toute lisse, il se passe des choses formidables: des rencontres magiques peuvent se produire, des oeuvres peuvent exister.

    Je peux commencer en lâchant prise sur cette idée de trouver la niche qui me conviendra parfaitement et en me laissant exister, en tant qu’homme et en tant qu’auteur, au fil du courant et au fil des messages que m’envoie mon inconscient.

    Au rythme qui est le mien

    « La psyché est formidable, me rappelle Marie, elle fait en sorte que chacune des choses que vous faites soit exactement celle dont vous avez besoin au moment où vous la faites. La temporalité de la psyché ne doit pas être négligée, laissez-vous le temps ».

    J’ai envie de lui demander quel est le but, et je me retiens en repensant à Lawrence et à sa question: « Quel est le sens d’une fleur ? »

    Les sophistes disaient, « Rien n’existe. Même si quelque chose existe, on ne peut le connaître. Même si l’on peut le connaître, on ne peut l’exprimer ».

    Alors je me contente de faire mon travail, au mieux, et de communiquer sur mon travail, au mieux. De temps en temps je reçois le message d’un lecteur qui me dit: « Ce que vous faites est important » ou « En lisant ton article, j’ai compris quelque chose sur ma vie ».

    Alors je me dis qu’il y a du bon dans ce que je choisis d’être puisque cela permet à quelqu’un, quelque part, de trouver un peu de lumière dans sa pénombre personnelle.

    Alors je continue, confus, paradoxal et imparfait, à explorer les chemins de ma curiosité, de mon enthousiasme et de mes peurs.

    Au final, cette petite porte est peut-être bien la plus précieuse qui soit. C’est ma porte, celle dont je suis le seul à avoir la clef.

  • Welcome Home

    Welcome Home

    Rentrer chez soi. Rentrer à la maison, celle de pierre et celle de coeur. Avoir eu 35 ans en Janvier.

    Ouvrir la porte de mon appartement, retrouver mes livres, mes meubles, mon décor.

    Ouvrir la porte de mes amitiés et de mes amours: « Raconte-moi. Comment as-tu vécu en mon absence ? Quelles aventures ont coloré ta vie ? »
    Et raconter mes propres aventures. Dans le silence. À mes pages vierges.

    Retrouver mes repères et voir, grâce à cette distance que l’absence permet, ce que j’ai besoin de changer pour être encore mieux respectueux de moi-même et de mes besoins.
    Ce désordre, je n’en ai pas besoin. Cette violence, je peux m’en passer.

    Changer tout

    Je n’ai pas peur de changer. Pas peur des conversations difficiles où je dis: « je ne suis pas bien, je veux autre chose ». C’est comme ça que l’on avance, ensemble ou en solitaire, chacun sur son chemin et côte à côte.

    J’entre dans de nouveaux paradigmes de vie. J’y suis bien. Parce qu’ils me correspondent.

    Paradoxalement, depuis que j’ai décidé de m’affranchir des cadres normatifs qui encombrent les relations, j’ai les relations les plus saines de ma vie. Les frontières ont sauté, ni on, ni off, mouvantes, organiques.

    Je suis profondément bien. En phase. Aligné. Centré. Parce que je me respecte, je respecte mes besoins en les reconnaissant et en les exprimant. Je peux alors aimer sans condition (je n’attends pas de l’autre qu’il prenne soin de mes besoins pour moi), sans exigence ni attente.

    Ma vie est plus riche grâce à l’attention mutuelle que nous nous portons, affranchie de la peur de la perte.

    « Ce n’est pas si paradoxal que ça », me dit Renard, « c’est juste qu’on est tellement imbibé culturellement. Mais une fois qu’on a entamé la déconstruction, on découvre à quel point l’amour est sans cadre et sans limites, et peut être en croissance perpétuelle si on le laisse vivre naturellement ».

    Dépoussiérer mes ambitions

    Libéré du poids des attentes de l’autre (comment le laisser exiger ce que je n’exige pas pour moi-même ?) je peux lever le voile sur les trésors oubliés de l’intérieur de ma psyché, mes rêves poussiéreux. Et décider qu’il est temps de les ranimer.

    Même si je trébuche parfois et que mes démons réussissent encore par moments à me rattraper, j’ai à coeur d’avoir des conversations propres, saines, constructives avec mes ambitions. Plutôt que de m’accabler, je m’encourage. Plutôt que de me condamner, j’apprends à me comprendre et m’écouter.

    Sans attente de l’autre, il n’y a que de l’accueil bienveillant. C’est la fin de la lutte de pouvoir dans la relation. C’est la recherche de l’équilibre individuel de chacun pour assurer l’équilibre mutuel. « Réalise tes rêves » devient le postulat qui précède tout le reste.

    J’oublie souvent que le reste du monde ne vit pas selon les mêmes paradigmes. Quand j’ai des conversations avec des gens qui vivent de l’autre côté de mon miroir je me souviens de mesurer mes propos, je retiens ma flamme alors que je devrais sans doute la laisser briller et tant pis si certains s’y brûlent et m’en veulent.

