Catégorie : Journal

Ici, c’est un journal de bord, un outil pour garder pied et garder le cap.

  • Nuances

    Nuances

    Quand je lis les anciens grecs, je vois les mêmes questions existentielles, les mêmes solutions, les mêmes doutes, les mêmes distractions et les mêmes comportements qu’aujourd’hui.

    Les jeunes questionnent l’ordre établi, les anciens pensent que le monde court à sa perte. Les maris trompent leurs femmes et les femmes leurs maris, les deux s’entretuent par jalousie. Quelques indépendants déclarent qu’il faut vivre dans la connaissance et le respect de soi. Le courant minimaliste s’exprime déjà (Diogène vit dans son tonneau). Les artistes s’opposent aux financiers, les politiques complotent, les marchands coupent sur la qualité de leurs produits pour augmenter leurs marges. Les divertissements sont l’ivresse, le sexe et la violence.

    Répétition répétition

    La vie ne serait donc qu’une vaste répétition, une vaste ronde destinée à tourner sur elle-même à l’infini. Il n’y a aucune raison de penser que l’humanité était différente avant l’apparition de l’écriture. Il y a peu d’espoir qu’elle soit différente dans l’avenir.

    Ce que je veux explorer c’est cette notion de répétition. Récemment j’écrivais la huitième nouvelle de mon recueil sur le romantisme torride, ce paradoxe entre le moelleux des sentiments et de la joie et la bestialité du sexe et de la colère qui compose la symphonie amoureuse, quand j’ai eu la sensation de me répéter. Combien de fois pouvais-je écrire la même histoire ? N’y avait-il pas autre chose à dire sur cette question ?

    Alors j’ai fait des listes. Des listes de situations amoureuses. Des listes de personnages. Des listes de différences. Il y avait plein de choses à dire.

    Mais mon travail formel s’intéresse justement à cette question de la répétition et de la nuance. Comment une même histoire, parce qu’elle est vécue par des individus différents dans un contexte différent devient de multiples histoires. Même si vous répétez vos schémas relationnels amant après amant, les nuances que chacun apporte changent l’histoire.

    Transformations spectaculaires

    Nous (en tant que culture) donnons trop de poids au spectaculaire dans nos vies. Si les situations ne sont pas radicalement différentes, nous sommes frustrés. Nous nous ennuyons lorsque le mouvement est lent, à la limite du perceptible. Nous préférons un chirurgien qui nous poignarde et nous éviscère à un osthéopathe dont les mouvements sont si fins qu’à la fin de la séance, nous disons: « il n’a rien fait mais je me sens tout bizarre ». Ce n’est pas qu’il n’a rien fait, c’est que votre perception est trop grossière.

    A force d’être éblouis par les feux d’artifices, saisis par l’agitation des programmes télévisés, excités par la brutalité pornographique du journal, nous ne voyons plus le miroitement du soleil sur l’eau, nous n’entendons plus pousser les plantes, nous ne ressentons plus les milliers de signaux que notre corps nous envoie à chaque instant.

    Lorsque Steve Paxton travaille sur la colonne vertébrale en 2013, il cherche le plus petit mouvement possible.

     Dans cette finesse de la perception, il y a des choses à découvrir. Je ne les comprends pas toutes. Je ne sais pas quelle importance elles ont mais elles m’attirent. Quelle est la plus petite nuance possible ? Où est la frontière entre la répétition et le changement ? Si je change un mot à un récit, est-ce anecdotique ou radical ? Est-ce valable pour tous les mots ?

    Fines nuances

    Quand Soulages travaille sur les nuances de noir, il oeuvre à un niveau élevé de perception.

    Si je change un seul comportement, un seul détail dans mon écoute ou mon regard, je change toute la perception que l’autre a de moi et de ma présence dans notre échange.

    Quel est le plus petit détail signifiant ?

    Il y a des applications concrètes pour les utilitaristes. Changer sa vie, ses ventes, son art devient l’affaire de micro-ajustements où l’on cherche l’économie de moyens plutôt que le spectaculaire. Cela donne des histoires moins palpitantes à raconter en soirée mais c’est aussi moins traumatique.

    Le marketing direct fonctionne sur cette base. Dans les années quatre-vingt, des tests ont démontré qu’une enveloppe sur laquelle le timbre avait été collé de biais avait une plus grande probabilité d’être ouverte qu’une enveloppe sur laquelle il était collé droit ou – pire – imprimé.

    Philosophie appliquée

    Si je devais chercher une application (ce qui m’intéresse, c’est la recherche elle-même, pas toujours ses applications), je la trouverais au niveau de la gestion des émotions. Quelle est la plus petite variation d’intensité émotionnelle que je peux percevoir ? Comment puis-je m’en servir pour réajuster ma vie ?

    Si chaque émotion est un message de l’inconscient, un moyen d’attirer la conscience sur un travail qui doit être opéré dans les profondeurs de l’esprit (décision pour la peur, intégration pour la tristesse, présence pour la joie, redéfinition et réaffirmation des frontières pour la colère), alors si je peux capter mon émotion quand elle est à la limite du perceptible, je peux accompagner le travail de fond de mon esprit en temps réel. J’échappe aux distractions qui me coupent de mes émotions et me forcent à ne vivre que dans l’urgence du débordement/trop-plein émotionnel.

    Mais la question de l’utilité des choses est elle-même discutable. Paxton dit ne pas comprendre le sens de son travail mais, ajoute-t-il, « il y a beaucoup de choses dont je ne comprends pas le sens ».

    Mon esprit analytique s’affole quand j’envisage pouvoir vivre des situations pour l’expérience elle-même, sans avoir besoin d’en tirer du sens, sans chercher comment en tirer une application concrète, déclinable dans d’autres circonstances et transmissibles.

