Catégorie : Journal

Ici, c’est un journal de bord, un outil pour garder pied et garder le cap.

  • Défi

    Défi

    Chaque jour un nouveau défi. Parfois le défi c’est de me poser. Prendre le temps. Respirer. Souffler. Prendre le temps de se concentrer sur l’important. Écrire des histoires.
    Repousser l’urgent juste à la frontière de notre attention. Le mettre sur pause un instant (secret: le monde ne va pas s’effondrer pour autant). Et avancer sur son chemin à soi. Paisible.

    Ce défi-là, certains jours, est le plus difficile.

    (photo: Luca Bravo via Unsplash)

  • En fait, la vie

    En fait, la vie

    Ce truc qui échappe toujours un peu à notre vigilance, ce truc qui file sans qu’on le voit trop partir. On s’agite, on se remplit la tête d’idées, d’images, de rêves, on cherche à en réaliser un ou deux et quand on est sur le point de les atteindre, on se détourne comme s’ils n’étaient pas pour nous.

    Les autres ont souvent l’air de mieux mener leur barque, de moins douter, de moins peiner, de vivre plus d’aventures et d’avoir plus de joies et plus de ces choses qu’on aimerait bien, nous aussi, avoir. Qu’on ne veut parfois même pas vraiment.

    J’ai parfois du mal à croire à ce que je dis à mon fils, sur la vie, sur l’avenir. J’ai de plus en plus l’impression de vivre à l’envers, que plus j’avance, plus c’est dur et que ça devrait être l’inverse, en fait. Sûrement parce que je veux que ce soit plus de défis, plus d’audace, plus de découvertes et de rencontre avec moi-même.

    Et puis ces mouvements de balancier, le matin la joie de vivre et le soir la fatigue et l’épuisement de savoir tout le temps qu’il nous reste encore à traverser.

    L’impression, parfois, d’être en suspension, de regarder les fils du destin se tisser sous mes yeux sans rien pouvoir y faire. Me plaire dans la simplicité du quotidien. Me dire que si je ne m’en extrais pas par la force de ma volonté, je ne saurai pas de quoi j’aurais été capable. Me dire que si je force trop, avec ma volonté, je ne pourrai pas non plus profiter à plein de ce que ce monde a encore à offrir.

    Je pense à acheter un terrain vague pour y planter des arbres. Une petite forêt. Des arbres fruitiers. Des arbres solides. Un mélange d’essences. En ville, comme un endroit de mystère et de sérénité.

    J’ai des livres à écrire mais pas en ce moment, pas trop. Les mots sont en jachère, chahutés par d’autres urgences, moins importantes mais omniprésentes.

    « Pense à prendre du temps pour toi ».

    Oui, oui. Peut-être.

    Je suis fasciné par l’obstination des gens à vouloir autre chose de la part des Autres que ce que ces Autres ont à offrir. Des projections à tire-larigot, des reproches quand tu es toi et pas ce qu’ils veulent que tu sois. Ça me fascine. Je regarde de loin. La détresse émotionnelle. La fragilité. L’isolement. Souvent, si tu leur donnes un peu d’attention, si tu les écoutes avec un peu de concentration, si tu les aides à se connecter à leur intimité, les voilà qui s’enflamment, qui cherchent à t’enchaîner à eux. C’est le chaos dans leur tête. Je n’ose même pas imaginer les histoire qu’ils peuvent se raconter. Enfin, on en passe tous par là, un peu érotomanes sur les bords, ça nous rassure, c’est confortable, c’est une autre forme de fuite.

    Je n’ai pas envie de fuir. Pas envie de me résigner. Je garde dans un coin de mon esprit deux rencontres avec la résignation. Deux incompréhensions. La vie c’est jusqu’à la fin que ça dure, la possibilité de s’inventer, de se réinventer, de se rencontrer.

    Until you die.