    Je ne suis pas intéressé par le débat mais plutôt par l’expansion de mon bonheur et de celui des personnes qui m’entourent, quelque forme que prenne ce bonheur.

    Aucun compromis

    Je ne tolère pas que l’on me fasse souffrir parce que c’est me trahir que d’accepter cela. Et cela commence par moi-même. Si j’ai des habitudes néfastes, autodestructrices, ou simplement des freins à mon propre développement, je me fais un devoir de les transformer.

    Pour cela je dois comprendre l’utilité de ces habitudes et de ces comportements. A quoi me servent-ils ?

    Toute action vise une récompense, un résultat positif. Parfois c’est une satisfaction à court-terme qui se met en-travers d’un épanouissement à long-terme. D’autres fois, c’est la recherche du confort qui m’empêche de repousser mes limites pour aller à la rencontre de mon véritable potentiel.

    Si j’arrive à remplacer ces habitudes par d’autres, ces automatismes par une discipline propre à me faire réaliser mes objectifs et mes rêves, alors ma vie ne pourra qu’aller en s’amplifiant.

    Rien ne sert d’attendre, rien ne sert de se presser

    Je n’ai pas peur d’échouer, parce que l’échec n’est qu’une projection de l’esprit, une abstraction sans réalité tangible. J’ai peur de réussir parce que j’ai trouvé un équilibre fragile qui m’offre autant de temps libre que j’en désire et que j’ai peur de devoir le sacrifier.

    Mais je suis prêt maintenant, c’est ce que dit mon retour. Je suis prêt à la discipline et aux nuits blanches et à la détermination qui ne lâche rien.

    Trois mille mots par jour, blog exclu. Trois mille mots pour avancer sur les nouvelles, les romans, les projets de scénar, les manuels, les guides, tous les livres qui bouillonnent en moi et qui exigent de sortir.

    Le long chemin solitaire qui mène à soi

    Si je ne le fais pas aujourd’hui je le ferai demain alors pourquoi attendre encore ?

    J’ai fini de me leurrer avec cette version de l’histoire qui dit qu’un jour il est trop tard. Aujourd’hui, demain et jusqu’à ma mort il sera encore temps de me lancer.

    Attendre, repousser, c’est me priver des opportunités d’expansion que le succès (1er succès: garder le cap de la discipline) m’offrira alors j’ai décidé de ne plus attendre.

    Si j’exclus le blog de mon objectif quotidien, pourquoi le continuer ?

    Ce blog est un espace de construction de la pensée autant qu’un espace de distraction. 52 billets par an, c’est l’équivalent d’un petit roman. Si je me débrouille pas trop mal, je pourrai en tirer assez de matière pour un livre.

    Fuir la fiction – parce que la fiction est parfois difficile à écrire – ce n’est pas le but. J’espère ici réussir à témoigner de l’évolution de mes paradigmes. En mettant mes tripes à nu, j’espère donner à voir le chemin tortueux qui mène au sommet d’une vie.

    Le chant des Muses

    Quand je pousse la porte de mon appartement après cette absence de deux semaines, c’est la muse de mon écriture qui entonne ce chant d’accueil :

    « Hello, I’ve been waiting for you
    I didn’t know if you’d recognize my voice
    Cause I’ve been whispering your name again and again
    I’ve been imagining this day and I’ll never be the same

    We dance and sometimes only fall
    We sing even when there are no words
    And I hope love lifts you up again and again
    And if you ever lose your way, let me be the first to say

    Welcome home
    Welcome home
    It’s so good to see your face
    Welcome home

    Come inside from the cold and rest your weary soul
    You belong, you are loved, you are wanted
    You’re not alone
    I’ve missed you so
    […] Without you it’s not the same
    And I’ve been waiting here
    Welcome home »

  • Nuances

    Nuances

    Quand je lis les anciens grecs, je vois les mêmes questions existentielles, les mêmes solutions, les mêmes doutes, les mêmes distractions et les mêmes comportements qu’aujourd’hui.

    Les jeunes questionnent l’ordre établi, les anciens pensent que le monde court à sa perte. Les maris trompent leurs femmes et les femmes leurs maris, les deux s’entretuent par jalousie. Quelques indépendants déclarent qu’il faut vivre dans la connaissance et le respect de soi. Le courant minimaliste s’exprime déjà (Diogène vit dans son tonneau). Les artistes s’opposent aux financiers, les politiques complotent, les marchands coupent sur la qualité de leurs produits pour augmenter leurs marges. Les divertissements sont l’ivresse, le sexe et la violence.

    Répétition répétition

    La vie ne serait donc qu’une vaste répétition, une vaste ronde destinée à tourner sur elle-même à l’infini. Il n’y a aucune raison de penser que l’humanité était différente avant l’apparition de l’écriture. Il y a peu d’espoir qu’elle soit différente dans l’avenir.

    Ce que je veux explorer c’est cette notion de répétition. Récemment j’écrivais la huitième nouvelle de mon recueil sur le romantisme torride, ce paradoxe entre le moelleux des sentiments et de la joie et la bestialité du sexe et de la colère qui compose la symphonie amoureuse, quand j’ai eu la sensation de me répéter. Combien de fois pouvais-je écrire la même histoire ? N’y avait-il pas autre chose à dire sur cette question ?