    Le sens est dans la nuance

    A travers cette question de la nuance (et celle de l’évolution) c’est toute la question de la finalité de l’existence elle-même qui se pose. A quoi sert de vivre ? Cela doit-il servir à quelque chose ? Faut-il progresser ou simplement ressentir ? Le progrès semble être perçu dans l’horizontalité. On regarde vers l’avant et on avance. Ne peut-il pas aussi être vertical ? Regarder vers l’intérieur et plonger ?

    J’ai le sentiment de beaucoup d’agitation et d’éparpillement, que peu d’entre nous prenons le temps d’affiner notre écoute, notre attention, et d’ajuster le signal ici et maintenant. Au lieu de cela, le signal grésille, craque, crachote mais ça ne fait rien, parce que nous avançons (en courant) sur cette route qui ne mène nulle part. Nous privilégions un progrès superficiel à un progrès profond, nous redéfinissons nos circonstances sans redéfinir notre essence.

    La quête du sens, la quête du progrès, sont-elles autre chose que les astuces développées par notre conscience pour se protéger contre l’angoisse de sa propre mortalité ?

    Un degré suffit à changer une vie

    Un mot, une action, un regard, une décision, une habitude que l’on change. Un degré suffit à changer l’état de l’eau. Un millimètre change l’issue d’un coup de club dans une balle de golf.

    En travaillant sur les nuances, c’est surtout sur cette notion que je travaille. En cherchant quelle est la petite différence, la subtile différence qui suffit à modifier mes résultats, j’avance vers moi-même, vers une vie encore meilleure.

    Un degré suffit. Reste à trouver lequel.

  • J’ai peur du temps qui passe

    J’ai peur du temps qui passe

    Je sais où je vais. Je vois le temps que cela me prend de m’approcher, chaque jour, de ma destination. Je vois les sacrifices que cela me demande. Sacrifices relationnels, sacrifices financiers, sacrifices en temps de sommeil.

    Je réalise qu’il n’y a pas une très vaste masse de choses qui m’intéressent dans la vie et cela m’aide à trier, dans l’infini de possibles qu’offre le monde, celles qui me font avancer vers mon horizon et celles qui m’en éloignent.

    Mais déjà le peu de choses qui sont importantes pour moi (être là pour mon fils, être là pour mon écriture, être là pour mes ami*es) remplit mes vingt-quatre heures quotidiennes. S’y ajoutent les nécessités sociales: gagner de l’argent pour les factures, remplir les papiers administratifs dont je me passerais bien.

    Je sacrifie beaucoup de choses à ma vocation. Je sais que ces sacrifices d’un confort à court-terme sont au service de la continuité de mon épanouissement et de ma super réalisation future. Je dis super réalisation parce que je n’aspire pas juste à me réaliser un peu. J’ambitionne de devenir un Super Saiyan (ce qui dans mon cas, n’implique pas de devenir blond et super baraque).

    Dans le temps limité dont nous disposons, il importe de choisir nos combats.

    La plupart des gens agissent en réaction au monde. Choisir ses combats veut dire: cesser d’être réactif. Cela signifie décider ce que l’on veut et concentrer son attention et ses efforts sur cette chose-là plutôt que sur les autres.

    Le sacrifice n’en est pas un lorsqu’il a une finalité qui le dépasse. Qui est claire.

    Le sacrifice peut alors s’appeler « choix conscient », « implication », « détermination », « volonté ». Il n’est un sacrifice qu’aux yeux de ceux qui ne le comprennent pas.

    Mille brèches

    Et puis il y a ces moments terribles où le temps m’échappe. Où le sablier fuit par mille brèches, trop nombreuses pour que je les referme.

    Le stress m’envahit comme un raz-de-marée et me paralyse. La clarté qui dirigeait mes actions jusque là n’est qu’un souvenir. A-t-elle jamais été là ?

    Le temps file et dans ma tête se bousculent toutes les tâches dans le désordre: je dois faire ça. Et ça. Et ça. Je n’aurai pas le temps. Je n’arrive plus à établir mes priorités. Tout se superpose. Tout a la même importance. L’argent, l’art, l’amour, le sommeil, la curiosité, la notoriété, l’image, le sens, tout se mélange et résulte en mon inaction.

    La spirale de mes désirs agitée par la cascade du temps.

    Le seul moyen d’en sortir, après deux heures à regarder à l’intérieur de mon crâne, à me heurter aux murs de ma panique, c’est de choisir. Tirer dans le tas au hasard et attraper par le pied le premier truc qui tombe, le retenir, l’arracher au brouhaha et le clouer sur ma page.

    J’écris.

    J’écris avec la peur chevillée au ventre. L’écho de chaque seconde m’assourdit. Je veux aller vite. Je veux aller bien.

    « Écris, écris, écris », m’a enjoint la shamane que j’ai rencontrée à Paris, qui a joué du tambour au-dessus de mon corps pendant une heure, de 11 à 12, encadrée par les cloches de l’Église au bout de sa rue.

    Écrire c’est mon véhicule. C’est mon chemin. C’est ma vocation.

    En écrivant, j’aime, j’élève, je transmets.

    Le temps file encore mais mes mots s’arriment aux minutes. Le temps n’est plus vide. Il trace son empreinte.

    « N’abandonne jamais un rêve à cause du temps qu’il prendra. Le temps passera de toute façon »

    A quoi bon ?

    Libéré d’une spirale, j’ouvre le champ à la suivante. La peur n’a pas dit son dernier mot. Vaincue sur le front des heures, elle attaque sur celui du sens et de la finalité.