    Jouer. Expérimenter. Ne rien prendre au sérieux. Prendre le soleil. Paresser. Rire. Boire du café. Du thé. De l’eau. Jardiner. Sentir le parfum des fleurs. Pleurer. Rager. Sentir la peur qui grimpe dans le cœur la nuit, cette peur qui dit « Et si tu n’y arrivais pas ? »

    En vrai « si tu n’y arrivais pas ? » ça n’a pas de réalité, cette question. La vie, tu la vis, c’est tout. C’est le bordel, c’est pas comme tu veux, c’est mieux, c’est moins bien, c’est toujours un peu l’art de cette frustration créative qui te pousse à trouver d’autres manières de faire, d’autres ressources, des moyens de t’élever. C’est un jeu et une histoire que tu vis en temps réel, en immersion totale, sans replay. Une expérience unique que tu ne peux que réussir.

    On peut échouer aux jeux sociaux, à l’argent, à la notoriété, mais pas à la vie. T’es là, t’as déjà gagné. Même quand c’est la merde. Même si tu préfèrerais parfois être ailleurs. Tu fais ton tour de manège. C’est pas forcément agréable mais des fois ça l’est quand même un peu.

    On théorise, on cherche la meilleure manière d’aborder cette aberration logique qu’est l’expérience humaine, cette singularité galactique, ce coup de hasard qui fait que c’est toi, là, cette combinaison unique de gènes et d’Histoire, on veut contrôler mais rien ne se contrôle. Il y a trop de paramètres et l’échelle de temps et d’espace est bien trop vaste. À quoi ça te sert, franchement, de contrôler tes 80 ans et les quelques mètres carrés auxquels est limitée, toujours, ta conscience immédiate ?

    Alors je respire. Je m’endors dans mon canapé en écoutant Portishead ou M ou Janis ou Cranes. Alors je m’occupe des plantes, je m’occupe de l’enfant, je m’occupe de moi. Alors je saute d’expérience en expérience: un café, un cours, un jeu vidéo, un roman, une marche en ville, un autre café, une interaction de surface avec un autre être humain, vivant, rempli de nuances auxquelles je ne prête pas d’attention particulière. On passe tellement de temps les uns avec les autres qu’on en oublie de voir combien c’est incroyable que mon ensemble d’atomes et ton ensemble d’atomes se croisent dans cette rue à cet instant-là. Des fois j’ai envie de juste serrer des inconnus dans mes bras et de leur dire: « wow, quelle chance qu’on se soit croisés, toi et moi, c’est tellement improbable! »

    Mais on s’habitue. On prend pour acquise notre proximité, on cherche même à s’en prémunir, à se protéger contre elle. L’autre jour au téléphone avec une administration j’étais fasciné d’avoir une personne avec moi en ligne, une personne que je ne rencontrerai sans doute jamais, avec qui je ne parlerai peut-être plus jamais. Aujourd’hui (enfin le jour où j’écris ça) un faux numéro, une voix de femme qui demande un nom qui n’est pas le mien, moins d’une minute d’interaction. Tellement de richesse.

    Mais ce serait creepy si je disais: « hey, c’est dingue non, qu’on se parle, vous et moi, vous réalisez l’ensemble de circonstances incontrôlables qu’il a fallu réunir, le nombre de paramètres insignifiants qui nous ont amenés à cette interaction ? »

    Mais non, on se préoccupe trop d’équilibrer nos budgets et de payer nos factures et de régler nos blessures narcissiques et de soulager nos égos fragiles pour contempler la beauté de cette expérience, pour célébrer le miracle de chacun de nos instants. Et des fois c’est vrai, c’est chiant cette complexité que l’on a créée autour de ce miracle, et les conséquences désastreuses de notre évolution sur notre planète d’accueil sont à vomir. Et le stress de l’avenir et le stress du monde qu’on laisse à nos enfants et toutes ces choses. Mais juste un instant, juste une seconde, maintenant, si l’on prenait la mesure de ce qu’est notre vie, en fait.

  • Se sentir vieux

    Se sentir vieux

    Pour la première fois de ma vie, j’ai décidé de préparer des CV et des lettres de motivation pour décrocher un job. Non, pas un job, un métier. Un peu un métier de rêve. Celui que je crée depuis treize ans mais version au-dessus. Je pense que ce sera difficile mais j’espère me tromper.