    Alors j’ai fait des listes. Des listes de situations amoureuses. Des listes de personnages. Des listes de différences. Il y avait plein de choses à dire.

    Mais mon travail formel s’intéresse justement à cette question de la répétition et de la nuance. Comment une même histoire, parce qu’elle est vécue par des individus différents dans un contexte différent devient de multiples histoires. Même si vous répétez vos schémas relationnels amant après amant, les nuances que chacun apporte changent l’histoire.

    Transformations spectaculaires

    Nous (en tant que culture) donnons trop de poids au spectaculaire dans nos vies. Si les situations ne sont pas radicalement différentes, nous sommes frustrés. Nous nous ennuyons lorsque le mouvement est lent, à la limite du perceptible. Nous préférons un chirurgien qui nous poignarde et nous éviscère à un osthéopathe dont les mouvements sont si fins qu’à la fin de la séance, nous disons: « il n’a rien fait mais je me sens tout bizarre ». Ce n’est pas qu’il n’a rien fait, c’est que votre perception est trop grossière.

    A force d’être éblouis par les feux d’artifices, saisis par l’agitation des programmes télévisés, excités par la brutalité pornographique du journal, nous ne voyons plus le miroitement du soleil sur l’eau, nous n’entendons plus pousser les plantes, nous ne ressentons plus les milliers de signaux que notre corps nous envoie à chaque instant.

    Lorsque Steve Paxton travaille sur la colonne vertébrale en 2013, il cherche le plus petit mouvement possible.

     Dans cette finesse de la perception, il y a des choses à découvrir. Je ne les comprends pas toutes. Je ne sais pas quelle importance elles ont mais elles m’attirent. Quelle est la plus petite nuance possible ? Où est la frontière entre la répétition et le changement ? Si je change un mot à un récit, est-ce anecdotique ou radical ? Est-ce valable pour tous les mots ?

    Fines nuances

    Quand Soulages travaille sur les nuances de noir, il oeuvre à un niveau élevé de perception.

    Si je change un seul comportement, un seul détail dans mon écoute ou mon regard, je change toute la perception que l’autre a de moi et de ma présence dans notre échange.

    Quel est le plus petit détail signifiant ?

    Il y a des applications concrètes pour les utilitaristes. Changer sa vie, ses ventes, son art devient l’affaire de micro-ajustements où l’on cherche l’économie de moyens plutôt que le spectaculaire. Cela donne des histoires moins palpitantes à raconter en soirée mais c’est aussi moins traumatique.

    Le marketing direct fonctionne sur cette base. Dans les années quatre-vingt, des tests ont démontré qu’une enveloppe sur laquelle le timbre avait été collé de biais avait une plus grande probabilité d’être ouverte qu’une enveloppe sur laquelle il était collé droit ou – pire – imprimé.

    Philosophie appliquée

    Si je devais chercher une application (ce qui m’intéresse, c’est la recherche elle-même, pas toujours ses applications), je la trouverais au niveau de la gestion des émotions. Quelle est la plus petite variation d’intensité émotionnelle que je peux percevoir ? Comment puis-je m’en servir pour réajuster ma vie ?

    Si chaque émotion est un message de l’inconscient, un moyen d’attirer la conscience sur un travail qui doit être opéré dans les profondeurs de l’esprit (décision pour la peur, intégration pour la tristesse, présence pour la joie, redéfinition et réaffirmation des frontières pour la colère), alors si je peux capter mon émotion quand elle est à la limite du perceptible, je peux accompagner le travail de fond de mon esprit en temps réel. J’échappe aux distractions qui me coupent de mes émotions et me forcent à ne vivre que dans l’urgence du débordement/trop-plein émotionnel.

    Mais la question de l’utilité des choses est elle-même discutable. Paxton dit ne pas comprendre le sens de son travail mais, ajoute-t-il, « il y a beaucoup de choses dont je ne comprends pas le sens ».

    Mon esprit analytique s’affole quand j’envisage pouvoir vivre des situations pour l’expérience elle-même, sans avoir besoin d’en tirer du sens, sans chercher comment en tirer une application concrète, déclinable dans d’autres circonstances et transmissibles.

    Le sens est dans la nuance

    A travers cette question de la nuance (et celle de l’évolution) c’est toute la question de la finalité de l’existence elle-même qui se pose. A quoi sert de vivre ? Cela doit-il servir à quelque chose ? Faut-il progresser ou simplement ressentir ? Le progrès semble être perçu dans l’horizontalité. On regarde vers l’avant et on avance. Ne peut-il pas aussi être vertical ? Regarder vers l’intérieur et plonger ?

    J’ai le sentiment de beaucoup d’agitation et d’éparpillement, que peu d’entre nous prenons le temps d’affiner notre écoute, notre attention, et d’ajuster le signal ici et maintenant. Au lieu de cela, le signal grésille, craque, crachote mais ça ne fait rien, parce que nous avançons (en courant) sur cette route qui ne mène nulle part. Nous privilégions un progrès superficiel à un progrès profond, nous redéfinissons nos circonstances sans redéfinir notre essence.

