Catégorie : Journal

Ici, c’est un journal de bord, un outil pour garder pied et garder le cap.

  • Tempête

    Une tempête se prépare. Tous les marqueurs sont au rouge. Nous alertons la population: laissez tout, quittez vos maisons, réfugiez-vous dans les abris et les caves. Je frappe à la dernière porte de mon secteur. J’escorte une vieille femme jusqu’à son sous-sol. « Avez-vous tout ce qu’il vous faut ? »
    Elle s’installe dans un fauteuil en souriant.
    – Oh, ne vous en faites pas pour moi, c’est ma centième tempête. Je suis rodée.
    L’abri est meublé avec goût. Il est chaleureux, confortable. Des livres occupent les murs, des tapis recouvrent le sol. Il contraste avec l’appartement spartiate.
    – Quand tout peut vous être arraché en une nuit, vous apprenez à vous contenter de peu, m’explique-t-elle.
    – Vous descendez souvent ici ?
    – Seulement en cas d’alerte.
    – L’abri est plus confortable que votre appartement.
    – C’est trop étroit. Vous verrez, je serai la première dehors à la fin de l’alerte. Je danserai dans les flaques et je frissonnerai dans le vent frais avec le sourire. Mais allez vite vous mettre à l’abri vous aussi !

    De retour dans la rue, je m’accoude au toit de ma jeep de fonction. Le vent tiède balaye déjà les rues et emmêle mes cheveux. Le ciel se replie sur lui-même en de gigantesques poings d’un noir profond. En tendant l’oreille, on peut percevoir le grondement de la tempête qui se prépare à dévaster la ville.
    C’est la grande purge de la nature.
    Elle a commencé avant ma naissance. J’ai entendu les histoires du monde d’avant, quand les hommes dominaient le monde. J’ai du mal à croire à ces légendes. Aujourd’hui, nous sommes les jouets de la Nature, de simples pantins qu’elle démembre sur un caprice.
    Nous sommes en guerre et nous sommes les assiégés.
    Tout le monde ne parle que de la destruction et la terreur. Tout le monde vit dans l’effroi mais moi je n’arrive pas à voir autre chose que de la Beauté. Pas dans la mort mais dans les couleurs que prend le ciel, dans la caresse du vent sur ma peau, dans l’effondrement des nuages. Et les parfums. L’humidité, l’ozone, la terre mouillée qui exsude ses arômes les plus secrets.
    Le vent secoue les arbres comme de simples gerbes de blés. Je souris et monte dans la voiture. Les éoliennes embarquées rechargent la batterie à l’infini. Maintenant que tout le monde est à l’abri, je vais avoir besoin de toute l’énergie possible. Pendant que tout le monde attendra, réfugié sous terre, que la nature cesse sa purge, je serai dehors à embrasser les éléments. La tempête que tous redoutent et fuient, je l’attends et cours à sa rencontre.

  • (in)disponibilité affective

    (in)disponibilité affective

    Il y a des périodes comme ça, où l’attention est concentrée, happée, par des tas de choses plus ou moins idiotes. Du boulot, des bêtises administratives, les vacances scolaires, le travail personnel qui reprend, la fatigue, le pollen et ses allergies, la pâte à crêpes qui attend d’être utilisée, les rendez-vous, les coupures inattendues à la racine du pouce, et puis la famille qui débarque avec qui il faut définir de nouvelles frontières. Toute ressemblance avec des personnes et événements réels serait le fruit des coïncidences et du hasard. La jauge de disponibilité affective directement affectée. Ça fuit. Sérieusement, il n’y a plus rien dans le réservoir. C’est vide. Même pas de quoi apprécier une ptite vite entre deux portes. Juste vide.

    Alors il y a les amis qui sont là, quelque part, qui passent ou ne passent pas, écrivent ou n’écrivent pas, et la petite voix dans la tête qui dit: « tu dois t’occuper d’entretenir tes relations, tu dois envoyer des messages pour dire ‘je pense à toi’ ». Et l’autre voix qui dit: « Non! Ne fais pas ça! Ils vont prendre ça pour une invitation à plus, à des cafés et des moments de partage et des coups bus en terrasse et … non, ne fais pas ça! »

    C’est pas joli joli le discours de l’indisponibilité affective, mais il faut bien l’admettre, il traîne dans le coin régulièrement.