    A quoi bon écrire ? A quoi bon blogger ? Pour qui, pourquoi ?

    Quel est le sens d’une fleur ?

    La formule magique offerte par Lawrence pour un prix dérisoire.

    Quel est le sens d’une fleur ? c’est faire naître une pluie de pétales sur mon clavier et c’est me rappeler que la question du sens est le plus court chemin vers la folie.

    « La magie », me dit la shamane. J’entends « l’âme agit ». C’est la même chose. La magie de la vie c’est que le chemin nous est indiqué.

    « Pourquoi » n’est pas la bonne question. « Comment » en est une bien meilleure. Comment vais-je m’y prendre pour suivre le chemin en lui faisant honneur ?

    J’écris. Mes peurs. Ma peur du temps qui s’écoule et des minutes qui m’éloignent de ma vocation, à cause de l’argent et de la paperasse administrative.

    Et puis tout me revient soudain: ce n’est pas un sacrifice, c’est un investissement. Tout miser sur ma vocation, sur mes relations, sur mon fils, au détriment parfois d’un certain confort, au détriment des distractions légères que le monde m’offre, c’est placer mes ressources dans l’avenir.

    (c) Airboy, James Robinson et Greg Hinkle

    Ça peut ne pas marcher

    La peur me dit: « ça ne marchera pas ». Je peux investir mon temps et faire un flop. Ne toucher personne, n’intéresser personne, passer à côté du potentiel d’une idée. Je peux.

    Le but n’est pas que ça marche. La réussite, l’échec, ce sont des notions secondaires. Des effets collatéraux de l’acte créatif. Ce qui importe c’est le dépassement de moi, c’est le fait que je cherche sans cesse comment aller plus loin dans ma perception du monde et sa restitution. Ce qui importe c’est que je devienne de plus en plus en plus efficace dans ma technique. Plus précis. Plus audacieux.

    Si je peux changer des vies. S’il y a une chance que j’encourage mes lecteurs à aimer mieux, à être plus bienveillants envers eux-mêmes et les personnes qui les entourent, alors je dois continuer. Peu importe le temps. Peu importent les sacrifices.

    Ça peut ne pas marcher mais ça peut tout aussi bien marcher.

    La peur reste. Elle est là. Plus sourde. Plus calme. Apaisée je crois, mais toujours présente. La peur me guide. Elle me rappelle que je suis en équilibre sur le fil de la vie et que mes décisions ont un impact. Sur moi, mais aussi sur le monde.

    « Le mal triomphe seulement quand les hommes de bien ne font rien » (Le Maître du Haut Château)

  • Je suis un port d’attache

    Je suis un port d’attache

    J’ai cette image d’un ranch, un mas provençal, une maison quelque part. Grande, assez grande pour accueillir les amis. Une maison ouverte, comme un point de stabilité, un point de repère, un phare pour guider les amis en plein coeur de leurs tempêtes.

    J’ai compris cette année, je crois, que mon nomadisme est moins géographique (comme je l’ai longtemps revendiqué) qu’intérieur, émotionnel, relationnel. Je voyage à l’intérieur de moi. J’accueille les mouvements naturels de mes relations, de mes sentiments, de mes émotions. Si les nomades voyagent pour trouver des ressources, je voyage pour trouver de l’amour, toujours plus d’amour que je peux ensuite partager avec mes co-voyageurs.

    Je veux être, pour les personnes qui me sont chères, un port d’attache. J’encourage leur liberté et leurs explorations. J’encourage leur quête d’individuation. J’espère qu’ils savent qu’ils peuvent mouiller dans ma baie quand ils en ressentent le besoin. S’ils partent, parce que le large les appelle, ils ne doivent pas se sentir coupables ou craindre de me blesser. Je suis un port d’attache, par définition un lieu que l’on quitte et où l’on revient. Marie me demanderait de préciser que je suis en fait un porte-avion, un port qui est lui-même un navire, et elle aurait raison. J’aime mieux l’idée d’un navire-ville comme nous en avions imaginé un avec Yvan pour Cave Canem, mais celui-ci ferait aussi office de port.

    Je m’engage à cultiver ta liberté

    L’engagement (amical, amoureux, j’ose aussi professionnel) ne doit pas être synonyme de contrainte. Il est librement consenti et il doit toujours viser l’amélioration de la vie de l’autre. Il doit toujours viser l’augmentation mutuelle de la liberté et de l’authenticité et du bonheur. Un éloignement de corps, un hiatus dans la communication, même s’il est douloureux, ne change rien à l’engagement à l’autre.
    L’engagement c’est l’engagement d’aimer. Et aimer c’est accepter. Accepter tous les mouvements émotionnels de l’autre et ses besoins exploratoires. Et accueillir la peine qui peut nous habiter dans ces moments-là comme un signe de l’amour que nous ressentons, qui est beau et qui enrichit notre vie. Accueillir cette peine comme la nostalgie qui nous envahit le coeur sur un quai de gare : « Je t’aime et tu pars ».

    Départs

    Quand Renard m’a quitté sans un avertissement, sans un mot d’explication, un jour là le lendemain disparue, j’ai eu mal. Je n’ai pas voulu me battre contre cette douleur. Je l’ai accueillie. Je l’ai chérie. Pas entretenue, mais cajolée. « Oh, tu es là ma peine. De quoi aurais-tu besoin ? »
    Je lui ai donné de l’attention. J’ai ralenti mon rythme. Je n’ai pas cherché à la transformer en autre chose. Je n’ai pas écrit sur elle. Je ne me suis pas distrait d’elle.
    C’est arrivé à un moment où j’étais intensément seul. Mon fils parti, mes amis partis, Roxanne partie. La ville tout entière semblait plongée dans le silence. Ma peine et moi, nous nous baladions au soleil.