    La quête du sens, la quête du progrès, sont-elles autre chose que les astuces développées par notre conscience pour se protéger contre l’angoisse de sa propre mortalité ?

    Un degré suffit à changer une vie

    Un mot, une action, un regard, une décision, une habitude que l’on change. Un degré suffit à changer l’état de l’eau. Un millimètre change l’issue d’un coup de club dans une balle de golf.

    En travaillant sur les nuances, c’est surtout sur cette notion que je travaille. En cherchant quelle est la petite différence, la subtile différence qui suffit à modifier mes résultats, j’avance vers moi-même, vers une vie encore meilleure.

    Un degré suffit. Reste à trouver lequel.

  • J’ai peur du temps qui passe

    J’ai peur du temps qui passe

    Je sais où je vais. Je vois le temps que cela me prend de m’approcher, chaque jour, de ma destination. Je vois les sacrifices que cela me demande. Sacrifices relationnels, sacrifices financiers, sacrifices en temps de sommeil.

    Je réalise qu’il n’y a pas une très vaste masse de choses qui m’intéressent dans la vie et cela m’aide à trier, dans l’infini de possibles qu’offre le monde, celles qui me font avancer vers mon horizon et celles qui m’en éloignent.

    Mais déjà le peu de choses qui sont importantes pour moi (être là pour mon fils, être là pour mon écriture, être là pour mes ami*es) remplit mes vingt-quatre heures quotidiennes. S’y ajoutent les nécessités sociales: gagner de l’argent pour les factures, remplir les papiers administratifs dont je me passerais bien.

    Je sacrifie beaucoup de choses à ma vocation. Je sais que ces sacrifices d’un confort à court-terme sont au service de la continuité de mon épanouissement et de ma super réalisation future. Je dis super réalisation parce que je n’aspire pas juste à me réaliser un peu. J’ambitionne de devenir un Super Saiyan (ce qui dans mon cas, n’implique pas de devenir blond et super baraque).

    Dans le temps limité dont nous disposons, il importe de choisir nos combats.

    La plupart des gens agissent en réaction au monde. Choisir ses combats veut dire: cesser d’être réactif. Cela signifie décider ce que l’on veut et concentrer son attention et ses efforts sur cette chose-là plutôt que sur les autres.

    Le sacrifice n’en est pas un lorsqu’il a une finalité qui le dépasse. Qui est claire.

    Le sacrifice peut alors s’appeler « choix conscient », « implication », « détermination », « volonté ». Il n’est un sacrifice qu’aux yeux de ceux qui ne le comprennent pas.

    Mille brèches

    Et puis il y a ces moments terribles où le temps m’échappe. Où le sablier fuit par mille brèches, trop nombreuses pour que je les referme.

    Le stress m’envahit comme un raz-de-marée et me paralyse. La clarté qui dirigeait mes actions jusque là n’est qu’un souvenir. A-t-elle jamais été là ?

    Le temps file et dans ma tête se bousculent toutes les tâches dans le désordre: je dois faire ça. Et ça. Et ça. Je n’aurai pas le temps. Je n’arrive plus à établir mes priorités. Tout se superpose. Tout a la même importance. L’argent, l’art, l’amour, le sommeil, la curiosité, la notoriété, l’image, le sens, tout se mélange et résulte en mon inaction.

    La spirale de mes désirs agitée par la cascade du temps.

    Le seul moyen d’en sortir, après deux heures à regarder à l’intérieur de mon crâne, à me heurter aux murs de ma panique, c’est de choisir. Tirer dans le tas au hasard et attraper par le pied le premier truc qui tombe, le retenir, l’arracher au brouhaha et le clouer sur ma page.

    J’écris.

    J’écris avec la peur chevillée au ventre. L’écho de chaque seconde m’assourdit. Je veux aller vite. Je veux aller bien.

    « Écris, écris, écris », m’a enjoint la shamane que j’ai rencontrée à Paris, qui a joué du tambour au-dessus de mon corps pendant une heure, de 11 à 12, encadrée par les cloches de l’Église au bout de sa rue.

    Écrire c’est mon véhicule. C’est mon chemin. C’est ma vocation.

    En écrivant, j’aime, j’élève, je transmets.

    Le temps file encore mais mes mots s’arriment aux minutes. Le temps n’est plus vide. Il trace son empreinte.

    « N’abandonne jamais un rêve à cause du temps qu’il prendra. Le temps passera de toute façon »

    A quoi bon ?

    Libéré d’une spirale, j’ouvre le champ à la suivante. La peur n’a pas dit son dernier mot. Vaincue sur le front des heures, elle attaque sur celui du sens et de la finalité.

    A quoi bon écrire ? A quoi bon blogger ? Pour qui, pourquoi ?

    Quel est le sens d’une fleur ?

    La formule magique offerte par Lawrence pour un prix dérisoire.

    Quel est le sens d’une fleur ? c’est faire naître une pluie de pétales sur mon clavier et c’est me rappeler que la question du sens est le plus court chemin vers la folie.