    Ce n’est pas un vrai problème, mais c’est toujours sympa d’avoir des mots à mettre sur les ressentis et les expériences. La prochaine fois que je me sentirai déphasé par rapport aux autres, je pourrai regarder à l’intérieur et me demander où j’en suis, niveau disponibilité affective. Est-ce que j’ai de la place pour recevoir de l’amour et en donner ? Est-ce que je suis agité dès qu’il faut que je me pose pour échanger un moment de vulnérabilité et d’intimité (hey, je ne parle pas de sexe pour une fois!) ? Est-ce que je n’attends qu’une chose, c’est que la journée se calme pour pouvoir m’attaquer à des tâches ou simplement récupérer devant un morceau de Netflix ou un bouquin ou … « ce que je veux en fait et ça ne regarde personne! » ?

    Bon, ben la prochaine fois, plutôt que de faire le mort ou d’être awkward dans une interaction sociale, je pourrai dire : « excuse-moi mais là ma dispo affective est à zéro ». Et ça passera. Elle reviendra.

    Et j’ai un pouvoir là-dessus, je peux faire l’effort de me rendre disponible. Je peux mettre en place des stratégies pour compartimenter les morceaux de ma vie, et dire « Ok, le temps de cette interaction, j’oublie touuuuuuuuuuuus les trucs qui me demandent de l’énergie en ce moment, et j’y reviens après » mais si je suis honnête, ça me gave. Parce que dans ces moments-là, tout ce que je veux c’est FAIRE ces trucs qui me demandent de l’énergie. Parce que ce sont les trucs les PLUS IMPORTANTS DU MONDE à ce moment-là (pas de façon absolue, mais là, tout de suite, oui, et quand je dis « du monde », c’est toujours « de mon monde »).

    Mais après, forcément, tout de suite, la partie qui pense à long terme en moi, le général qui étudie les situations et établit des stratégies, se lance dans de longues diatribes : « Sire! » (oui, dans ma tête, les différentes voix m’appellent « Sire », deal with it) « Sire! Si nous ne donnons pas de temps aujourd’hui à cette personne, le lien qui l’unit à nous va se distendre et nous risquons de la perdre! Il est de mon devoir de vous avertir que vous devez veiller à la continuité du lien… Sire »

    Alors comme ça, ça sonne sociopathe mais en vrai, ce sont des tas d’émotions qui sont agitées à ce moment-là. La peur de l’abandon et de la solitude (ON MEURT TOUS SEULS!). Bon, il y a aussi une part qui calcule le coût énergétique et affectif que cela représente de créer du nouveau lien vs d’entretenir le lien existant, mais l’un n’est pas exclusif de l’autre, on peut être émotionnel ET rationnel. Je sais que vous comprenez.

    Bref, le général fait chier.

    Ma conscience de ma mortalité m’oblige à lui faire une place importante dans mon équipe. Si je ne suis pas stratège, si je ne vis qu’au fil de mes envies du jour, vu qu’elles dépendent autant du climat que des sursauts de ma curiosité, je vais finir sans avoir rien réalisé.

    L’équilibre, cependant, est important. Parce que la voix qui s’exprime au quotidien est celle de l’intuition, celle de la plus petite prochaine action, celle qui garantit l’exécution des plans du général. Il faut faire, pas seulement planifier, parce qu’à planifier sans jamais agir, on finit par se perdre dans le rêve. « Un jour, dit-on, un jour ».

    Comme dans un conseil, j’écoute. Le général, l’intuition, le bouffon, le trésorier, l’intendant, le maître du temple, le responsable de la luxure (« Pour le public, c’est le « maître de cérémonies » »), le censeur, bref tout le monde. C’est la cacophonie. Ce que d’autres voient comme des tâches colorées sur une IRM est dans mon crâne comme une assemblée bruyante sous un dôme à l’acoustique étourdissante.

    Une fois qu’ils se sont tous exprimés, je prends la décision que j’espère la plus éclairée possible.

    Et quand ma jauge de disponibilité affective est basse, en général, le Général peut aller se rhabiller.

  • Randomness #198

    Skinny dipping in rabbit holes

  • Unspoken

    Unspoken

    L’image de ton corps délié dans le film de ton esprit, celui que tu as semé dans mon imagination, a pris racine et laissé fleurir de rondes capsules de toi qui se promènent dans les chambres à écho de mon corps.

    Écrire et sans un mot te prendre. Faire glisser les étoffes bruissantes sur ta peau, et retrouver le soyeux de ta souplesse. C’était le début d’un film dont je n’ai pas vu la fin, distrait que j’étais par le mouvement de l’existence.

    Fauché, des ennemis à tous les coins de rue, des gens déçus par les promesses que je ne leur ai pas faites, je trébuche à la recherche du sens de ces choses-là. Agnès un jour a dit « je ne suis pas encore sûre que ça en vaille la peine, cette vie » et chaque jour je comprends un peu mieux cette question.