    Je me surprends à me sentir vieux, à me dire: « tu aurais dû faire ça il y a quinze ans! » et je me rappelle qu’il y a quinze ans j’aurais été incapable de faire ça, justement, et de faire valoir l’expertise qui est la mienne aujourd’hui. Mais je me sens vieux, à chercher un boulot aujourd’hui, alors que je n’ai pris aucun des chemins traditionnels, et que je ne demande pas un boulot traditionnel.

    Mais à quoi bon vivre si ce n’est pour faire remuer le monde ? C’est un peu la ligne de fond de ma vie, non ?

    La vie dans l’engagement. Il se trouve que mon engagement à moi c’est les histoires et la culture, parce que je vois l’état du monde et ça me donne envie de pleurer, et j’essaye d’apporter quelque chose avec mes livres et même si ce n’est parfois que du divertissement j’essaie de ne pas être trop dur avec moi-même et de me rappeler que c’est bien aussi, parfois, d’offrir aux gens de quoi mettre leurs soucis de côté, de quoi prendre une pause de leur vie quand celle-ci brasse trop.

    C’est un peu à l’opposé du coaching, qui est là pour mettre les individus dans leur responsabilité et leur dire: « maintenant, arrête de tourner autour, regarde le problème en face et rentre dedans. »

    Et je crois que c’est aussi un peu ça ce que je fais aujourd’hui, cette idée d’envoyer des CVs, c’est aller au cœur de la fabrique à histoires et opérer de l’intérieur plutôt que dans les marges.

    Pour rire je m’appelle « l’homme qui murmure à l’oreille des auteurs » et des fois c’est celui qui murmure à l’oreille des histoires, et c’est vraiment ça en fait, mon métier. C’est prendre une histoire et un auteur et les amener à se rencontrer au plus haut point de leur potentiel.

    C’est ce à quoi encourage L’artiste est un athlète comme les autres, c’est ce que je fais dans mes séances de coaching, c’est ce que je fais avec moi-même jusqu’à l’épuisement.

    Mais je le fais dans ma petite bulle confortable. Je veux le faire plus grand, plus vaste. J’envisage un gros changement de vie. Parce que c’est le moment, ça fait six ans que je fais la même chose, je sature. C’est comme ça, je connais mes cycles.

    De cycle en cycle cependant je vieillis, mon endurance est moins longue, ma récupération plus lente, et j’aspire à un peu plus de calme. Et je supporte un peu moins de me bousculer moi-même. Mais ce sont des choix, aussi, des envies que j’ai suivies, de vivre sans me laisser de porte de sortie, d’aller dans le cœur bouillonnant de mes aspirations sans plan B.

    C’est l’aventurier en moi qui dirige la barque. Et le vieux type en charentaise bougonne. Je suis un peu Monsieur Fredricksen en même temps que Russell, le vieux grincheux en même temps que le gamin qui court partout avec un enthousiasme inextinguible. Je me fatigue doublement, quoi.

    Je serai trop vieux le jour où je serai mort. Là, franchement, je suis au tout début de ma vie d’adulte. Je ne crois pas que l’on sache réellement ce que c’est qu’être adulte (c’est-à-dire être responsable émotionnellement en plus de tout le reste) avant 30 ans dans le meilleur des cas. Alors j’ai 6 ans. Je suis en CP.  Les rôlistes comprendront ça en termes de niveaux. Vivant de niveau 30, adulte de niveau 6.

    Alors c’est jeune, finalement, pour se pointer et dire: « voilà les gars, voilà mon CV ».

    Ça implique de croire en mes compétences et en ma valeur, et j’y crois, hein, je les constate à chaque fois que je parle avec un auteur de son histoire, je vois bien que je vois les choses autrement et je sais bien que c’est l’expérience qui s’exprime, et je vois bien que ça les aide à avancer, mes auteurs, quand je fais ça avec eux.

    Mais quand je rentre et que je suis seul et que je vois la barre de mes ambitions et le niveau que j’ai atteint, il s’opère comme un court-circuit, et le fait de ne pas être encore au niveau que je vise m’empêche de voir le niveau que j’ai atteint, et quelque chose en moi dit: « t’y arriveras pas. Tu devrais déjà y être ».

