Blog

  • 44.74

    Revenir au papier. Au geste qui gratte, à la friction de la plume contre le grain de la feuille. Aux notes qui se mélangent, qu’on relit mal, qui, parce qu’on confond les lettres et les mots, prennent un nouveau sens, accidentel mais juste. Il s’agit de revenir à quelque chose de l’essence du travail, de soi à la matière, de retrouver le côté plastique que l’écran et le numérique rendent abstrait. Retrouver le corps et la justesse de ses sensations. Bloquer des morceaux de temps que je consacre à ça sans souci productiviste. Sans savoir à quoi ça peut aboutir, sans savoir si ça aboutira à quelque chose, sans que ça ne doive aboutir, surtout ça, surtout que sans que ça n’ait besoin d’aboutir. Aboutir, c’est nul ce mot. « Toucher un bout, trouver un terme » (cnrtl). Le principe de ce travail c’est l’opposé d’un aboutissement, ce serait un adébutement, ça devrait adébuter, « toucher un début, trouver une origine ». Voilà ce qu’on veut. Que ça initie un projet, une idée, une démarche, une envie, un plaisir, peu importe en fait. Petit à petit les projets émergent. Les projets ne sont pas la finalité de la pratique mais son prétexte. On a un projet pour justifier de se plier au-dessus du papier. Mais le projet est aussi un besoin. Il donne un corps et une direction à une pratique qui, sans lui, resterait superficielle. Le projet oblige à un approfondissement, c’est-à-dire à une plongée non complaisante en soi ou dans l’univers ou dans le personnage ou dans la vérité d’un propos. Le projet concentre et de ce fait, le projet ouvre de nouveaux espaces, auxquels n’aboutit pas une pratique non orientée, parce que par nature, elle n’a pas de raison d’approfondir, pas de cause pour approfondir. C’est une ligne de tension fine et passionnante, que celle-ci, de pratiquer sans enjeu tout en développant des projets qui deviennent l’enjeu de la pratique. La promesse du projet ce n’est l’objet qu’il fait naître mais la transformation qu’il permet chez le praticien. Le reste importe peu. Le reste ce sont des effets secondaires et des ondulations suite à l’impact d’un objet sur une surface. C’est presque mécanique. Physique. Accessoire.

    Difficile dans une société qui martèle la productivité et l’efficacité de faire entendre qu’on ne vise l’efficacité dans la pratique que par pragmatisme. La recherche d’efficacité porte moins sur le volume de textes produits que sur le fait d’éliminer un maximum des frictions qui empêchent le travail d’approfondissement. Qui le réduisent ou divertissent de lui.

    Revenir au papier pour voir émerger des débuts. Des fils à tirer qui n’aboutiront peut-être nulle part, qui mèneront toujours quelque part.

  • 44.73

    Autocentrés.

    Ça nous éreinte, de tourner autour de nombrils au lieu de nous tourner vers le soleil qui nous appelle et nous éclaire. Ça donne quoi si j’abandonne tout ce qui n’est pas artistique dans ma vie ? Twyla Tharp parle des formes que prennent les « bulles » de création dans lesquelles les artistes s’enferment pour s’ouvrir à la création. On pourrait croire que c’est une forme de repli sur soi, c’est tout l’inverse. Couper les distractions pour mieux se mettre au diapason de la voix du monde, celle qui nous traverse et cherche à parler dans nos mots. Pour l’entendre, pour ne pas écrire qu’à partir de la surface, c’est-à-dire de ce qui est immédiatement accessible à notre perception, il faut créer de l’espace. Pour moi, ça peut être une promenade solitaire dans un parc, ça peut être une semaine en déconnexion solitaire totale, ça peut être une heure par jour dans un bureau ou un mois entier à la montagne. Ça dépend du moment, du projet, de la phase du projet, de mes envies, de la vie autour.

    Il faut à mon avis échapper à la tentation du systématisme. Oui, la routine aide, mais les saisons passent et les cycles se terminent et il faut repenser de nouvelles routines. Des « nouvelles routines », c’est marrant, ça. Moi je bute souvent là-dessus, sur le moment où je dois reconnaître qu’une routine a fait son temps et qu’il faut que j’en change. Je vis toujours avec ce fantasme accroché à la peau que je vais finir par trouver LE rythme et LE système qui marchera pour moi pour l’éternité. Mais je me connais et les trucs qui se répètent, ça me saoule vite et je m’éteins.

    J’ai besoin de nouveauté autant que j’ai besoin de familiarité. Un des nombreux paradoxes avec lesquels j’apprends à jongler.