    Et comme je ne luttais pas contre elle, cette peine a pu se sentir entendue et elle n’a pas eu besoin d’augmenter, de grossir, grossir, grossir sa voix pour que je l’entende. Non, elle a pu me murmurer le message qu’elle m’apportait et ce message c’était un message de vie et d’amour. Et j’ai pu être heureux parce que j’avais le coeur ouvert. Et même si Renard partait, et même si je me sentais rejeté, je l’aimais. Et même si j’aurais préféré qu’elle reste, si elle avait besoin de partir, je ne voulais pas la retenir. Parfois le meilleur moyen de grandir, pour les personnes que l’on aime, c’est d’être ailleurs.

    Marées

    Mais je suis un port d’attache et quand elle a eu fini ses explorations, Renard est revenue. Et moi qui suis nomade, je ne l’attendais pas mais je lui ai ouvert grand les portes de la cité et elle a retrouvé sa place, un peu différente parce que la ville s’était développée entre temps, mais sa place quand même.

    La première fois que Law est parti il avait besoin de trouver sa propre vérité ailleurs. Quand il est revenu il avait un nouvel uniforme, il était capitaine de frégate, fier et solide. C’était bon de l’accueillir à nouveau. J’étais un tout petit port à l’époque, c’était déstabilisant. Depuis nous avons retrouvé notre équilibre. Et il est reparti. J’ignore s’il reviendra de cette nouvelle expédition. Je sais qu’il est sur son chemin et s’il revient, sa place l’attend.

    La constance est une fausse illusion

    Nous passons notre vie à chercher nos compagnons de route et quand nous les rencontrons nous ne pouvons nous empêcher de ressentir un soulagement: « ouf, l’errance est terminée ! »
    C’est oublier qu’un compagnon de route a son propre itinéraire, sa propre destination et que nos chemins ne sont pas linéaires. Il se croisent, se décroisent. Parfois l’un des compagnons s’installe dans une ville et nous continuons, parfois c’est l’inverse. J’aime ces métaphores du voyage, elles collent avec la vie telle que je me la représente. Je ne suis pas de ceux qui restent, la route est ma maison.

    On pourrait croire que rien n’est constant en ce monde, mais c’est le vieux débat de Parménide et Héraclite. En surface on a l’impression que rien ne reste mais si l’on prend du recul on découvre que les liens, lorsqu’ils sont solides, sont noués pour la vie. J’ai retrouvé Sylvain dans un train après douze ans de silence. C’était comme si nous nous étions quittés hier. Même si ceux qui partent ne reviennent pas, leur présence m’a marqué à vie. Ils ont transformé l’être que je suis. Ils m’ont appris à mieux aimer et à mieux vivre et cela, c’est constant.

    Rencontrer l’Autre c’est rencontrer ce qui n’est pas moi

    Isabelle me parle de son cousin qui vit une rupture difficile: « je lui conseille de se concentrer sur le négatif de cette femme, ça l’aidera à prendre du recul »
    Je secoue la tête. Je ne crois pas que ce soit une solution, je pense que c’est cacher la poussière sous le tapis et se fermer à la force de vie en soi. Je crois que pour douloureuse que soit la peine, il faut la prendre contre soi et lui dire: « je te vois, je t’entends. Dis-moi ce que je peux faire pour toi ».

    La tristesse est l’émotion que nous utilisons pour ralentir notre activité lorsque nous avons besoin de temps pour intégrer nos expériences, quand nous avons besoin de classer ce que nous avons vécu dans les tiroirs de notre mémoire, d’en sortir l’essence et d’apprendre. Et je crois que l’apprentissage le plus important, c’est l’apprentissage d’amour. C’est dire : « J’ai rencontré l’Autre (Autrui, le principe même de l’altérité) et j’ai découvert qu’il n’était pas moi et je découvre que je peux accepter cette différence et ses mouvements et sa trajectoire sans me sentir menacé dans ma propre réalité/intégrité et grâce à cette différence je peux voir des aspects du monde que je n’aurais pu voir seul*e. Et je suis reconnaissant*e pour cette rencontre parce que je suis plus grand*e grâce à elle. Et j’apprends le mieux à vivre quand j’apprends à aimer sans ressentiment, sans amertume, sans regret, même si la rencontre apporte aussi de la souffrance ».

    Le prix à payer

    Oh, il est bien plus facile de transformer sa peine en haine. De rejeter d’un seul bloc l’autre, l’amour et la vie. De rejoindre le flot des réfractaires de la vie, chantres de la culture de la résignation, porte-paroles de la demie vie, de se dire: « tous*tes des sal*auds/opes ». Mais la vie est-elle affaire de facilité ou d’efforts ?

    Oui, il est difficile d’avoir des conversations ouvertes, transparentes, vulnérables. De dire: « je t’aime je te quitte », de partir, de revenir, de reconnaître ses désirs, ses erreurs, de dire « ta vie t’appartient, moi je tiens à toi et à ton bonheur, qu’il passe ou non par moi » (et l’autre versant de cette conversation : « ma vie m’appartient, moi je tiens à moi-même, à mon bonheur, qu’il passe ou non par toi »), et d’accueillir la tristesse autant que la joie. C’est difficile mais si c’est le prix à payer pour une vie vécue dans l’amour et le respect et l’ouverture du coeur, bref le prix d’une vie vécue, je le paye volontiers.

    Il ne s’agit pas de devenir masochiste, de chercher la souffrance pour la souffrance, mais de ne pas la rejeter lorsqu’elle se présente. De comprendre que derrière elle, comme derrière toutes nos émotions, se cache un message que nous essayons de nous faire passer à nous-même, et que ce message est presque toujours un message d’amour.

