Le refus est la norme en édition. Disons que c’est la réponse la plus probable. Cette réponse ne dit rien de la qualité du texte. Elle parle des choix éditoriaux, de la difficulté à être au bon endroit au bon moment, de la nébulosité pour tous les acteurs du livre de ce qui fait un livre viable, commercialement, ce qui est au moins au même niveau des préoccupations éditoriales que la qualité artistique du texte. L’éditeur est d’abord un commerçant. D’ailleurs, si vous voulez enregistrer une entreprise dont l’activité principale est l’édition, vous relevez du greffe et des bénéfices commerciaux. Que ce commerce soit indissociable des considérations artistiques, c’est-à-dire de la vision du monde que l’éditeur veut voir exister dans le monde, n’y change rien. Tout au plus cela complexifie sa tâche et le contraint à prendre parfois la décision déchirante de refuser un texte qu’il ne se sent pas assez capable de défendre auprès des libraires, des lecteurs, des critiques, des bibliothécaires, de tout ce riche monde qui fait l’économie du livre. Hier, A., aujourd’hui M. me parlent des refus essuyés par leurs manuscrits. Quiconque s’est déjà essayé à l’exercice sait la piqûre émotionnelle qu’un refus représente. Il faut accueillir avec douceur la peine, faire le deuil de cette maison pour ce livre, résister au réflexe de surcompensation qui ferait se dire que l’on n’est pas fait pour ça, que l’écriture est bonne à mettre à la poubelle, se décourager et laisser un événement somme toute banal (combien d’auteurs reçoivent, chaque jour, dans la francophonie, une lettre de refus d’éditeur ? En comparaison, combien reçoivent un appel leur disant « je veux travailler avec vous » ?). Décapage a même consacré le dossier de son numéro 65 aux refus essuyés par des auteurs déjà en place. Je ne suis pas étranger à l’exercice. Mais c’est un jeu de volume. Plus l’on soumet plus on a de chances d’être pris. À condition de travailler correctement les textes, d’y mettre un peu de conscience et d’intention et de réflexion. Jamais un texte que j’ai écrit « comme ça » n’a été retenu nulle part. Mes textes travaillés, à l’inverse, l’ont souvent été. Travailler, s’améliorer, affiner son écriture, sa technique, sa vision artistique (pourquoi j’écris et comment j’écris), et l’audace de présenter son travail encore et encore. Matthieu me racontait récemment l’histoire d’un ami auteur dont le manuscrit avait tourné chez les éditeurs pendant près de deux ans avant de trouver sa maison. Ainsi vont les choses. Un refus est l’opportunité d’affiner son intention, de revoir son argumentaire, de se replonger dans les forces du projet, d’assumer ses singularités, et de mieux cibler les maisons aux portes desquelles l’on frappe. Courage !
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44.130
La remontée s’est faite sans heurt. J’analyse ce qui a causé ma descente en premier lieu. Trop chaud ? Pas assez récupéré après une période d’intensité ? Grosse gueule de bois de vulnérabilité (cf. Brenée Brown) ? Trop poussé les limites de ma zone de confort ou passé trop de temps à sa frange ou trop endossé de responsabilités d’un coup ? Tout ça est possible. Peut-être juste la fatigue. L’abandon de mes routines. Une certaine dérive. Comme quand, sur un voilier, un courant commence à t’emporter et fout en l’air tous tes calculs, foire ton allure, te dévie de ton cap. Il faut se réajuster, recalculer, faire un point (« où je suis ? où je vais ? ») et réinstaller les routines. Les mêmes qu’avant, parce qu’il n’y a pas mille manières de piloter, mais il y a ce temps d’adaptation, cette nécessité de reprendre ses repères. Les avaries sont colmatées, le pont est nettoyé. C’est reparti. Où je suis ? Où je vais ?
J’ai fini de réécrire MP, je l’ai fait corriger, j’ai bénéficié d’un accompagnement à la recherche éditoriale, j’ai rédigé les lettres personnalisées pour les éditeurs, j’ai fait un premier envoi.
J’ai refait la couv de Sillage, j’ai préparé le projet dans BoD, je vais lancer la commande quand j’aurai pris le temps de bien lire les contrats.
Je m’occupe des ateliers. Je promeus le prochain atelier pratique. Je me penche sur le programme de l’été.