    Je suis envieux des personnes qui expriment une régularité invariable, dont la routine tient depuis dix, vingt ans, qui ne s’asphyxient pas à force de répéter les mêmes gestes dans les mêmes contextes, à peu de variables près. Tu me diras, je répète les mêmes gestes depuis vingt, trente ans. Chaque jour je m’assieds pour sortir des mots. Des fois ça ne marche pas. Des fois ça marche mais c’est moche. Des fois c’est brillant et ça m’impressionne parce que jamais je ne pourrai le reproduire. C’est comme si une grâce m’était tombé dessus. La plupart du temps, c’est moyen et ça demande du travail et de la sueur. Ça me va, j’aime ça la sueur. J’aime moins la sensation de brouillard et de vide à la fin d’une grosse journée productive, mais j’aime l’effort. D’autant plus quand il me sort de moi et m’ouvre à quelque chose qui me dépasse.

    C’est sûrement là, d’ailleurs que c’est le plus difficile et que ça résiste et que je n’y arrive pas à chaque fois, ce truc où tu dépasses les petites mesquineries de ton quotidien pour voir plus grand, pour te relier à quelque chose d’universel (soit dit en passant, les mesquineries du quotidien c’est déjà un truc universel). Et à cet endroit, c’est justement parce que c’est difficile que c’est important.

  • 44.72

    Matin sombre suite au changement d’heure, nuit pointillée, réveil à moitié. Air saisissant d’un printemps fuyant. Au programme aujourd’hui : discussions, rires, complicité, travail dans la vieille maison. En moi des questions en averse sur la notion de responsabilité, sur l’engagement. Légère crise pro en gestion. Rien de critique. Mots clés chez MP : humilité, audace, engagement.

  • 44.70

    « Je consomme trop de développement personnel américain néo-libéral ». Représentations empoisonnées d’un modèle prêt-à-porter du monde et de l’existence. vs fierté de la marge, de l’à-côté, de l’ignoré de la société. Regard du bouffon sur nos usages et nos vies. Regard décalé. Regard marginal. Regard en sursaut, regard en rebond. Intégrité du parcours. De temps en temps, une balle, à d’autres moments, le vent. Rires francs. Rires autodérisoires. Pas de prise au sérieux, humilité à tous les étages sauf contre le mur-orgueil et ses barbelés cuivrés. Bourgeoise honnie bourgeoisie désirée. En-dehors-dedans. Dialogue psychique absurde. Un pied dans la marge un pied dans le couloir. L’amour comme armoirie, l’audace à la main, nu mais ferme, prêt à la charge.

  • 2026 03 27

    Vivre avec ses erreurs et ses remords et ses regrets sans rien laisser de tout ça nous définir entièrement, sans, surtout laisser le poids du passé entraver notre marche dans le présent. La fragilité de l’humain, l’immaturité des premières années, les lâchetés, les excès de confiance, tout cela nous façonne avec des aspérités, une surface écaillée, des fissures et des gouffres. Oui nous avons blessé des personnes à qui l’on tenait, oui, nous avons déçu, menti, trahi, à commencer par nous-même. Ils pèsent, ces renoncements à l’image idéalisée que l’on pouvait projeter de soi-même, l’acceptation qu’on ne soit que cet humain imparfait et cruel, que nos quelques réussites et générosités peinent parfois à nous racheter à nos propres yeux. Ils peuvent aussi être le point de départ d’une réinvention. D’une transformation profonde, nourrie de la cendre de notre ego, de notre humilité plutôt que de notre humiliation. Qui ai-je envie de devenir ? Libre de me défaire de ma peau passée, je peux creuser un nouveau sillon à mon avenir, loin des paresses passées et des facilité. Dans l’épreuve et la sueur et le labeur et la fierté humble, juste, arrimée au réel et à la générosité.

    Quel sens ai-je envie de créer ? Au service de qui et de quoi ai-je envie de me mettre ? Quels sont les états et les émotions et l’énergie et les postures qui m’aideront à tenir ces caps ? Écrire pour captiver qui et comment ? Pour apporter quel(s) changement(s) dans le monde ?

  • 2026 03 26

    je passe mon temps à chercher quelqu’un qui prendra les décisions à ma place (et quand on prend les décisions à ma place, j’enrage) qui m’allègera du poids de la prise de décisions qui m’enlèvera la responsabilité « c’est pas moi c’est [l’injonction/le système/mon éditeur] » trop facile. Si je m’écoute, je sais quelles décisions prendre. c’est une question de courage, après. le courage d’échouer ou de réussir. le courage de dire « c’est comme ça que je suis/c’est ce que je fais » et d’endosser les conséquences et de prendre, progressivement, de meilleures décisions, comme la décision de décider par exemple. et sortir du fantasme de la décision parfaitement éclairée, parfaitement guidée par une force de clarté totale. l’ironie c’est que je me suis mis dans une vie où toutes les décisions m’incombent : artistiques, entrepreneuriales, financières, relationnelles, je ne me suis rien épargné. ceci explique la fatigue décisionnelle qui m’écrase souvent. et ceci raconte mon goût profond de la responsabilité radicale. de la liberté qu’elle ouvre dans une vie.