    La magie de l’amour

    Rencontrer l’Autre cela fait peur. Au début le réflexe est de se protéger. Tout ce que je ne suis pas, que l’Autre est, que j’admire chez elle*lui, me pousse à me demander: « est-ce que je devrais être davantage comme elle*lui ? », à me sentir moins que l’Autre (moins bien, moins épanoui, moins à la hauteur…), à me dire: « avec tout ce qu’elle*il est, qu’est-ce que j’ai à lui apporter ? »
    Ce réflexe doit être désappris au bénéfice de l’accueil de la différence. J’admire dans l’Autre ce qui n’est pas moi, cela me fascine, me surprend, m’effraie parfois. Et parce que l’Autre n’est pas moi je peux m’interroger sur moi, découvrir certaines ressources que j’ignorais posséder, devenir plus rigoureux avec moi-même, être projeté dans de nouvelles expériences, dans des champs du réel que je n’aurais pas visité sans cette rencontre. Et parce que je suis Autre pour l’autre, il se passe la même chose dans l’autre sens.

    La magie de la relation, la magie de l’amour, repose sur l’Altérité avec ce qu’elle a de sauvage, d’imprévisible, de déstabilisant. Chercher à domestiquer cette altérité, voilà le vrai poison de l’amour.

    Je suis un port d’attache

    Même si je suis en mouvement perpétuel, je suis un port d’attache et je peux l’être parce que je distingue l’amour des cadres relationnels normatifs qui veulent le contraindre. Je n’attends rien d’autrui si ce n’est du respect et la communication ouverte la plus audacieuse et courageuse possible. Cela ne veut pas dire que je n’utilise aucun cadre normatif, simplement que j’ai la discipline nécessaire pour m’en affranchir si une relation l’exige et les relations les plus importantes l’exigent presque toutes.

    C’est aussi ça, rencontrer l’Autre, c’est réaliser qu’il*elle ne se limite pas aux définitions à l’emporte-pièce que peuvent nous proposer nos référents culturels. Il*elle est infiniment plus riche. L’accueil de l’Autre, c’est accueillir aussi la nature forcément atypique, forcément inattendue du lien qui nous unit.

    Et grâce à celui-ci, grandir au-delà de tout ce que l’on aurait cru possible.

  • Le 69, pire position possible ou raccourci vers l’Éveil ?

    Le 69, pire position possible ou raccourci vers l’Éveil ?

    Si vous ne savez pas ce qu’est la pensée en arborescence, ça ressemble à ça:

    « Il manque 67 mots à mon billet sur la créativité. A deux mots près, je pouvais faire une blague sur le 69. Hey! Je pourrais me donner comme règle de toujours écrire 931 mots… ou non, 1069, parce que ça me ferait dépasser les mille, ce serait cool. Pourquoi ce serait cool en fait ? C’est un conditionnement social, parce que je n’aime pas le 69. Pourquoi je n’aime pas ça au juste ? {Images, souvenirs, sensations de 69 passés} Ah! Parce que je ne sais pas où diriger mon attention. Est-ce que je dois donner ou recevoir ? Comment peut-on donner et recevoir en même temps ? Ah! Je vais faire un billet là-dessus! »

    Tout ça pendant que je suis en train de pisser. Tout ça parce que Florence m’a envoyé une photo des livres que lui ont offert ses amis sans la prévenir et parce que j’étais vraiment arrivé à 933 mots sur mon billet qui devait en compter 1000.

    Donc, voilà.

    Donner, recevoir, une équation difficile

    J’ai une histoire compliquée avec The Art of Asking, d’Amanda Palmer (pour les flémasses, il y a aussi une conférence TED), parce que ça touche justement à quelque chose de sensible chez moi. Demander. Avoir l’humilité et la vulnérabilité de dire « j’ai besoin d’aide ».

    Quand j’ai découvert ce livre, j’ai été assez surpris de 1) comprendre que j’avais ça (du mal à demander), 2) que c’était assez répandu et 3) que je n’étais pas sûr que ça ait à voir avec la peur du refus.

    Je crois que c’est plus une question de mérite. Pour moi ça ressemble à « Qui suis-je pour mériter de l’aide ? » et au sentiment que je dois prouver ma valeur avant de recevoir quoi que ce soit.

    Sexuellement, c’est particulièrement vrai. Si je n’ai pas fait jouir une femme trente fois, je n’ai pas le sentiment de mériter qu’elle me donne du plaisir ou de partager mon plaisir avec elle. Après, une fois que je l’ai faite jouir trente fois, c’est différent. Il y a des exceptions, mais là je parle de sexe d’amour.

    Mais c’est vrai aussi professionnellement.
    Je ne promeus pas assez mes livres. Mais c’est parce qu’il faut d’abord que j’en ai écrit assez pour mériter qu’ils soient vus. Assez, c’est combien ? Trente me semble un bon nombre.

    Je dis trente, c’est arbitraire. Je n’ai pas calculé le nombre d’orgasmes donnés à partir duquel je me sentais assez méritant pour jouir. Ou le nombre de livres qu’il faut que j’ai écrits pour me sentir assez méritant pour les vendre.

    Prenez trente comme un nombre symbolique. C’est plus que dix mais moins que cinquante.

    Recevoir, donner, une question d’humilité

    Recevoir demande une humilité dont je ne me sens pas capable. Ce n’est pas qu’une question de mérite, c’est aussi une question de fierté (ie d’ego). Recevoir sans être redevable, sans me dire: « je le rendrai puissance dix », c’est ça qui est difficile. C’est pourtant ça qui est le vrai don de soi, de sa fragilité.