    Un corps chaud pour compagnie, un peu de musique, la répétition des jours encore, et encore, et encore les mêmes choses à vivre. On n’y échappe pas, à cette circularité de l’existence. Et pour quoi ? Pour finir en poussière au fond d’une boîte au fond d’un caveau ou en cendres éparpillées au vent.

    La conscience de notre mortalité devrait nous pousser à profiter davantage de chaque instant, au lieu de quoi nous vivons pétrifiés à l’idée de faire une erreur, de ne pas être aimés, de nous faire rejeter.

    J’ai récemment réalisé que je préférais souffrir de ne pas aller au bout de ce que je voulais que risquer de souffrir que ça ne marche pas. Absurde réconfort de la familiarité.

    Alors bien sûr, j’ai mis un coup de pied dans tout ça et j’ai publié deux livres en trois mois. Parce qu’il n’y a pas de temps à perdre en stupidités.

    Et toi tu m’écris tes délicieuses rêveries et je ne demande qu’à jouer à ce jeu mais je ne veux pas que l’on se blesse à trop se protéger l’un de l’autre, à craindre ou à espérer ce qui n’est pas. Alors je me crispe et je détourne la conversation.

    Qui a le temps de badiner, de toutes façons, avec des enfants et une vocation et les autres, tous ces autres qui égaient la vie ?

    Mais dans ma solitude baignée de musique triste, j’en arrive à me demander de quoi je me protège, au fond, sinon de l’inconfort d’une discussion sincère et vulnérable et posée comme je sais en avoir. C’est comme si j’avais perdu le courage. Comme si je n’avais plus la force de vivre pleinement, comme si j’étais en train, l’air de rien, de baisser les bras et de me résigner.

    C’est peut-être aussi la pluie, tout bêtement, et cette météo qui ne sait pas plus à quoi s’en tenir que moi.

  • La neutralité du changement

    La neutralité du changement

    Je suis assez choqué, sur le site des impôts, de lire cette phrase.

    Il y a tellement de choses qui ne vont pas avec cette incise que je ne sais pas par où commencer.

    Déjà, il est temps d’en finir avec l’idée que les choses qui finissent sont malheureuses, qu’elles sont négatives, que la tristesse (plus souvent, la nostalgie) qui les accompagne est une chose malheureuse.

    La rupture, la perte du lien, la mort, même, sont des événement de changement important, qui déstabilisent, mais qui ouvrent aussi la porte à des réaménagements identitaires profonds, à des changements de paradigme aussi importants que la rencontre, la création d’un lien ou la naissance d’un enfant.

    Comment se fait-il que notre culture associe une telle charge négative au changement ? En particulier au changement lié à la perte, mais au changement en général), au point qu’un document officiel, envoyé à TOUS les contribuables français, se permette d’émettre un jugement sur un événement de vie individuel et intime.

    Je n’ai pas vécu mon divorce comme un événement malheureux, merci, pas plus que les décès qui ont émaillé ma vie, pas moins que la naissance de mon fils, pas plus que mes ruptures amicales ou romantiques, pas moins que mes rencontres amicales ou romantiques, ou les formations que j’ai suivies, mes succès et échecs professionnels, bref tous les moments charnière de ma vie.

    Je suis choqué qu’en 2018 on en soit encore à associer divorce et malheur. Je crois que c’est un automatisme, une sorte d’association d’idée inconsciente, un paradigme que l’on a oublié de questionner et qui, pourtant, a des conséquences désastreuses.

    Je connais autant d’enfants de parents divorcés tristes de la séparation de leurs parents que d’enfants de mariages ratés tristes que leurs parents n’aient pas divorcé. Et pourquoi ne l’ont-ils pas fait ? Parce que le divorce est socialement stigmatisé comme un échec.

    Il faut du courage pour accueillir le changement, quelque changement que ce soit. Je vois tous les jours défiler dans mon bureau, des personnes qui sont terrorisées à l’idée de faire de la place dans leur vie pour un de leurs plus anciens rêves. Écrire un livre, c’est juste mettre des mots sur la page, c’est juste poser sur le papier l’histoire qui nous trotte dans la tête. Pourtant, il y a, derrière cette simple décision, un entrelacs d’associations émotionnelles plus ou moins lourdes. Ecrire c’est s’autoriser à s’exprimer, c’est poser sa voix à soi sur le papier, c’est montrer une part de sa vulnérabilité. Et tout ça est totalement OK et sain et salutaire mais pour une raison toute simple, c’est aussi terriblement terrifiant.