    « La magie », me dit la shamane. J’entends « l’âme agit ». C’est la même chose. La magie de la vie c’est que le chemin nous est indiqué.

    « Pourquoi » n’est pas la bonne question. « Comment » en est une bien meilleure. Comment vais-je m’y prendre pour suivre le chemin en lui faisant honneur ?

    J’écris. Mes peurs. Ma peur du temps qui s’écoule et des minutes qui m’éloignent de ma vocation, à cause de l’argent et de la paperasse administrative.

    Et puis tout me revient soudain: ce n’est pas un sacrifice, c’est un investissement. Tout miser sur ma vocation, sur mes relations, sur mon fils, au détriment parfois d’un certain confort, au détriment des distractions légères que le monde m’offre, c’est placer mes ressources dans l’avenir.

    (c) Airboy, James Robinson et Greg Hinkle

    Ça peut ne pas marcher

    La peur me dit: « ça ne marchera pas ». Je peux investir mon temps et faire un flop. Ne toucher personne, n’intéresser personne, passer à côté du potentiel d’une idée. Je peux.

    Le but n’est pas que ça marche. La réussite, l’échec, ce sont des notions secondaires. Des effets collatéraux de l’acte créatif. Ce qui importe c’est le dépassement de moi, c’est le fait que je cherche sans cesse comment aller plus loin dans ma perception du monde et sa restitution. Ce qui importe c’est que je devienne de plus en plus en plus efficace dans ma technique. Plus précis. Plus audacieux.

    Si je peux changer des vies. S’il y a une chance que j’encourage mes lecteurs à aimer mieux, à être plus bienveillants envers eux-mêmes et les personnes qui les entourent, alors je dois continuer. Peu importe le temps. Peu importent les sacrifices.

    Ça peut ne pas marcher mais ça peut tout aussi bien marcher.

    La peur reste. Elle est là. Plus sourde. Plus calme. Apaisée je crois, mais toujours présente. La peur me guide. Elle me rappelle que je suis en équilibre sur le fil de la vie et que mes décisions ont un impact. Sur moi, mais aussi sur le monde.

    « Le mal triomphe seulement quand les hommes de bien ne font rien » (Le Maître du Haut Château)

  • Je suis un port d’attache

    Je suis un port d’attache

    J’ai cette image d’un ranch, un mas provençal, une maison quelque part. Grande, assez grande pour accueillir les amis. Une maison ouverte, comme un point de stabilité, un point de repère, un phare pour guider les amis en plein coeur de leurs tempêtes.

    J’ai compris cette année, je crois, que mon nomadisme est moins géographique (comme je l’ai longtemps revendiqué) qu’intérieur, émotionnel, relationnel. Je voyage à l’intérieur de moi. J’accueille les mouvements naturels de mes relations, de mes sentiments, de mes émotions. Si les nomades voyagent pour trouver des ressources, je voyage pour trouver de l’amour, toujours plus d’amour que je peux ensuite partager avec mes co-voyageurs.

    Je veux être, pour les personnes qui me sont chères, un port d’attache. J’encourage leur liberté et leurs explorations. J’encourage leur quête d’individuation. J’espère qu’ils savent qu’ils peuvent mouiller dans ma baie quand ils en ressentent le besoin. S’ils partent, parce que le large les appelle, ils ne doivent pas se sentir coupables ou craindre de me blesser. Je suis un port d’attache, par définition un lieu que l’on quitte et où l’on revient. Marie me demanderait de préciser que je suis en fait un porte-avion, un port qui est lui-même un navire, et elle aurait raison. J’aime mieux l’idée d’un navire-ville comme nous en avions imaginé un avec Yvan pour Cave Canem, mais celui-ci ferait aussi office de port.

    Je m’engage à cultiver ta liberté

    L’engagement (amical, amoureux, j’ose aussi professionnel) ne doit pas être synonyme de contrainte. Il est librement consenti et il doit toujours viser l’amélioration de la vie de l’autre. Il doit toujours viser l’augmentation mutuelle de la liberté et de l’authenticité et du bonheur. Un éloignement de corps, un hiatus dans la communication, même s’il est douloureux, ne change rien à l’engagement à l’autre.
    L’engagement c’est l’engagement d’aimer. Et aimer c’est accepter. Accepter tous les mouvements émotionnels de l’autre et ses besoins exploratoires. Et accueillir la peine qui peut nous habiter dans ces moments-là comme un signe de l’amour que nous ressentons, qui est beau et qui enrichit notre vie. Accueillir cette peine comme la nostalgie qui nous envahit le coeur sur un quai de gare : « Je t’aime et tu pars ».

    Départs

    Quand Renard m’a quitté sans un avertissement, sans un mot d’explication, un jour là le lendemain disparue, j’ai eu mal. Je n’ai pas voulu me battre contre cette douleur. Je l’ai accueillie. Je l’ai chérie. Pas entretenue, mais cajolée. « Oh, tu es là ma peine. De quoi aurais-tu besoin ? »
    Je lui ai donné de l’attention. J’ai ralenti mon rythme. Je n’ai pas cherché à la transformer en autre chose. Je n’ai pas écrit sur elle. Je ne me suis pas distrait d’elle.
    C’est arrivé à un moment où j’étais intensément seul. Mon fils parti, mes amis partis, Roxanne partie. La ville tout entière semblait plongée dans le silence. Ma peine et moi, nous nous baladions au soleil.