    Donner c’est autre chose, c’est plus facile et valorisant. Donner c’est faire preuve de puissance et de largesse, voire de sacrifice. Ce n’est pas un vrai don s’il est motivé par la fierté de dire: « Regarde, je donne » mais souvent, c’est quand même comme ça que ça se passe. Je travaille au quotidien pour être généreux, pour donner sans fierté, pour donner avec humilité, justement. Par amour.

    Donner <> recevoir

    Être celui qui donne et celui qui reçoit en même temps, n’est-ce pas là le secret de l’amour ?

    Avoir l’humilité de s’offrir à l’autre et de recevoir l’autre en offrande ?

    Faut-il pour cela parvenir à une dissolution de la conscience, qui n’est pas équipée pour se concentrer à la fois sur la sensation du don et sur la réception ? Le 69 n’est-il pas le meilleur terrain d’expérimentation pour cela ?

    69 sexuel, mais aussi professionnel, spirituel, amical, …

    Donner <> Recevoir dans un même mouvement circulaire qui n’a ni début ni fin. Personne n’initie le don, personne ne reçoit en premier, tout est simultané. Je donne = je reçois sans lien de causalité.

    Vulnérabilité

    D’où il découle qu’il faut créer une habitude de la vulnérabilité si l’on veut faire l’expérience la plus complète de ce que la vie peut nous offrir. Il se cache dans ce cercle une once de sagesse et un chemin vers une forme d’apaisement, une voie vers le bonheur. En bon philosophe, je me dois de l’explorer.

    Il ne s’agit pas de recevoir plus sur un plan matériel, mais de travailler à percevoir l’intégralité d’une situation.
    A chaque instant: Suis-je en train de donner ? Quoi ? (Moi, mon temps, mon savoir, mon énergie, mon attention, …)
    Suis-je suis en train de recevoir ? Quoi ?
    Comment est-ce que je me sens ? Ai-je la sensation de mériter/ne pas mériter ce que je reçois ? Suis-je fier de donner ? Est-ce une fierté généreuse (« je suis un bon être humain ») ou une fierté égotiste (« je suis meilleur que les autres ») ? Comment puis-je travailler sur ces sensations pour être dans la générosité vraie du don et la générosité vraie du recevoir ?

    Il s’agit à chaque instant d’ouvrir son coeur pour recevoir sans se juger digne ou indigne (parce que se juger digne du don, c’est déjà n’être plus généreux, c’est déjà sentir que l’autre nous est redevable) mais simplement en acceptant l’offrande.

    Plaisir

    Cette escapade du côté de la spiritualité ne doit pas faire oublier qu’à la base de toute expérience terrestre (en particulier celles incluant l’usage d’une ou plusieurs bouches), il y a le plaisir. Si vous êtes sur Terre pour vous faire du mal ou vous ennuyer, c’est un peu dommage. Donc dans toute cette quête vers le satori via la circularité don <> réception (et pas don <> contre don comme chez Mauss, je ne parle pas ici de cette forme-là de réciprocité du don), le maître mot sera: plaisir!

    Plaisir d’offrir, joie de recevoir et autres expressions consacrées, mais surtout de la joie, de la joie, de la joie. Il n’y a pas de culpabilité du don égotiste, pas de culpabilité de la réception gênée. Comme dans toute quête existentielle, le plaisir vient de l’augmentation de la conscience, pas du respect d’un impératif spirituel. Oui, idéalement vous donnerez <> recevrez mais comme tout idéal, il trouve sa valeur dans les efforts que vous consentez pour l’atteindre.

    Autrement dit, pratiquez le tête-bêche avec le sourire (mais sans les dents!)

  • Libre

    Libre

    Libre veut dire responsable

    Libre veut dire choisir sa vie plutôt que d’attendre passivement qu’elle nous tombe dessus.

    Libre veut dire suer et souffler sous le poids des efforts nécessaires pour créer le monde à l’intérieur duquel l’on désire vivre. C’est ne pas fuir la souffrance ou la peur. C’est accueillir l’ensemble des émotions, des déséquilibres, le chaos, et surfer sur l’imprévu avec autant de grâce que possible. C’est accepter de se rétamer et se relever, épousseter son costume et se remettre en selle sans attendre. Être libre, c’est avoir l’audace de dire: voilà la vie que je veux et la poursuivre avec intransigeance parce qu’à quoi bon vivre si c’est pour flotter dans le monde en suspension, sans prendre le risque d’aimer à la folie autant que possible, aussi souvent que possible, la même personne et des personnes différentes, juste aimer, aimer, aimer.

    Aimer c’est être libre. Ou est-ce qu’être libre, c’est être libre d’aimer ?

    C’est un sacré défi de vie. Mais à quoi bon vivre si ce n’est pour relever des défis im|possibles ?

    Être libre, c’est prendre la barre dans la tempête

    La tempête attend l’humain libre. C’est impossible autrement. Être libre c’est aller à l’encontre du monde, c’est refuser de se contorsionner pour entrer dans les cases trop étroites que d’autres ont établies et cherchent à nous imposer.

    Être libre ce n’est pas s’affranchir des contraintes ou de la lutte, c’est diriger son navire droit dans les murs d’eau soulevés par la mer déchaînée. C’est affronter les brisants en riant comme un damné, parce que l’excitation de l’intensité – la vraie intensité, j’y reviens – est le plus puissant indicateur que la vie est là, pleine, entière, riante elle aussi.

    La tempête effraie la plupart des gens. Elle les attire mais le risque est trop grand. Aller dans la tempête c’est pouvoir perdre son navire, sa cargaison, son équipage, ne jamais rentrer chez soi.

