Ok, alors je joue à un jeu de temps en temps, qui s’appelle Glyphica et qui est, essentiellement, un jeu de frappe. Tu tapes de mots, c’est gamifié. Tu apprends à taper plus vite et en faisant moins de fautes. L’autre fois, j’ai joué et à la fin d’un niveau, il m’a donné une moyenne de 108 mots par minute. Si on vise 265 mots par jour, en 3 minutes, c’est plié. 3 minutes par jour pour écrire un roman en un an. Et même pas, puisque le vrai calcul, c’est 265 mots tous les deux jours. Alors d’accord, il y a une différence entre taper des mots aléatoires dans un environnement de jeu et construire des phrase complètes avec un semblant de cohérence logique et sémantique, en ajoutant de la ponctuation et en réfléchissant à ses idées ; mais j’ai établi que l’objectif était de 265 mots de premier jet, ce qui est la version la plus proche d’une écriture automatique quo’n puisse avoir. Et quel est le vrai ratio de différence entre l’environnement ludique et l’environnement réel de frappe ? C’est ce que je veux établir, parce que j’ai parlé ici ou là de vingt minutes par jour, mais s’il s’avère qu’on peut atteindre 265 mots en 5 minutes sans trop se faire violence (c’est-à-dire en prenant quand même un peu le temps de penser et en corrigeant ses coquilles au fil de l’écriture, ce qui n’est pas la manière la plus efficace d’écrire — mieux vaut écrire en laissant les coquilles et corriger en batch à la fin de la session), alors ça change la donne. N’importe qui peut dégager 5 minutes par jour. (Top. 274 mots en 4’35.)
Imaginons une journée particulièrement laborieuse où il nous faut quatre fois plus de temps pour écrire que d’habitude ? Il faudrait vingt minutes pour atteindre son quota seulement ces journées-là. Le reste du temps, on tournerait autour de 3 à 15 minutes, disons, pour avoir une fourchette généreuse. Avec un bon cadrage en amont (qui peut se faire pendant une autre activité comme conduire, marcher, faire la vaisselle, étendre sa lessive, tous ces moments que l’on s’empresse de remplir de bruit (podcast, insta, etc.) en se faisant croire qu’on apprend des choses), il ne devrait pas y avoir trop de journées difficiles. C’est quoi, un bon cadrage ? Décider d’où va une scène, avoir un personnage en tête, connaître son décor ou simplement avoir les bonnes questions à poser à son texte. Je lisais Devenir Sensible ce matin, et elle parle justement de ça, des questions comme invitation. Je mettrai la citation1 plus tard, pour ne pas casser le rythme de ma frappe. Je suis en train de tester l’hypothèse, mais il se pourrait bien que cet découverte mathématique accidentelle, ce symbole des 265 mots soit sur le point de révolutionner ma pratique.
C’est vertigineux, parce que n’avoir à rédiger que 5 minutes par jour, ça laisse 23h55 de libre pour tout le reste : vivre, dormir, gagner de l’argent, se divertir, réécrire, marketer… Si mon quota de production est rempli en 5 minutes, je n’ai pas à souffrir de ne pas écrire assez. Alors oui, il y a une autre dimension, qui est celle de l’expérience que j’ai envie de vivre avec mon écriture, et ça c’est quelque chose (546 en 9’47) qui n’est pas lié à la productivité, c’est la qualité de l’expérience d’écriture, le plaisir d’être dedans, de plonger dans l’imaginaire du texte, dans les sensations de l’écriture elle-même, mais si je me libère de la crainte de ne pas écrire mon livre parce que j’ai déjà écrit les 265 mots qui me garantissent de l’écrire, alors je suis libre de me perdre complètement dans l’expérience, et de vivre à fond le plaisir de ma créativité, je peux explorer et me perdre et écrire des débuts de trucs, ou des fins de trucs, ou des milieux de trucs, m’amuser avec des personnages et des décors qui n’ont pas besoin de faire partie d’un projet. Totale liberté ! Total plaisir coupable de l’écriture inutile, celle qui n’a pas besoin de rendre des comptes, d’être rentable, de contribuer à une vision artistique. C’est un truc de dingue !