    Et comme je ne luttais pas contre elle, cette peine a pu se sentir entendue et elle n’a pas eu besoin d’augmenter, de grossir, grossir, grossir sa voix pour que je l’entende. Non, elle a pu me murmurer le message qu’elle m’apportait et ce message c’était un message de vie et d’amour. Et j’ai pu être heureux parce que j’avais le coeur ouvert. Et même si Renard partait, et même si je me sentais rejeté, je l’aimais. Et même si j’aurais préféré qu’elle reste, si elle avait besoin de partir, je ne voulais pas la retenir. Parfois le meilleur moyen de grandir, pour les personnes que l’on aime, c’est d’être ailleurs.

    Marées

    Mais je suis un port d’attache et quand elle a eu fini ses explorations, Renard est revenue. Et moi qui suis nomade, je ne l’attendais pas mais je lui ai ouvert grand les portes de la cité et elle a retrouvé sa place, un peu différente parce que la ville s’était développée entre temps, mais sa place quand même.

    La première fois que Law est parti il avait besoin de trouver sa propre vérité ailleurs. Quand il est revenu il avait un nouvel uniforme, il était capitaine de frégate, fier et solide. C’était bon de l’accueillir à nouveau. J’étais un tout petit port à l’époque, c’était déstabilisant. Depuis nous avons retrouvé notre équilibre. Et il est reparti. J’ignore s’il reviendra de cette nouvelle expédition. Je sais qu’il est sur son chemin et s’il revient, sa place l’attend.

    La constance est une fausse illusion

    Nous passons notre vie à chercher nos compagnons de route et quand nous les rencontrons nous ne pouvons nous empêcher de ressentir un soulagement: « ouf, l’errance est terminée ! »
    C’est oublier qu’un compagnon de route a son propre itinéraire, sa propre destination et que nos chemins ne sont pas linéaires. Il se croisent, se décroisent. Parfois l’un des compagnons s’installe dans une ville et nous continuons, parfois c’est l’inverse. J’aime ces métaphores du voyage, elles collent avec la vie telle que je me la représente. Je ne suis pas de ceux qui restent, la route est ma maison.

    On pourrait croire que rien n’est constant en ce monde, mais c’est le vieux débat de Parménide et Héraclite. En surface on a l’impression que rien ne reste mais si l’on prend du recul on découvre que les liens, lorsqu’ils sont solides, sont noués pour la vie. J’ai retrouvé Sylvain dans un train après douze ans de silence. C’était comme si nous nous étions quittés hier. Même si ceux qui partent ne reviennent pas, leur présence m’a marqué à vie. Ils ont transformé l’être que je suis. Ils m’ont appris à mieux aimer et à mieux vivre et cela, c’est constant.

    Rencontrer l’Autre c’est rencontrer ce qui n’est pas moi

    Isabelle me parle de son cousin qui vit une rupture difficile: « je lui conseille de se concentrer sur le négatif de cette femme, ça l’aidera à prendre du recul »
    Je secoue la tête. Je ne crois pas que ce soit une solution, je pense que c’est cacher la poussière sous le tapis et se fermer à la force de vie en soi. Je crois que pour douloureuse que soit la peine, il faut la prendre contre soi et lui dire: « je te vois, je t’entends. Dis-moi ce que je peux faire pour toi ».

    La tristesse est l’émotion que nous utilisons pour ralentir notre activité lorsque nous avons besoin de temps pour intégrer nos expériences, quand nous avons besoin de classer ce que nous avons vécu dans les tiroirs de notre mémoire, d’en sortir l’essence et d’apprendre. Et je crois que l’apprentissage le plus important, c’est l’apprentissage d’amour. C’est dire : « J’ai rencontré l’Autre (Autrui, le principe même de l’altérité) et j’ai découvert qu’il n’était pas moi et je découvre que je peux accepter cette différence et ses mouvements et sa trajectoire sans me sentir menacé dans ma propre réalité/intégrité et grâce à cette différence je peux voir des aspects du monde que je n’aurais pu voir seul*e. Et je suis reconnaissant*e pour cette rencontre parce que je suis plus grand*e grâce à elle. Et j’apprends le mieux à vivre quand j’apprends à aimer sans ressentiment, sans amertume, sans regret, même si la rencontre apporte aussi de la souffrance ».

    Le prix à payer

    Oh, il est bien plus facile de transformer sa peine en haine. De rejeter d’un seul bloc l’autre, l’amour et la vie. De rejoindre le flot des réfractaires de la vie, chantres de la culture de la résignation, porte-paroles de la demie vie, de se dire: « tous*tes des sal*auds/opes ». Mais la vie est-elle affaire de facilité ou d’efforts ?