    La tempête, c’est la vie. Dans ma relecture de l’Odyssée, je comprends le récit initiatique avec un regard différent. Ulysse, c’est le Soi en train de se former. Poséidon, c’est la force vitale du monde. Les épreuves d’Ulysse sont autant de tests de sa volonté d’être, de sa pulsion de vie.

    La tempête c’est la vie pleinement vécue. Celui qui ne prend pas le risque de s’y perdre ne prend pas le risque de se trouver.

    De la vraie et de la fausse intensités

    Renard me souffle: « les gens rêvent d’une intensité qu’ils seraient incapables de soutenir s’ils la rencontraient ». J’ai une amie qui s’offre de gentils frissons en retrouvant les amours frustrés de son adolescence. Elle frissonne, frémit, ressent des choses intenses. Elle joue à se faire peur. Elle dit « c’est sans ambiguité » mais il n’en faudrait pas beaucoup pour qu’elle plonge de l’autre côté de cette expression.

    Quand je lui demande ce qui la retient, elle me répond son mari, ses enfants, et puis ça ne se fait pas, et puis ça n’est pas facile.

    Plonger dans la tempête c’est affronter la souffrance, le doute, la peur, l’arrachement à soi et aux autres… pour un temps… Parce qu’après la tempête, le calme revient, et le soleil perce les nuées et les liens sont toujours là, renforcés même par la tempête, et le rapport à soi est plus solide, plus conscient, plus confiant. Je sais mieux qui je suis, je connais mieux mes valeurs, j’ai survécu et j’ai atteint un nouveau palier de mon épanouissement.

    La vie est un grand terrain d’apprentissage mais pour grandir, il faut subir des épreuves, c’est inévitable. Les épreuves viennent des remises en question, des défis, des habitudes confortables qu’il faut changer parce qu’elles nous empêchent d’atteindre nos objectifs les plus audacieux.

    La véritable intensité c’est celle qui naît d’une vie d’ambition et d’audace vécue sans compromis, dans l’inclusion: « comment puis-je tout avoir ? » – « face à deux options, je prends les deux ».

    Sortir de la culture du manque et de la mélancolie

    Nous vivons dans une culture de l’exclusif, de la rareté. Nous fabriquons du manque là où il y a de l’abondance. L’amour est infini, la créativité est infinie, l’énergie dont je dispose est infinie, ma volonté est infinie, ma capacité d’écoute, de compréhension, d’empathie, sont infinies, mes ressources sont infinies.

    Le discours que nous nous faisons rabâcher toute notre vie est un discours de la limite mais nous sommes illimités.

    Chez ma mère, j’ai trouvé un livre d’Alain de Botton sur l’amour. Je l’ai lu et j’ai pensé: ses démonstrations sont intéressantes mais il se trompe de conclusions. Ce livre défend une esthétique de la frustration et de la mélancolie, pour habituer les gens aux sacrifices de l’amour.

    Ce qu’il sacrifie, c’est la pulsion de vie, la recherche de la beauté, de l’épanouissement individuel et mutuel grâce à l’amour. Il prône un amour résigné.

    Je revendique l’opposé. Un amour exigeant, qui ne tolère aucune résignation ; un amour de l’attention à l’autre, de l’acceptation totale et inconditionnelle de l’autre, de la responsabilité (je suis capable de répondre à mes propres besoins et je traite l’autre comme un adulte apte à répondre à ses propres besoins), de l’écoute, de l’encouragement à l’exploration intime, d’un dépassement constant de soi et de ses limites.

    Illimité

    Se résigner, c’est penser qu’il y a une fin à la croissance, à l’apprentissage, à l’expansion de soi et de ses capacités. C’est dire: je ne peux pas faire mieux. Mais tant que l’on vit, on peut faire mieux.

    Cela ne signifie pas d’être insatisfait, c’est tout l’inverse. C’est parce que je vois où j’ai réussi à me hisser que je peux viser de plus hauts sommets. Sans dénigrer ni rejeter ceux que j’ai déjà atteints, mais parce que tant que j’ai du souffle, je grimpe. Il ne s’agit pas tant de chercher mieux que de s’acharner à s’améliorer, à améliorer le rapport que l’on entretient à ses valeurs, de mieux prendre soi de ses besoins, et d’accepter le changement.

    « Tout ce que nous sommes, c’est du changement », affirme John Overdurf.

    Ulysse aurait pu abandonner cent fois. Mais cent fois il a repris la mer. Il a parfois eu besoin de l’aide d’Athéna – comme nous tous – mais il a repoussé ses limites encore, et encore, et encore.

    Être libre, c’est refuser la résignation parce que se résigner, c’est déjà mourir.

  • Manger le gâteau

    Manger le gâteau

    « Elle aperçut alors une petite boîte en verre qui était sous la table, l’ouvrit et y trouva un tout petit gâteau sur lequel les mots « MANGEZ-MOI » étaient admirablement tracés avec des raisins de Corinthe. « Tiens, je vais le manger, » dit Alice »
    (Alice au Pays des Merveilles, Lewis Caroll)

    La vie nous offre ce genre de gâteau en permanence et avec nos peurs et nos doutes et nos insécurités et nos traumatismes, nous avons peur de ces présents.

    Lorsqu’Alice trouve la boîte, elle ne se questionne pas. Elle mange le gâteau et se laisse porter par les conséquences de ces abandons. On pourrait discuter du fait qu’elle manque de se faire couper la tête en conséquence directe de cette attitude d’accueil mais au final, elle s’en sort bien.