    Alors je me force à repenser à Pressfield. Et à Georges R.R. Martin. Et à me rappeler que si j’y étais déjà, ça ne signifierait, pour moi, que le début d’une autre ascension. Et l’air de rien, c’est déjà un peu ça, les sommets que j’ai gravis, et ceux que j’escalade maintenant.

    Je ne sais plus où j’ai lu l’histoire de ce type qui forme des alpinistes. Les aspirants viennent le voir en disant: « je veux gravir l’Everest » et il dit: « parfait, on va gravir ce petit pic, là, et je verrai si tu as ce qu’il faut ». Et ils y vont, un petit groupe et lui. Et ils grimpent, et ils suent, et c’est un pic assez sérieux. Sauf que, lorsqu’ils arrivent au sommet, ils réalisent que ce pic qu’ils prenaient pour la destination n’était que le premier d’une série de plusieurs, d’altitude et de difficulté croissante.

    Et la manière dont le type les évalue est la suivante: il regarde la réaction des membres du groupe lorsqu’ils découvrent qu’il leur reste 3 ou 4 autres ascensions. Et il y a deux réactions, il y a ceux dont le regard se voile, qui se disent: « oh non, pas encore ?! » et il y a ceux dont le regard s’éclaire, qui se disent: « génial, ce n’était que le début! »

    Est-il utile de préciser qu’être bâti pour l’Everest n’a rien à voir avec la force, l’agilité, le matos ou l’expérience, et tout à voir avec ce feu intérieur ?

    (Photo by Kelly Sikkema on Unsplash // Votre vie c’est cette carte)

  • L’amer artificiel

    L’amer artificiel

    Un rêve, une nuit, d’une mer de plastique. Moi flottant dessus, en zazen. Des nageurs qui se débattent avec les courants et viennent à moi. Il y a là des images qui m’évoquent Michel Gondry.

    La mer artificielle dans un moment d’errance, le Nord de ma vie a disparu, je le retrouve dans ces pages. Je suis fatigué de devoir me battre pour vivre la vie que j’ai choisi de mener mais c’est aussi parce que la vie que j’ai choisie est une vie de combat alors je ne peux pas trop me plaindre.

    Dans le rêve, je suis stable sur la mer en mouvement. Et cela me rappelle, en ces moments d’urgences et d’agitations extérieures, de rester fidèle à mes routines. Quand je les lâche, je me perds. Dormir assez. Me lever tôt. Limiter les temps d’écrans. Méditer et écrire avant d’ouvrir une boîte mail ou d’allumer mon téléphone. La routine c’est celle-ci: debout à 6h, petit déj dans la pénombre, pages du matin sur un cahier, puis le soleil se lève. Accompagner Seth à l’école. Rentrer. Écrire le roman pendant deux heures. Faire une pause. Ensuite seulement m’inquiéter du rythme des autres, de leurs demandes, de leurs urgences, savoir rester ancré dans mon rythme à moi, mes tâches importantes.

    Parfois, parce que le monde de l’immédiat prend trop de place, j’oublie que l’un de mes buts est de ne pas céder aux urgences factices. Remettre en perspective: dans une centaine d’années, plus personne ne se souviendra de moi autrement que par les traces que j’aurai laissées.

    Les erreurs du quotidien, les petits manquements, les mini déceptions, les cœurs que j’aurai enflammés ou brisés, les factures que j’aurais payées ou laissées en suspens, les rendez-vous ratés, mon absence de ponctualité, les coups de fils que je n’aurai pas passés, et les mails – ces milliards de mots qui bombardent mon esprit comme autant de missiles à tête chercheuse verrouillés sur mes neurones – que j’aurai ignorés, tout cela disparaîtra. Au mieux il en restera une ligne dans une obscure biographie: « Connu pour son insolente tendance à ne pas se soucier de la temporalité des autres ». Ma vie, mon temps, mon rythme.

    Quand je reçois l’email pressent d’un inconnu qui me reproche de ne pas lui avoir répondu au bout d’une semaine après son premier message, je réponds: « la philosophie de la maison c’est de prendre le temps ». La vie que j’ai choisi de mener exige de moi que je consacre de longues périodes hors du temps de l’urgence et de la précipitation, que je retarde mes gratifications, que je me concentre sur le projet en cours. Avec lenteur parfois.