    Oui, il est difficile d’avoir des conversations ouvertes, transparentes, vulnérables. De dire: « je t’aime je te quitte », de partir, de revenir, de reconnaître ses désirs, ses erreurs, de dire « ta vie t’appartient, moi je tiens à toi et à ton bonheur, qu’il passe ou non par moi » (et l’autre versant de cette conversation : « ma vie m’appartient, moi je tiens à moi-même, à mon bonheur, qu’il passe ou non par toi »), et d’accueillir la tristesse autant que la joie. C’est difficile mais si c’est le prix à payer pour une vie vécue dans l’amour et le respect et l’ouverture du coeur, bref le prix d’une vie vécue, je le paye volontiers.

    Il ne s’agit pas de devenir masochiste, de chercher la souffrance pour la souffrance, mais de ne pas la rejeter lorsqu’elle se présente. De comprendre que derrière elle, comme derrière toutes nos émotions, se cache un message que nous essayons de nous faire passer à nous-même, et que ce message est presque toujours un message d’amour.

    La magie de l’amour

    Rencontrer l’Autre cela fait peur. Au début le réflexe est de se protéger. Tout ce que je ne suis pas, que l’Autre est, que j’admire chez elle*lui, me pousse à me demander: « est-ce que je devrais être davantage comme elle*lui ? », à me sentir moins que l’Autre (moins bien, moins épanoui, moins à la hauteur…), à me dire: « avec tout ce qu’elle*il est, qu’est-ce que j’ai à lui apporter ? »
    Ce réflexe doit être désappris au bénéfice de l’accueil de la différence. J’admire dans l’Autre ce qui n’est pas moi, cela me fascine, me surprend, m’effraie parfois. Et parce que l’Autre n’est pas moi je peux m’interroger sur moi, découvrir certaines ressources que j’ignorais posséder, devenir plus rigoureux avec moi-même, être projeté dans de nouvelles expériences, dans des champs du réel que je n’aurais pas visité sans cette rencontre. Et parce que je suis Autre pour l’autre, il se passe la même chose dans l’autre sens.

    La magie de la relation, la magie de l’amour, repose sur l’Altérité avec ce qu’elle a de sauvage, d’imprévisible, de déstabilisant. Chercher à domestiquer cette altérité, voilà le vrai poison de l’amour.

    Je suis un port d’attache

    Même si je suis en mouvement perpétuel, je suis un port d’attache et je peux l’être parce que je distingue l’amour des cadres relationnels normatifs qui veulent le contraindre. Je n’attends rien d’autrui si ce n’est du respect et la communication ouverte la plus audacieuse et courageuse possible. Cela ne veut pas dire que je n’utilise aucun cadre normatif, simplement que j’ai la discipline nécessaire pour m’en affranchir si une relation l’exige et les relations les plus importantes l’exigent presque toutes.

    C’est aussi ça, rencontrer l’Autre, c’est réaliser qu’il*elle ne se limite pas aux définitions à l’emporte-pièce que peuvent nous proposer nos référents culturels. Il*elle est infiniment plus riche. L’accueil de l’Autre, c’est accueillir aussi la nature forcément atypique, forcément inattendue du lien qui nous unit.

    Et grâce à celui-ci, grandir au-delà de tout ce que l’on aurait cru possible.

  • Le 69, pire position possible ou raccourci vers l’Éveil ?

    Le 69, pire position possible ou raccourci vers l’Éveil ?

    Si vous ne savez pas ce qu’est la pensée en arborescence, ça ressemble à ça:

    « Il manque 67 mots à mon billet sur la créativité. A deux mots près, je pouvais faire une blague sur le 69. Hey! Je pourrais me donner comme règle de toujours écrire 931 mots… ou non, 1069, parce que ça me ferait dépasser les mille, ce serait cool. Pourquoi ce serait cool en fait ? C’est un conditionnement social, parce que je n’aime pas le 69. Pourquoi je n’aime pas ça au juste ? {Images, souvenirs, sensations de 69 passés} Ah! Parce que je ne sais pas où diriger mon attention. Est-ce que je dois donner ou recevoir ? Comment peut-on donner et recevoir en même temps ? Ah! Je vais faire un billet là-dessus! »

    Tout ça pendant que je suis en train de pisser. Tout ça parce que Florence m’a envoyé une photo des livres que lui ont offert ses amis sans la prévenir et parce que j’étais vraiment arrivé à 933 mots sur mon billet qui devait en compter 1000.

    Donc, voilà.

    Donner, recevoir, une équation difficile

    J’ai une histoire compliquée avec The Art of Asking, d’Amanda Palmer (pour les flémasses, il y a aussi une conférence TED), parce que ça touche justement à quelque chose de sensible chez moi. Demander. Avoir l’humilité et la vulnérabilité de dire « j’ai besoin d’aide ».

    Quand j’ai découvert ce livre, j’ai été assez surpris de 1) comprendre que j’avais ça (du mal à demander), 2) que c’était assez répandu et 3) que je n’étais pas sûr que ça ait à voir avec la peur du refus.

    Je crois que c’est plus une question de mérite. Pour moi ça ressemble à « Qui suis-je pour mériter de l’aide ? » et au sentiment que je dois prouver ma valeur avant de recevoir quoi que ce soit.