    La peur d’être rejeté, la peur d’être ignoré, la peur d’être vu, la peur d’exister même parfois, peuvent freiner nos décisions, celles qui ont une vraie incidence sur notre qualité d’être et notre plaisir de vivre.

    Je lutte moi-même contre cette croyance que difficile = mieux. Si c’est facile, ça n’a pas de valeur, je me dis. Mais c’est faux. Souvent c’est précisément dans qui est facile pour soi et difficile pour d’autres,  que nous découvrons notre vraie valeur. Ce que je peux faire avec aisance, c’est ce que je dois faire en priorité (entendons-nous bien, je ne parle pas d’allumer la télé ou de cliquer comme un zombie sur lien après lien trouvé sur les réseaux sociaux) parce que cela aidera ceux qui ont plus de mal à le faire.

    Je suis ravi d’avoir une comptable, par exemple, et je ne crois pas que ce soit particulièrement difficile pour elle de classer mes dépenses dans les bonnes cases et de remplir des fichiers Excel alors que pour moi, c’est un enfer, cela me paralyse, mon cerveau court-circuite dès que je décide de m’atteler à ces tâches-là.

    C’est dire s’il est important de repenser nos paradigmes. Constamment, nous avons des choses à changer sur la façon dont nous voyons le monde à notre insu, sur les catégories que nous avons assimilées sans le vouloir, sur les représentations que nous tenons pour des vérités absolues.

    Notamment la place d’événements charnière dans l’équation du bonheur. Non, ce n’est pas toujours un événement heureux que la naissance d’un enfant. Non, ce n’est pas toujours un événement heureux qu’un mariage. Et inversement, le décès d’un proche ou la fin d’un couple n’est pas non plus événement malheureux. Tous ces événements sont de simples incidents, des étapes dans le dessin d’une vie, des traces progressives laissées sur le rouleau de nos existences et qui, rétrospectivement, composent l’estampe de notre passage sur Terre.

    Ce message du gouvernement témoigne d’une vision à court terme, d’un regard focalisé sur l’aspect temporaire des émotions plutôt que de la vision qui découle d’un regard intéressé à la construction d’une psyché, à la réalité de l’évolution d’organismes complexes.

    La neuroscience sait que c’est dans la tension que les nouveaux chemins neuronaux se construisent, dans le conflit que l’on développe (physiquement) de nouvelles ressources mentales, émotionnelles, psychiques…. C’est en sortant de ce que l’on connaît, en accueillant le changement, en osant faire ce que l’on ne sait pas encore faire. Parfois cela implique de couper des ponts, parfois cela implique d’en créer, parfois cela demande d’avancer avec la peur au ventre, la tristesse au cœur, d’autres fois de se mettre en colère et parfois aussi de rencontrer l’euphorie.

    J’ai lu quelque part, en passant, que la joie était notre mode par défaut et que nous devions nous servir de nos émotions pour savoir comment agir pour augmenter la joie dans notre vie. Quand une relation n’est que crispation, frustration, tristesse, quand les valeurs à l’intérieur d’un couple, ou d’une amitié sont incompatibles ou pas compatibles de façon optimale, quand vos objectifs de vie et le contexte professionnel dans lequel vous êtes ne peuvent pas coexister, n’est-il pas plus malheureux de maintenir la situation à tout prix que d’accueillir sa réalité et d’y mettre fin ?

    Parfois je me demande à quoi sert ce que je fais, à quoi bon écrire si je n’ai pas quelque chose à changer, si ce n’est pas pour porter un message fort. Et puis je lis un mot sur le site des impôts, j’entends une conversation dans la rue, j’ai un échange de sms avec un client, et je réalise que ce n’est pas que je n’ai pas de message fort, c’est que je vis tellement avec que j’oublie de le voir pour ce qu’il est : un autre avis, un autre regard, une opportunité de croissance pour le monde.

    Si je peux, dans ma vie, contribuer à ce que davantage de personnes voient le changement comme une chose neutre, comme une opportunité de se diriger vers plus de joie (même si ce n’est qu’au terme de plusieurs ricochets: une rencontre joyeuse devient une relation toxique devient une rupture devient la rencontre avec son autonomie émotionnelle, devient une plus grande joie à être soi dans la rencontre avec l’Autre (je le précise pour échapper à l’ambigüité: l’Autre, c’est l’altérité, ça n’est pas une personne particulière, c’est tout ce qui n’est pas moi dans le monde)), alors j’aurai contribué de manière utile.

  • Plan de carrière ? Non, plan de vie

    Plan de carrière ? Non, plan de vie

    Qu’est-ce qui est le plus important pour moi ? Pour quoi ai-je envie de me battre ? Qu’ai-je envie de préserver ?