    Dans cent ans, rien de tout cela ne restera. Seuls resteront les livres que j’aurai écrits, les livres que j’aurai aidé à écrire, et les traces de mes valeurs dans les descendants de ceux que j’aurai touchés.

    On se sent précipité dans ce monde. Tout le monde voudrait avoir fini hier ce qu’il projette de commencer demain. C’est absurde. Pourtant je suis le premier à m’inscrire dans cette urgence-là. Il y a tous ces livres dans ma tête que je voudrai voir exister. Qui exigent que je prenne le temps de leur maturation. Que je suis impatient d’avoir finis parce qu’ils seront la preuve que je suis fidèle à ma vocation, à mon choix de vie, à moi. Et que des fois j’en doute. Je doute d’être respectueux de mes aspirations profondes, alors pour ne pas ressentir la déception qui accompagne ce doute, je me submerge d’exigences intenables, d’urgences factices, d’amertume fabriquée.

    Être fidèle à moi, c’est reconnaître ce que j’ai fait, déjà. J’ai pris la décision, à 22 ans, de préférer l’écriture. J’ai suivi la voie la plus propice: scénariste et journaliste pendant six ans. J’ai su me détacher de ces écritures-là quand j’ai réalisé qu’elles n’étaient pas assez alignées avec ce que je voulais contribuer.

    J’ai su reconquérir ma voix d’auteur littéraire, nouvelle après nouvelle. Publier mes textes et trouver des lecteurs. J’ai écrit et terminé et publié. J’ai aussi vécu mon besoin de contribution en enseignant, en écrivant des manuels. Un tous les deux ans.

    Un tous les deux ans.

    Ce n’est pas l’écriture qui est longue, c’est la maturation. Et cette réalisation, cette année – un tous les deux ans – a été un jalon important. S’il me reste cinquante ans de lucidité, si j’arrive à garder cette cadence d’écriture pendant cinquante ans, alors je pourrai écrire 25 livres dans ma vie.

    25 livres qui soient à la hauteur de mes aspirations.

    25 livres.

    Seulement 25 livres.

    Il y a bien plus que 25 histoires dans ma tête. Il y en a des centaines, sans doute même des milliers. Toutes n’ont pas l’étoffe d’un vrai livre. 25. C’est une courte liste que celle-ci. Et elle est basée sur un postulat irraisonné. 50 ans de vie mentale active et pertinente. Cela exclut les blancs, les besoins de faire des pauses, les accidents…

    Je peux facilement perdre 10 ans. Je peux facilement perdre 5 livres. 20 livres. Si je n’en avais que vingt à écrire ?

    C’est une pensée libératrice parce qu’investir deux ans dans un livre devient un enjeu qui n’est pas seulement un enjeu productiviste. Choisir le livre avec lequel j’ai envie de passer deux ans de vie, le livre pour lequel j’ai envie de faire des recherches, des brouillons, avec lequel j’ai envie de me fâcher puis de me réconcilier (c’est une histoire de couples, mon histoire avec mes livres), avec lequel j’ai envie d’aller au bout, n’est pas l’affaire du caprice du moment.

    En ce moment – depuis Novembre – j’écris mon prochain roman. Si tout va bien il sera prêt dans dix-huit mois.

    Dans la culture de l’urgence, dix-huit mois c’est long. Trop long, même. Dans mon impatience je voudrais qu’il soit prêt depuis hier mais dans dix ans je serai fier qu’il existe. A condition de prendre le temps, aujourd’hui, de son écriture attentive.

    Bref, tout ça pour dire qu’au milieu de la mer artificielle et de ses boules agitées, je suis à la fois le noyé et le calme observateur. Et que chaque jour commence avec ces deux voies : la précipitation ou la patience. Chaque matin j’ai le choix de celle que je choisis. Si la première est la plus volubile, seule la seconde m’amènera à destination.