    Ulysse n’a pas le choix, même s’il lutte contre les éléments tout au long de l’Odyssée. Il résiste et Poséidon l’envoie à l’opposé de sa destination. Parce qu’il ne baisse jamais les bras, parce qu’il s’engage dans chacune des rencontres que lui offrent ses naufrages successifs, il finit par rentrer à Ithaque avec plus de maturité et de sagesse qu’il n’en aurait eu sans ces épreuves.

    Notre inconscient est une réserve sans fin d’enseignements

    Platon suggère que nous sommes constitués d’une âme et d’un corps. L’âme vient du monde des Idées et elle oublie tout au moment de s’incarner mais par flashs, il lui arrive de retrouver des fragments de souvenirs, de se rappeler de qui elle est vraiment.

    On retrouve la même idée dans la psychanalyse, même si c’est sous une forme différente. Chez Jung, l’individu possède une essence propre et sa vie a pour seul but de lui révéler cette essence.

    Lorsque nous rencontrons une situation, une personne, un lieu qui nous donne l’impression d’une connexion immédiate, d’une familiarité inexplicable, c’est notre inconscient qui nous parle: il y a, dans cette expérience, des leçons à tirer pour nous amener un peu plus près de notre essence, de notre nature profonde, de ce que la PNL appelle notre excellence.

    Chacun d’entre nous est fait d’un mélange unique d’expériences, de sensibilité et de filtres d’interprétation du monde. Lorsque nous cherchons à vivre selon les filtres des autres (ceux de la société, des médias, de notre famille), nous trahissons ce que nous sommes. Ces expériences nous offrent la possibilité de renouer avec notre singularité.

    Être singulier, c’est honorer la vie

    Entrer dans le moule que le monde cherche à nous imposer, c’est survivre.

    Il faut une certaine force de caractère pour avoir l’audace de briser les modèles extérieurs et de définir sa propre réalité mais n’est-ce pas là le but de la vie ?

    Toutes les grandes révolutions ont été menées par des individus qui ont choisi de bousculer l’ordre établi, de le questionner, et de proposer autre chose pour le remplacer. Chaque changement est l’occasion d’un apprentissage. Certains changements mènent vers du pire, d’autres vers du mieux mais chaque expérience vous permet d’identifier ce que vous voulez et ce que vous ne voulez pas.

    Quoiqu’il arrive, manger le gâteau, c’est grandir.

    Votre résistance

    Parce qu’ils se sont brûlés, la plupart des gens ont peur d’allumer la lanterne qui leur est tendue par la vie. Par peur de la douleur, ils choisissent de vivre dans la pénombre. Ils vivent à tâtons, entourés de silhouettes floues et de grognements sourds dont l’origine reste inconnue. Les peurs se nourrissent de cette pénombre. C’est un cercle vicieux qui s’installe: par peur de la souffrance, l’on se prémunit contre la nouveauté en n’y plongeant pas. Ne pas plonger dedans augmente la peur de ce qu’elle pourrait contenir. S’installe alors l’habitude du connu, qui nourrit à son tour la peur de la perte. Et ainsi de suite, sans fin.

    Les deux seules choses qui sont certaines dans cette vie c’est votre mortalité et l’incertitude. Tout peut changer demain.

    En prenant l’habitude d’accueillir cette nouveauté qui provoque l’agitation de notre inconscient: « hey, y a quelque chose de cool par là », nous rompons le cercle de la résistance. Si à chaque fois que vous tentez quelque chose de neuf vous découvrez qu’il vous arrive quelque chose de bien (ou juste, qu’il ne vous arrive rien de mal), alors il vous sera plus difficile de résister la fois suivante, et la suivante et la suivante, et ainsi de suite jusqu’à ce que l’expansion de votre zone de familiarité soit devenue votre activité principale.

    Quel gâteau choisir

    Plonger dans l’inconnu ne suffit pas pour provoquer une expansion de vous-même, une explosion de vos limitations et une ouverture à une conscience plus vaste et une maîtrise de vous-même plus grande. Privilégiez les expériences qui parlent à votre essence profonde. Les gâteaux dans votre vie sont les activités, les personnes, les objets, les projets… qui vous attirent et vous donnent envie de plonger.

    alice-in-the-wonderland-eat-me-muffin-jacob-kuchIls portent un gros « MANGEZ-MOI » en guise d’avertissement que oui, sérieusement, ils vous feront du bien si vous avez le courage de les avaler.

    La plupart du temps, nous laissons la pub et les médias, la culture et nos amis nous dicter nos goûts mais en affinant notre attention, nous pouvons commencer à nous écouter, nous, directement. Le gâteau c’est une découverte inattendue, une épreuve, une opportunité à saisir.

    Lorsque vous laissez la paresse dicter vos actions, vous vous empêchez de saisir la perche qui vous est tendue par l’univers de vous rapprocher davantage de vous-même. Vous dites: « j’ai déjà quelque chose de prévu à cette date » ou « je n’ai pas les ressources », et vous utilisez ces excuses pour stagner, pour vous maintenir dans ce que vous connaissez déjà. Vous vous habituez à voir le gâteau et à répondre: « Je peux pas, je suis au régime », mais c’est de la vie que vous êtes au régime lorsque vous faites cela.

    A l’inverse, lâchez prise. Greg m’explique « Lâcher prise ne signifie pas de ne faire aucun effort, c’est abandonner la résistance que l’on peut ressentir à l’idée de fournir ces efforts! »

    Une révolution pour moi qui ai toujours compris le lâcher prise à l’inverse, comme une forme d’arrêt de la volonté, qui se plierait passivement aux éléments. C’est tout l’opposé. La volonté est là pour servir de levier à la vie. Lorsque quelque chose de bon et de transformationnel vous est présenté, exercez votre volonté pour effectuer les ajustements nécessaires dans votre existence.

    Et profitez bien de chaque bouchée!