    Sexuellement, c’est particulièrement vrai. Si je n’ai pas fait jouir une femme trente fois, je n’ai pas le sentiment de mériter qu’elle me donne du plaisir ou de partager mon plaisir avec elle. Après, une fois que je l’ai faite jouir trente fois, c’est différent. Il y a des exceptions, mais là je parle de sexe d’amour.

    Mais c’est vrai aussi professionnellement.
    Je ne promeus pas assez mes livres. Mais c’est parce qu’il faut d’abord que j’en ai écrit assez pour mériter qu’ils soient vus. Assez, c’est combien ? Trente me semble un bon nombre.

    Je dis trente, c’est arbitraire. Je n’ai pas calculé le nombre d’orgasmes donnés à partir duquel je me sentais assez méritant pour jouir. Ou le nombre de livres qu’il faut que j’ai écrits pour me sentir assez méritant pour les vendre.

    Prenez trente comme un nombre symbolique. C’est plus que dix mais moins que cinquante.

    Recevoir, donner, une question d’humilité

    Recevoir demande une humilité dont je ne me sens pas capable. Ce n’est pas qu’une question de mérite, c’est aussi une question de fierté (ie d’ego). Recevoir sans être redevable, sans me dire: « je le rendrai puissance dix », c’est ça qui est difficile. C’est pourtant ça qui est le vrai don de soi, de sa fragilité.

    Donner c’est autre chose, c’est plus facile et valorisant. Donner c’est faire preuve de puissance et de largesse, voire de sacrifice. Ce n’est pas un vrai don s’il est motivé par la fierté de dire: « Regarde, je donne » mais souvent, c’est quand même comme ça que ça se passe. Je travaille au quotidien pour être généreux, pour donner sans fierté, pour donner avec humilité, justement. Par amour.

    Donner <> recevoir

    Être celui qui donne et celui qui reçoit en même temps, n’est-ce pas là le secret de l’amour ?

    Avoir l’humilité de s’offrir à l’autre et de recevoir l’autre en offrande ?

    Faut-il pour cela parvenir à une dissolution de la conscience, qui n’est pas équipée pour se concentrer à la fois sur la sensation du don et sur la réception ? Le 69 n’est-il pas le meilleur terrain d’expérimentation pour cela ?

    69 sexuel, mais aussi professionnel, spirituel, amical, …

    Donner <> Recevoir dans un même mouvement circulaire qui n’a ni début ni fin. Personne n’initie le don, personne ne reçoit en premier, tout est simultané. Je donne = je reçois sans lien de causalité.

    Vulnérabilité

    D’où il découle qu’il faut créer une habitude de la vulnérabilité si l’on veut faire l’expérience la plus complète de ce que la vie peut nous offrir. Il se cache dans ce cercle une once de sagesse et un chemin vers une forme d’apaisement, une voie vers le bonheur. En bon philosophe, je me dois de l’explorer.

    Il ne s’agit pas de recevoir plus sur un plan matériel, mais de travailler à percevoir l’intégralité d’une situation.
    A chaque instant: Suis-je en train de donner ? Quoi ? (Moi, mon temps, mon savoir, mon énergie, mon attention, …)
    Suis-je suis en train de recevoir ? Quoi ?
    Comment est-ce que je me sens ? Ai-je la sensation de mériter/ne pas mériter ce que je reçois ? Suis-je fier de donner ? Est-ce une fierté généreuse (« je suis un bon être humain ») ou une fierté égotiste (« je suis meilleur que les autres ») ? Comment puis-je travailler sur ces sensations pour être dans la générosité vraie du don et la générosité vraie du recevoir ?

    Il s’agit à chaque instant d’ouvrir son coeur pour recevoir sans se juger digne ou indigne (parce que se juger digne du don, c’est déjà n’être plus généreux, c’est déjà sentir que l’autre nous est redevable) mais simplement en acceptant l’offrande.

    Plaisir

    Cette escapade du côté de la spiritualité ne doit pas faire oublier qu’à la base de toute expérience terrestre (en particulier celles incluant l’usage d’une ou plusieurs bouches), il y a le plaisir. Si vous êtes sur Terre pour vous faire du mal ou vous ennuyer, c’est un peu dommage. Donc dans toute cette quête vers le satori via la circularité don <> réception (et pas don <> contre don comme chez Mauss, je ne parle pas ici de cette forme-là de réciprocité du don), le maître mot sera: plaisir!

    Plaisir d’offrir, joie de recevoir et autres expressions consacrées, mais surtout de la joie, de la joie, de la joie. Il n’y a pas de culpabilité du don égotiste, pas de culpabilité de la réception gênée. Comme dans toute quête existentielle, le plaisir vient de l’augmentation de la conscience, pas du respect d’un impératif spirituel. Oui, idéalement vous donnerez <> recevrez mais comme tout idéal, il trouve sa valeur dans les efforts que vous consentez pour l’atteindre.

    Autrement dit, pratiquez le tête-bêche avec le sourire (mais sans les dents!)