  • Et puis parfois…

    Et puis parfois, de grosses phases de doute, parce qu’il dure cet entre-deux, et puis finalement, ça fait tellement longtemps que t’es embarqué dans cette vie que tu n’as pas le choix, tu files avec elle ou t’écroules.
    Alors rebondir et décider que c’est bon, assez traîné.
    Et tu gagnes du temps, tu te dis: « je vais le regarder une dernière fois avant de le rendre public ».
    Parce que c’est l’angoisse, quand même, à chaque fois, tu plonges dans ta vulnérabilité. Ce n’est pas juste un boulot, c’est le vrai boulot, celui qui vient de ton âme.
    Alors tu t’accroches, tu te dis que ce sera plus facile plus tard, mais ça fait vingt ans que c’est la même danse, entre euphorie et excès de vulnérabilité, et même si l’on peut changer, peut-on changer ça ?
    Tu n’en es pas sûr. Ton livre affirme que l’on ne peut pas.
    La cure, tu la connais, la cure c’est de continuer à faire. Encore. Et encore. Et encore. En luttant contre la complaisance, en luttant contre l’excès de facilité.
    Alors va. Et fais.
  • Quand ça tangue

    Quand ça tangue

    La scène est simple. Il est 18h30, un lundi. La boutique de produits recyclés et disques vinyles et services-divers-sans-réelle-unité qui fait office de dépôt pour les courriers recommandés est ouverte, j’entre.

    « Je viens chercher un recommandé » dis-je en tendant l’avis de passage au responsable. Il regarde l’avis et me le rends en finissant ma phrase.

    « Que je n’ai plus. Il est reparti samedi ».

    Je le fixe avec un regard vide. Puis je pars.

    Alors que je sors de la boutique, en colère et curieux. Voilà la scène telle qu’elle aurait pu se passer.

    « Que je n’ai plus »

    « Attendez, on peut regarder cet avis de passage ensemble ? Vous avez reçu le courrier le 19 février, on est le 5 mars. Il est marqué: « le courrier sera conservé pendant 14 jours ». 28-19 = 9 (les jours restants en février) + 5 (les jours de mars) = 14. Donc vous l’avez envoyé le 12e jour. Ce n’est pas du tout responsable, vous vous rendez compte que vous avez une responsabilité vis-à-vis des gens qui envoient et reçoivent du courrier, blablabla-je-suis-en-colère-et-c’est-légitime ».

    Mais ce n’est pas ce qu’il s’est passé. Et je me demande pourquoi, pourquoi est-ce que je ne m’offusque jamais quand les gens, par négligence ou incompétence, interrompent la fluidité de mon expérience, me mettent dans l’embarras, compliquent ma vie, etc.

    Je ne suis plus timide, je n’ai pas particulièrement peur de conflit, je n’ai pas de crainte particulière ni de sentiment d’illégitimité. Alors j’ai décidé de refaire de le film au ralenti. Que s’est-il passé dans cette seconde et demie de mon regard vide ?

    Il y a eu l’incompréhension: j’ai fait les calculs dix-huit fois, je sais que le recommandé devrait être encore ici, pourquoi n’y est-il pas ?

    Il y a eu la colère: le type me dit ça avec toute la légèreté du monde, il a renvoyé mon courrier 2 jours trop tôt et ça ne le dérange pas.

    Il y a eu un peu de lassitude: je suis venu ici pour rien, je vais devoir encore m’occuper de cette étape, je pensais que c’était réglé.

    Il y a eu, surtout, l’analyse des conséquences et la recherche des solutions: bien, cela veut dire que le courrier retourne à l’envoyeur, que va-t-il se passer ensuite ? Est-ce que je peux juste attendre qu’il me revienne ou faut-il que j’aille le chercher directement ? Dois-je les appeler (mais ils ne répondent pas et ne répondent pas aux messages que je leur laisse) ou leur envoyer un recommandé (que je ne viendrai pas faire affranchir ici) ? Est-ce que le courrier était chronosensible et toutes ces étapes en plus peuvent-elles avoir des conséquences plus embêtantes ou est-ce que j’ai le temps de m’en occuper ? Quelle est ma prochaine étape ? Ah oui, sortir de ce magasin.

    Tout ça en l’espace d’une seconde, deux maximum.