Ça change tout le paradigme. Et ça élimine la question de l’endurance créative. Si je me donne un objectif long, comme 3 ou 4 heures de production par jour, ou même une simple heure de concentration, ça suppose que j’aie du carburant, des idées, des objectifs qui occupent ce temps-là. Et ça peut être challengeant. Mais si je ne dois tenir mon attention concentrée que pendant 5 minutes, CINQ minuscules minutes, alors il n’y a plus aucun obstacle pratique. Tous les obstacles qui restent sont ceux de la résistance psychique et émotionnelle, ou les indécisions face au projet, les trucs que je n’ai pas encore bien définis (800 en 14’38) par rapport à ce que je veux faire du projet, et ça, ça peut se résoudre en-dehors, dans les temps libres dont je parlais tout à l’heure.
INCROYABLE !
Quelques règles : pendant cinq minutes, écrire sans s’arrêter, sans réfléchir, idéalement sans corriger les coquilles. Il suffit de dérouler le fil d’une idée, d’un moment dans le texte. Il suffit de se laisser porter par une intuition ou mieux, une décision créative qui précède le moment d’écriture. Ces décisions se prennent en laissant mûrir le travail déjà fait, en s’interrogeant sur les options qu’il ouvre et sur les choix créatifs qu’il impose et en FAISANT ces choix, qui sont souvent arbitraires ou intuitifs. Ce qui complique l’efficacité rédactionnelle, c’est qu’on cherche à faire des choix qu’on n’a pas nommés en même temps que l’on écrit. Encore une fois, un choix, ça peut être une simple question que l’on se pose et que le texte explore. Comme : « il se passe quoi s’il ne me faut vraiment que 5 Minutes pou récrire 265 mots et vraiment que 265 mots tous les deux jours pour finir un premier jet de (petit) roman en un an ? » La réponse viendra dans le texte, qui est l’espace de la pensée. En écriture créative/de fiction, c’est la même chose : « il se passe quoi si John est en fait le père biologique d’Estelle ? » je n’ai pas besoin de décider si c’est le cas, juste d’explorer les conséquences dans le texte. John ou Estelle peuvent porter ce doute et réfléchir eux-mêmes aux implications que cela aurait. Il ne s’agit pas de tout décider à l’avance, mais de décider ce que l’on confie au texte. C’est une nuance importante. Essentielle, même.
J’ai arrêté de compter, j’arrive à 20 minutes et 1092 mots, soit 32 de plus que 265 mots toutes les 5 minutes.
Le texte est lourd, sans doute surchargé, répétitif par endroits, mais assez dépourvu de coquilles. Surtout, c’est un bon premier jet. Il a permis qu’émergent plusieurs idées fortes et plusieurs réalisations que je n’avais pas identifiées avant de commencer à rédiger. C’est un énorme changement de paradigme pour moi.
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- « Qu’est-ce que cette accumulation de questions déclenche chez vous ? Avez-vous envie de répondre systématiquement ? Cela vous donne-t-il le tournis ? Voulez-vous en rajouter ? En choisir certaines plutôt que d’autres ? Ne pas tout lire ? Lire en diagonale ? Lire une phrase sur deux ? Comment maintenir votre intérêt ? […] Choisissez les questions qui retiennent votre attention et qui vous rendent curieux. Il s’agit d’effectuer des choix en fonction de ce qui attise votre intérêt, de ce qui vous préoccupe en ce moment. Il ne s’agit pas d’être exhaustif·ves. Ce sont juste des pistes lancées. »
Julie-Kazuko Rahir ↩︎
![[CDD] 265 mots](https://anaelverdier.com/wp-content/uploads/3NJMppcNzVmEuSJqZMciNp.jpg)