La fin du labo clown approche. Ça aura brassé pas mal de choses. Je me demande ce que j’en conserverai. Encore 2 semaines, puis ce sera l’heure du bilan.
J’ai fait quelques mises à jour administratives qui traînaient. Notamment, j’ai mis fin à mon activité de formateur pro. Je suis désormais artiste-auteur avant tout.
Je me prépare à réécrire le prochain projet. Entre les deux qu’il me reste, mon cœur balance. C’est surtout que ce sont deux chantiers relativement imposants, et que je voudrais finir l’un avant de commencer l’autre ; sauf que l’autre me semble plus proche d’un achèvement que l’un, mais je ne voulais pas entrer dans l’été avec celui-là encore sur ma table de travail.
À ce rythme, j’aurai tenu mon objectif de finir mes projets en attente à la rentrée.
Il faut que je m’occupe de l’argent, que j’ai trop délaissé.
Le lycée se termine la semaine prochaine. Il va falloir m’adapter à ça. Redéfinir mes horaires d’atelier en fonction.
Oui, c’est bien une charnière qui réclame une nouvelle routine. Un pas de plus dans cette nouvelle étape de ma vie où l’écriture et la publication reviennent au premier plan.
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44. 129
C’est dans le fond de ces journées down, dans le repli et l’autoapitoiement, et l’autoflagellation, et les jérémiades de type « de toute façon, je suis une merde », et dans le désespoir qui me fait frôler l’impatience d’en finir et réaliser que gronde en moi un désir de vie si fort que la possibilité même d’accélérer le déclin, ou seulement d’avoir des habitudes mortifères, m’est étrangère, c’est dans ces profondeurs que je me rends à l’évidence : je dois trouver le fond, y prendre appui et me propulser à nouveau vers la surface. Il s’agit de lâcher du poids. D’accepter que si je coule, c’set que je suis trop crispé sur mes quelques possessions. Je parle ici de possessions émotionnelles et identitaires : « je suis… » « je dois être… » « je mériterai d’être quand… », je parle de ces possessions là, qui sont bien des objets, fussent-ils de pensée, auxquelles je m’identifie, et pas des blocs constitutifs de ce que je suis. Ce que je suis, c’est une conscience, une présence, capable de pensée et de recul critique sur celle-ci, traversé d’émotions et de neurochimie. Ce qui me fait couler ce sont les loyautés à ce que j’ai fait, à ce que j’ai dit, des loyautés coûteuses à entretenir, et superflues. Pour atteindre le fond, ou plutôt pour retrouver la puissance musculaire qui permettra à mon impulsion contre le fond de me ramener à la surface, j’ai besoin d’ouvrir les mains et de laisser couler ou dériver les sacs qui me lestent. Adieu, ce qui me stresse, de ce stress qui me mange littéralement les intestins. Adieu le millefeuille de mes exigences arbitraires, de mon besoin maladif de tout réussir tout de suite, de tout achever rapidement, quitte à le bâcler, pour esquiver l’inconnu et le vide. Lâcher sur les étiquettes du type « je serai satisfait quand j’aurai… » « je serai méritant quand on me reconnaîtra… ». Rien de tout cela n’est vrai. Juste faire mon travail. Accepter les conditions. Me battre pour les améliorer, toujours, mais sans confondre ce combat avec ma raison d’être, et sans le prendre comme une excuse pour retarder le travail. Ces temps-ci je suis confronté à la question : au juste, c’est quoi mon travail ? Quel est son champ ? Est-ce qu’écrire ici, c’est le travail ? Lire, c’est le travail. La veille sur le monde éditorial, c’est le travail. Envoyer un texte à une revue, est-ce le travail ? Rêver, c’est le travail. Regarder un film, est-ce le travail ? Oui, si je l’analyse ou que j’en tire une inspiration esthétique. Non si c’est pour me distraire après une journée éreintante. Difficile de tracer des contours clairs à une activité d’artiste. (ai-je seulement le droit de me considérer artiste ? je sais si peu de choses de mes moteurs et de mes intentions, et le stress chronique me bloque tant l’accès à ma justesse intime) Lâcher ça aussi. Les contours se traceront d’eux-mêmes. Choisir deux métriques, et deux seulement : les livres écrits et les livres envoyés.
