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  • 44. 263

    Sorti de convalescence pour de bon cette fois, retrouvé un peu de ma profondeur d’être hier, un peu de mon ambition aujourd’hui. C’est comme des systèmes qui se remettent en marche. Inventaire : sur quoi je bosse, déjà ? Un peu de flou, ici, des projets à longue très longue échéance, pas toujours facile de me sentir engagé tant l’issue est lointaine et paraît incertaine. Dans les moments de fatigue, incertain se traduit facilement en découragement. C’est dans ces moments-là que la force de caractère s’impose. Le « mental », dirait un coach sportif. La persévérance, nourrie par un socle solide qui permet la projection en sécurité et avec sérénité. « Ça pourrait ne pas marcher » est le sous-titre de toute entreprise créative. Se lancer dans un projet que personne ne commande ni n’attend, c’est risquer de produire quelque chose dont personne ne veut à part soi (et parfois, même pas soi).

    Une partie du plaisir se trouve là, dans l’inconnu, dans l’espace à déchiffrer. La maturité professionnelle voudrait que l’on réunisse des données sur le marché, que l’on tente de proposer quelque chose qui pourrait fonctionner un minimum. Ce n’est pas toujours le cas. Parfois, on le fait pour l’amour de l’art, avec en arrière plan cette idée que l’art impose sa grammaire et ses codes. Souvent, je me demande de quel côté (immaturité ou vision) je me situe. La frontière est peut-être poreuse, moins bien tracée que je n’ai envie de le croire.

  • 44. 262

    On reproche parfois aux artistes de « romantiser » (ou rendre romantique) certaines expériences humaines. Ce reproche est toujours dirigé vers les récits qui mettent en scène, des formes de souffrances amoureuses ou psychiques. On ne parle pas de romantiser l’apprentissage, par exemple, à ma connaissance.

    Le reproche dit en substance : cette expérience humaine est déplaisante mais l’image qui en est donnée dans l’œuvre est belle ou esthétisante, et nourrit l’imaginaire d’une expérience souhaitable.

    C’est vrai. Esthétiquement, le romantisme est d’abord un courant artistique qui s’intéresse à l’aspiration, à l’attente, au désir contrarié, à la mélancolie, à quelque chose qui, dans une époque vorace de conclusions, qui veut mettre de points finaux à toute chose et se préoccupe davantage de savoir que de découvrir, d’affirmer que d’interroger, est devenu intenable : l’incertitude, l’attente sans réponse, le problème sans solution.

    Le phénomène s’aggrave. Il suffit d’ouvrir une nouvelle conversation avec ChatGPT ou Claude pour obtenir une affirmation en réponse à n’importe quel doute, n’importe quelle question, quitte à ce que l’affirmation contienne des informations objectivement fausses. Nous avons créé le parfait reflet de l’époque, un outil qui ignore comment aligner ces quatre mots précieux : « je ne sais pas »

    Il y a quelque chose d’épuisant dans le fait de devoir prendre la machine en flagrant délit d’hallucination ou de flagornerie pour qu’elle dise, non pas, « je ne sais pas », mais « oui, je me suis trompé » avant d’enchaîner sur une autre affirmation qui contribue à éroder notre sens de la suspension.

    Or, la suspension est un état important, nécessaire même, de l’expérience humaine. Sans capacité à l’incertitude, pas d’humilité, pas de pensée qui ait l’espace de se construire, pas de rêverie, pas de « et si… » permettant de nourrir l’imaginaire, pas d’intégration de son vécu, qu’il soit proche ou lointain, pas de profondeur d’âme.

    L’IA n’est que la suite logique d’occupation morbide de nos espaces cognitifs à laquelle se livrent différents acteurs sociaux sans relâche et sous des formes diverses depuis plusieurs décennies.

    L’hypersimplification des contenus, leur omniprésence, la disparition du silence dans l’espace public, la constante stimulation, l’omniprésence du discours publicitaire, l’invention des « informations »…

    Revenons à nos procès en « romantisation ». Il pose une multitude de problèmes parmi lesquels : le refus de la friction, le refus de l’ombre, l’ignorance du fait que certains d’entre nous peuvent effectivement voir de la beauté dans ces expériences qu’ils nous reprochent d’esthétiser comme si nous manquions de sincérité ou comme si nous déformions une expérience dans laquelle eux ne perçoivent aucune beauté.

    Ce serait comme quelqu’un qui n’aimerait pas les couchers de soleil qui reprocherait aux artistes qui en peignent de les rendre romantiques alors qu’ils brûlent la rétine et donnent l’impression que le ciel est en feu.

    Mais surtout, ils témoignent d’une ignorance sur l’un des rôles profonds de l’art, qui est la transmutation du réel. En rendant l’expérience belle et souhaitable, l’artiste la rend plus compréhensible et plus tolérable. L’art, dans ce cas, fait un peu l’effet d’un baume ou, plus prosaïquement, d’un mode d’emploi. Il insuffle de l’espoir en disant : « regardez, on y survit ».