    Ce que j’observe, cette fois et les mille autres fois où une situation comme celle-ci s’est produite, c’est que mon cerveau passe super vite en mode « résolution de problème » et cela implique d’accepter très très très rapidement la nouvelle situation: « ok le recommandé est reparti, que se passe-t-il maintenant ? »

    La partie de moi qui voudrait se mettre en colère, qui voudrait que l’on reconnaisse le tort qui m’est fait, qui s’offusque de ce que la réalité fut aussi malléable, n’est pas très développée ou ne s’exprime pas très fort, ou est ignorée par la partie qui cherche des solutions.

    Je ne sais pas si c’est un problème, si ma colère risque de ne pas se sentir entendue et de se transformer en rage (est-ce pour cela que j’écris, pour que ma colère exulte ?) ou si c’est indifférent, la colère passera et j’aurai gagné du temps à régler la situation.

    Je m’interroge d’un point de vue éthique: le fait que je ne m’exprime pas n’empêche-t-il pas la communauté de s’améliorer ? Quand mes clients ou mes proches expriment leurs insatisfactions je les écoute et je cherche à m’améliorer. A quoi bon vivre entre humains si c’est pour ne pas s’aider mutuellement à être meilleurs ? Si je ne dis pas à cet homme qu’il a merdé en renvoyant mon courrier deux jours trop tôt, je le prive d’un feedback important. Peut-être qu’il ne sait pas que des gens comme moi calculent le jour de retrait de leurs recommandés au plus pragmatique et que parfois ce pragmatisme les amène à attendre le 14e jour.

    Je m’interroge aussi d’un point de vue personnel: si, sur le coup, je n’ai pas exprimé ma colère, celle-ci est revenue m’agiter ce matin. Je m’imagine déposant une recommandation auprès de la Poste (en recommandé que, par mesquinerie, j’irais faire affranchir chez lui).

    La colère nous protège. Elle exprime nos frontières, les limites à ne pas franchir pour ne pas menacer notre intégrité. Mais ok, le type dépasse les limites en ne respectant pas les règles (12 jours au lieu de 14) et les gens doivent respecter les règles pour que le jeu fonctionne, et chaque fois que quelqu’un joue en-dehors du cadre, c’est le ciment social qui s’effrite, mais c’est fait.

    Je m’imagine retourner le voir pour lui dire en face ce que j’aurais « dû » lui dire mais le temps et l’énergie que cela me prendra en valent-ils la peine ? Je vais devoir y aller, revendiquer, protester, démontrer (je suis condescendant dans ma vision: « peut-être que vous ne savez pas que février est le plus petit mois de l’année et qu’il ne contient que 28 jours ? »), pour peut-être n’avoir aucun impact.

    Bref, je suis au contact de tout ce qu’il y a de plus positif en moi: la mesquinerie, la condescendance, la rage…

    Évidemment je ne veux pas ça. Évidemment, je ne veux trouver comment transformer cette expérience en quelque chose de lumineux et de solaire.

    Cette expérience fait écho avec des discussions que j’ai en ce moment, sur le cadre et ses mouvements, sur le fait que je change les règles, souvent. Et sur la résistance que cela provoque chez les gens qui m’entourent, la perte de repères, la peur, le doute. Et je continue. Je persiste à créer des situations qui sont source de confusion et qui poussent les personnes à se perdre. Parce qu’au bout de cet égarement, c’est souvent soi que l’on découvre.

    Quand j’étais au plus profond de ma crise identitaire et existentielle, j’ai été dans ce sentiment d’égarement, de perte de repères. C’est seulement là, dans la confusion et le brouillard, que j’ai pu construire le socle de ma clarté.

    Et dans cette absence de fluidité postale, finalement c’est aussi un peu ce qu’il se passe. La colère s’apaise à mesure que je fais les parallèles avec d’autres expériences, où j’accepte un monde en navigation perpétuelle, un monde qui tangue et qui demande au corps et à l’esprit de s’adapter à chaque instant, s’il veut rester en équilibre.

    Parce que passer trop de temps à dire « oh mince, ça tangue » ça n’est pas ajuster sa démarche, déplacer son centre de gravité, s’adapter. C’est risquer de passer par-dessus bord.