Auteur/autrice : Anaël Verdier

  • « Je pense qu’on va perdre mais qu’il faut le faire quand même »

    (Sloan Lucas, Je pense)

    Journée en suspension à mi chemin entre écriture et travail scénique. À la troisième tentative, je réussis presque le café. Recette à affiner. Quantité de mouture, température de l’eau, temps d’infusion entre les versements, température de dégustation. Trop de variables pour réussir à chaque fois avec ma précipitation et ma paresse, mais quand c’est réussi, qu’est-ce que c’est chouette ! On est loin des capsules cramés à la pression expresso. Quand je prends le temps, les choses ont du goût. Il y a là une leçon de vie mal dissimulée que je n’écoute pas vraiment.

    Je lis Emma Becker et des manuels d’acting, je me demande encore ce que je veux faire quand je serai grand, j’ai l’impression de débuter ma vie alors que j’en ai déjà trois ou quatre dans les talons. Je n’ai jamais eu autant d’énergie pour faire les choses, jamais autant eu faim de la vie, jamais autant désiré de repousser l’horizon. Rien n’est serein là-dedans et c’est très bien. Mon axe, c’est le mouvement, le risque, l’audace de plonger dans le dense de l’existence. Ça ne se traduit pas toujours par une réussite visible. Souvent, ça ressemble même à une défaite.

    Ne pas s’arrêter à cette semblance, parce que la vérité est multiple et plus vaste. Ce qui range le monde en catégories figées, en défaites/victoires, par exemple, est une toute petite lentille étriquée qui nous enferme dans un monde tout petit alors qu’il est en réalité vaste et rempli de possibles. Alors, pour tordre les paroles de la chanteuse, même si je pense qu’on va perdre, je vais le faire.

  • Écouter Mark Hollis sous la pluie

    Écouter Mark Hollis sous la pluie, c’est sûrement la meilleure expérience que je pouvais m’offrir aujourd’hui. Je repense à son silence post Talk Talk. Je repense à sa mort, que j’ai apprise par hasard, qui n’a pas fait de bruit. Je sors d’un cycle de vie d’une hyper intensité, très dans le monde, et à l’hiver qui se profile, au retour sur moi et sur l’écriture qu’il dessine.

    Les événements de la société me paraissent lointain. Tellement énormes et absurdes qu’ils en deviennent irréels. On croirait de la fiction tant c’est démesuré et déconnecté de la vraie vie. Je me répète une phrase entendue cette semaine, que je déforme parce que je ne retiens jamais les mots, seulement le sens qu’ils ont pour moi : « ça ne m’intéresse pas de collectionner les expériences, ce qui m’intéresse c’est de continuer à me développer ». À cause de l’agitation du monde et de la superficialité des préoccupations médiatiques, je me sens souvent à côté de la plaque avec mon obsession de mon intériorité et du silence mental. C’est à travers ces deux axes que je sens le mieux vibrer l’existence, que je me sens le mieux en résonance avec le sens que peut avoir mon passage sous cette forme terrestre. L’écriture, à la fois sa pratique que la recherche théorique que je mène, le travail de recherche clownesque, ouvrent cet espace et le nourrissent. Entendre ma disposition en écho dans cet échange m’a réancré. Ça a comme balayé l’inquiétude de, peut-être, passer à côté de quelque chose.

    Ça m’a redonné l’élan d’approfondir ce travail et de voir où je peux le pousser. C’est de ce travail que je désire remplir le temps et la disponibilité qui s’ouvrent devant moi pour les deux mois à venir.

  • Fertile solitude

    Silence et isolement volontaire permettent à la résonance de faire vibrer la corde sensible.

    Leurs critères ne me parlent pas. Je dois les sortir de ma tête pour avancer sur mon propre chemin.

    Quittés, les espaces malsains. Je n’y retourne pas et décide de tracer ma route hors des sentiers battus.

    Là, dans les chemins d’indépendance et d’autonomie, je m’autoproduis.

    Solitude fertile m’ouvre la porte de mes profondeurs. Je plonge. Je nage dans la mare aux dragons comme d’autres dansent avec les dauphins.

    Des motifs font scintiller leurs reflets sur les ridules de l’eau. Mes bizarreries s’affirment. À la surface, je recherche des créatures clownesques, des monstres trop articulés qui rampent sous les gradins, leur voix rauque grogne. Quand je sors de transe, j’ai mal au dos de m’être tant tordu. Mais le monstre se révèle un ange qui me libère de mes trop-pleins.

    L’argent reviens. La scène est là. Les mots seuls se font encore attendre.

  • Supplique

    Dans Les Liaisons Dangereuses, la version de Frears, il y a ce moment, vers la fin, où Valmont demande à Mme de Tourvel : « when will you start writing to me again? » comme une supplique qui trahit sa fragilité plus qu’aucun autre moment du film. Ça tient beaucoup au jeu de Malkovich, à sa manière de charger sa phrase et son regard. Ça tient à la manière dont la caméra le cadre. C’est la charge émotionnelle, le sous-texte, qui me touche ici.

  • Il ne pleut que des idées.

    Dehors, il pleut. L’orage que tu m’a envoyé est enfin arrivé à destination. La pluie porte mille milliards de messages, des fragments de rêves à rêver ensemble, de voyages à inventer. Je partirai seul, mais pas complètement.

    Il m’arrive d’écrire alors que je suis épuisé, que mon corps me supplie de déclarer la fin de la journée, que mon cerveau peine à aligner deux mots. Je reste devant l’écran. La musique me maintient en alerte. Le thé, ou le café, réchauffe la nuit. Même avec la lumière j’ai froid quand je ne vois plus le soleil par la fenêtre. Les mots ont cette façon de trouver le chemin quand même, de s’écraser sur la page, comme des taches de pensée laissées par la pluie.

  • Brut

    Plus j’avance, plus je me défais de mes artifices. Ce qui m’intéresse, c’est la nudité des choses. D’un désir, d’une terreur, d’un espoir ou d’un désespoir, d’un·e humain·e. C’est peut-être une réaction à l’artificialisation constante de notre société. Algorithmes, filtres, IA, discours sous surveillance, société sous surveillance, chacun épie son voisin, le juge du haut de son piédestal avant de se regarder soi-même dans le miroir.

    Revenir à l’émotion fragile, à la tension vulnérable qu’elle fait naître en soi, la terreur de l’altérité, le besoin d’hypercontrôle exacerbé par la dépossession constante de notre libre arbitre et de nos marges de pouvoir, l’effroi tragique de notre mortalité. Revenir à l’émotion pure qui naît du fait d’être en vie. Le désir brûlant de laisser sa marque. De ne pas exister pour rien. De ne pas disparaître de cette Terre sans y avoir sculpté son empreinte.

    Écrire l’émotion vécue dans le corps. Pas dans le but de s’en débarrasser, ni de la « gérer », ni de la « régler » et surtout surtout pas de la contrôler. Une émotion, ça se vit, ça se rencontre, ça se traverse. C’est un espace de vie à habiter, fut-il inconfortable.