    Il ne faut pas confondre l’art et l’interprétation artistique du monde, qui est souvent une forme d’esthétisation, et le commentaire sur le monde. Je tremble quand je vois des spectateurs (j’inclus les lecteurs, etc.) se comporter face à une œuvre d’art sans prendre en compte le processus de transformation qui la sous-tend. Je tremble quand je vois le monde s’éloigner du doute et de la mélancolie. Parce que ce qu’il reste, quand on n’a plus une recherche de mise en beauté des expériences difficile, c’est un rapport superficiel aux choses, un rapport qui ignore la complexité des processus de deuil, d’intégration, d’individuation, de maturation de la psyché humaine.

    Pour moi, en tant qu’humain comme en tant qu’artiste, ce sont précisément ces expériences qui sont intéressantes, celles qui nous bousculent et nous bouleversent. Elles m’émeuvent et me font du bien autant qu’elles me font souffrir.

    C’est quand je cesse d’avoir de l’espace (mental, émotionnel, physique) pour les vivre pleinement et les laisser se déployer que je souffre le plus, parce que je sens que l’omniprésence d’une stimulation empêche un travail plus important et plus profond de se faire. Quand je retrouve des moments de mélancolie, je retrouve un meilleur ancrage, un plus grand sentiment de présence au monde. Je m’abandonne à des forces et des courants plus intelligents que moi.

    Mais dans le monde de la surface, certaines affirmations argumentées me font douter de moi, même sur des points aussi fondamentaux. Pour peu que je sois dans une phase de doute et de questionnement, il suffit d’un ton un peu assuré pour me faire basculer et me dire « ah ben oui, tiens ». Ça me demande du temps et de retrouver, pour le coup, les romantiques, pour me remémorer l’importance de tout ce que les allergiques à la suspension refusent et dénigrent.

  • 44.261

    Reprise. De temps en temps l’on trébuche. Un virus inattendu qui prend racine dans notre corps et nous réduit à une ombre. Pensée affaiblie, fatigue constante. Ça fait du bien d’en sortir, mais derrière, il faut récupérer. Retrouver la routine et le rythme. Se remettre en mouvement. Aller au sport. Aller au travail. Faire des offres pour qu’entre l’argent. Retrouver le silence pour accéder à la clarté intérieure : pourquoi je suis là, pourquoi je fais ce que je fais, comment je formule mes propositions, comment je prends plaisir aux choses simples de la beauté du monde. Un clair de lune au milieu de la ville endormie, le son de la pluie sur le bitume, le silence, la lumière d’un après-midi d’automne, une partie d’échecs improvisée.

    Et le travail que cela demande de choisir de m’arracher à mon inertie. Aller grimper. Me remettre à écrire. Me remettre à vendre et à communiquer. J’ai l’impression que plus ça va, plus c’est difficile de démarrer. Ce n’est sans doute qu’une illusion, une déformation subjective de la réalité liée à ma frustration de cette semaine consacrée à ma récupération. J’ai de jolis projets devant moi. J’ai aussi des incertitudes, mais je m’efforce de ne pas vivre au jour le jour, ça m’aide à apaiser la part de moi qui demande de savoir à l’avance.

    C’est une période de concessions et de survie, même si elle s’ouvre petit à petit, même si elle devient de plus en plus une période prolifique, tournée vers l’abondance et la prospérité. Artistiquement, c’est une période d’interrogation et de stagnation. Disons de contemplation. Je suis arrivé à un palier et je regarde dans quelle direction je vais me lancer pour la suite. Rien n’est très lisible, ça viendra après, la lisibilité. J’ai toujours trouvé plus confortable de laisser les autres me dire quoi faire, c’est pour ça qu’il y a autant de textes de commande dans ma biblio, et autant de réponses à des appels à projets.

    Mais je n’ai plus peur de l’inconfort et je veux me jeter dans le vide, découvrir ce que j’ai dans le bide. Est-ce que j’ai vraiment quelque chose à raconter ou est-ce que je suis juste un entertainer ? Non qu’il y ait quelque chose de mal à ça, on a tous besoin de se vider la tête par moments et de se divertir.

    C’est aussi une période pendant laquelle j’explore d’autres aspects du spectacle vivant. Je me pense en-dehors du seul cadre de l’écriture. Je ne dirais pas pour autant que c’est une période transitoire, tant elle s’inscrit dans une logique déjà en cours et dans une évolution organique de mon activité.

  • 44. 253

    Je suis sur un nouveau délire depuis une initiation le weekend dernier : le handpan. À 1500€ l’instrument, je vais rester sur l’initiation pour le moment, mais c’était à la fois hyper satisfaisant (t’arrives à le faire sonner en quelques minutes, ce qui permet d’improviser rapidement des mélodies) et hyper plaisant (les sons qui sortent de cette soucoupe métallique sont bien spatiaux (par quoi j’entends qu’ils ont l’air de venir de l’espace)), ce qui m’invite facilement à la méditation et à de sympas états d’apaisement.