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44.128
Il y a des journées de down qui surgissent sans vraiment de raison. Trop décentré, peut-être. La chaleur, c’est possible. Un manque de repos. Le sentiment de ne trouver sa place nulle part, qu’aucun projet n’aboutit, de passer trop de temps dans le messy middle, dont les frontières ne cessent de reculer. Un coup, c’est le milieu de la création, un coup c’est l’attente entre la fin de la création et l’envoi des projets. Ou juste un dérèglement du corps parce que j’ai mangé trop tard, hier, parce que je n’ai pas respecté mon rythme interne en me forçant à rester productif au-delà de mes capacités d’endurance. Ou juste parce que, je ne sais pas, les étoiles, la lune, la qualité de l’air, la danse de mes hormones. Je ne comprends pas tout à ces mouvements qui m’agitent, me bercent parfois, me secouent, m’élèvent, puis m’écrasent. D’un coup, plus rien n’a de sens, plus rien n’en vaut la peine. Parce que trop peu de choses aboutissent, parce que l’aboutissement que j’attends n’est pas celui que je désire, parce que parce que parce que parce que… Ce matin, ma pensée a rebondi sur un article à propos de Lalaland, sur une compréhension incomplète de mon travail de comédien, sur mon sentiment d’illégitimité, d’insuffisance, d’autodésertion. L’existence, une grande farce absurde. Vide de contenu. Beaucoup d’agitation en surface pour un simple jet de dés. Pourtant, hors de question d’abandonner. Je suis trop orgueilleux pour en finir prématurément. Alors, apprendre à vivre quand même. Vivre avec ce vide. Vivre avec l’absurde. Me révolter ? Contre quoi, l’univers ? Ah !
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44.127
FOMO quand je ne suis pas avec la famille. J’ai l’impression qu’il va se passer un truc majeur (souvent tragique) et que je vais le manquer. C’est doublement absurde. 1) Ce que je manque c’est la vie quotidienne. 2) Je vais forcément manquer des choses maintenant qu’on est entrés dans le royaume de l’adolescence. Nos vies s’articulent désormais différemment. La parentalité évolue. 3) (ça ne relève plus des absurdités) Si je ne passe du temps sans eux, je ne suis pas en train de prendre du temps pour moi. Je ne suis pas en train d’avancer dans ma propre vie. Je me suis effacé pour être là. Mis en retrait. Rendu disponible. Trop, peut-être. Je suis désormais concentré sur mes objectifs éditoriaux. J’écris, je publie. J’entre dans mon plein épanouissement professionnel. Et de fait, les portes s’ouvrent et m’indiquent le chemin. Si j’étais encore dans la pensée magique, je dirais que l’univers me parle (full disclosure: je suis à fond dans la pensée magique). Je révolutionne aussi mes accompagnements. Je mets des mots plus précis sur la posture d’écriture qui fait la différence, sur le fait de canaliser le flow spontané, sur le fait d’accompagner l’émergence des idées, de mettre le savoir-faire technique au service du savoir-être qui fait plonger en soi et tirer les fils de la fragilité.
FOMO quand je ne mange pas en groupe. FOMO quand je ne reste pas face à la feuille. FOMO tout le temps, mais de missing out sur quoi, au juste ? La question n’est jamais vraiment posée. Pour remplacer cette peur abstraite et absurde, la remplacer par la clarté des vents qui me portent, des réalisations qui m’appellent, et rester concentré sur elles. FOMO de ne pas réaliser mes rêves, fussent-ils flous.
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44.126
Découvertes musicales. Jour férié. L’urgence impatiente d’envoyer mes dossiers aux éditeurs se transforme lentement en une anxiété sourde : « et si… » S’insinue ensuite la ritournelle des « pas assez », nourrie par l’inaction. Vite combler le vide avec le prochain projet, mais je m’épuise. Mon corps refuse de suivre. Mon cerveau se met en grève. « Laisse-nous tranquille ». Cinq mois d’un régime soutenu, sans pause, commencent à exiger leur dû. Une voix me rappelle mes routines de soutien : méditer, respirer, faire silence à l’intérieur pour laisser entrer les mouvements subtils du monde et qu’éclose des tréfonds de moi la piste calme et sereine de l’épanouissement ici, maintenant. Simple et apaisé. J’esquive. Pourquoi cette manie d’esquiver ce qui me consolide ?