    Prochain objectif : m’acheter un instrument et me faire plaisir. 😅

    Du danger de s’initier à de nouveaux trucs.

  • 44. 252

    Je fonctionne par élans. Ça me rend disponible par à-coups. Un élan, c’est quelques semaines, en général. Je peux tenir 6 à 8 semaines sur une lancée, le temps d’aller au bout d’un morceau de projet ou d’une exploration. Après, j’ai besoin de récupérer. 2, 3 semaines. Dans un monde idéal, je crois que j’aimerais ça épouser des cycles de 6 mois-3 mois.

    La récupération n’est pas tant du repos qu’un retour dans le monde, une exploration de quelque chose de nouveau, une flânerie active. J’ai besoin de stimulation, alors je vais apprendre quelque chose, ou construire quelque chose. Je n’ai jamais été très branché par le tourisme et plus j’avance dans la vie, moins ça m’intéresse. Aller m’installer ailleurs, oui. Faire une résidence d’un mois ou deux ou trois ou d’un an dans un autre pays, partir en formation intensive, c’est comme ça que j’aime découvrir de nouveaux lieux. Je peux apprendre d’autres manières de le faire, mais la balance bénéfice/coût penche de plus en plus du mauvais côté.

    L’Histoire et les pierres m’intéressent de manière marginale. Je peux trouver plaisante une architecture ou ma curiosité s’enthousiasmer d’une anecdote historique, mais je n’en tire pas grand chose dans la durée. C’est comme manger. Je peux apprécier un bon plat, mais ça n’impacte pas ma vie de manière significative comme d’autres personnes. C’est comme ça. J’apprends à faire avec.

    Par contre, envoie-moi dans un stage où je vais rencontrer mon intériorité, découvrir de nouvelles disciplines, acquérir de nouveaux savoirs-faire ou savoirs-être, et je m’illumine. On me demandait récemment pourquoi j’apprenais le chinois alors que je n’ai aucun bénéfice tangible à en tirer. J’ai dû y réfléchir, mais c’est vraiment le plaisir de mettre mon cerveau à l’épreuve, la joie de me heurter à une tâche difficile, et la perspective d’élargir ma perception du monde. Chaque langue que j’apprends m’ouvre à une autre vision du monde, à une autre manière de nommer les choses, à de nouveaux concepts intraduisibles.

    C’est ce qui m’intéresse le plus dans la vie, rencontrer des paradigmes. Peut-être parce que j’ai autant de mal à me sentir appartenir à un groupe, au sens de me reconnaître dans un ensemble de représentations collectives. J’essaie peut-être de cartographier les différentes manières de se représenter l’existence. Pour me repérer. Je ne dis plus pour comprendre, parce que je doute que la compréhension soit mon enjeu. Je n’ai pas besoin de comprendre, je suis émerveillé par la diversité de « vérités » qui coexistent dans le monde, qui sont en fait des manières d’interagir et de décider comment interpréter les événements et quoi en faire.

    Apprendre à faire (parler une langue, pratiquer un art ou un sport, gagner de l’argent, gérer une entreprise…) est pour moi le plus court chemin vers une plus grande connaissance vécue de ces paradigmes. Je suis un amateur dans cette recherche, c’est plus un hobby qu’une vocation, mais c’est surtout un éclairage précieux sur la manière la plus optimale de vivre mes temps de récupération.

  • 44.251

    J’apprends à détacher mon attente des résultats, à me concentrer sur l’effort et sur l’action, sur ce que je fais avec régularité et intention plutôt que ce que j’espère en récolter. Dans mes activités, il n’y a pas de corrélation entre l’effort et le résultat. C’est le hasard, la chance, les bonnes rencontres au bon moment qui font la réussite ou l’échec d’un projet. Du moins sa réussite ou son échec commerciaux. La réussite artistique, c’est-à-dire le fait d’arriver au bout du projet sans perdre ma vision. Finir un livre ou un spectacle et pouvoir le montrer en me disant que j’en ai fait ce que je voulais, que j’ai été présent dans l’expérience comme je le voulais, à l’écoute de ce qui cherche à s’exprimer dans le texte. Mieux qu’à l’écoute, au service de.

    De plus en plus, j’arrive à comprendre comment les spécificités de mes métiers, qui sont des métiers d’écoute fine de l’intériorité (la mienne, celle des personnages, celle des personnes que j’accompagne, celle des histoires, de la langue, des corps) me mettent dans un rapport au monde singulier et rare. Forcément, ça me met souvent en porte-à-faux dans mes interactions avec des personnes qui ne sont pas dans ces domaines professionnels, pas intéressés ou pas occupés par ces recherches. Forcément, quand je suis au contact de mes pairs, c’est plus facile.

    Je ne sais toujours pas quoi faire de cette différence, mais j’apprends à ne plus la voir comme un manque et davantage comme une spécificité.