    Impossible d’être sur tous les fronts en même temps. Le mien est, quoi, artistique? L’art en l’occurrence, c’est l’exigence de pouvoir prendre le temps de ne rien faire. Déconnecter. M’extraire du bruit du monde pour mieux entendre le murmure qui chante en sous-face, presque en silence.

    Prendre le temps. M’arracher à l’urgence globale, au sentiment que tout doit être terminé hier sous peine de… De quoi ? Eux-mêmes l’ignorent. Prendre le temps de respirer, de construire, de mûrir. La difficulté en la matière c’est d’accepter qu’il ne se passe rien en surface quand le travail est profond, inconscient.

    Paix. Tranquillité d’esprit. Quoiqu’il arrive, quelle que soit l’urgence qui se fasse, là, pressante, un jour nous serons tous morts. La peur se dissipe à l’intérieur de cette conscience. Challenge: rester conscient de la réalité de cette affirmation. Un jour je serai mort et tout ce que j’aurai fait de mon vivant sera oublié.

    Il y a parfois de l’angoisse là-dedans, quand je me prends trop au sérieux. Mais il y a surtout du soulagement, une forme de répit.

    Il paraît que nous sommes différents des dinosaures parce que nous avons un programme spatial. Il est probable, cependant, que l’humanité s’efface de l’univers comme 99,9% des formes de vie avant elle. Alors même si je vise la postérité, au bout d’un moment, même ça, ça n’existe pas.

    Une seule question semble pertinente: quoi faire maintenant? À quoi ai-je envie d’occuper mon temps? La réponse n’est pas évidente. Observer le monde, m’observer moi, avec tous les mouvements de mon inconscient, qui sont fascinants. Me divertir, divertir les autres. Partager mes idées. Me poser des questions. Remettre en question mes idées. Ne pas répondre au démarchage téléphonique. M’énerver quand j’en ai besoin. Maintenir ma vie sur l’arrête étroite de la frustration créative. Et surtout, surtout, NE PAS louer mon temps à un employeur.

    Discussion avec le stylo vert: « Y a-t-il une autre place pour les slashers et les multipot’ que l’indépendance et le freelance ? »

    Sans doute pas. Ou alors il faudrait inventer un studio qui réunirait plusieurs de ces profils, une sorte de collectif. Au bout de deux jours tout le monde voudrait faire les trucs à sa façon. Focaliser sur le résultat, pas sur le cadre. Le résultat.

    Utiliser toutes les ressources à ma disposition. Pousser les gens dans leur zone d’expansion. Les voir lutter et résister et se retourner contre moi. C’est fascinant. Je les vois refuser les opportunités de croissance qui leur sont offertes (par moi, par eux-mêmes, par le process de l’accompagnement, par la vie) et rêver de les saisir. La farce de la vie c’est qu’elle nous donne exactement ce dont nous avons besoin, elle nous offre précisément ce que nous voulons, mais la forme de ce cadeau n’est jamais celle que nous imaginions.

    Apprendre ça. Apprendre à accueillir ce qui nous est offert et abandonner l’idée que nous nous faisions de ce qui aurait dû nous être offert, permet de grandir plus vite.

    La semaine dernière, dans un tribunal, j’ai grandi.

    « Et si je devenais avocat ? »

    Les voir discuter, jouer avec leurs arguments, les tourner dans un sens puis dans l’autre. Où sont les humains derrière les plaidoiries ? Réduits à des articles de loi, à des situations arbitraires. C’était une atmosphère fascinante et excitante.

    « Ça t’irait bien » me dit le stylo vert.

    « Le problème c’est qu’il faut connaître la loi » me dit mon père.

    Bah. Quatre ans d’études. Ça pourrait être mon nouveau hobby. Peut-on être avocat à temps partiel et rester bon ?

    Je pense à voix haute, je joue avec des concepts. Je me dis « pourquoi pas ? »

    Il y a tellement de possibles dans cette vie, je suis souvent triste de devoir choisir. Je ne crois pas au « bon » choix. Je crois qu’il y a les décisions que l’on prend, et celles que l’on aurait pu prendre. Pas de meilleur choix. Le résultat, c’est une vie caractérisée par son unicité, son mélange singulier de décisions et de chemins empruntés, arpentés.

    Pourquoi, pourquoi pas, trouver sa voie, faire entendre sa voix, exister, ne pas exister, être entendu, être vu, ne pas faire de vagues, savoir quelle est sa vocation, connaître son cocktail de marque, optimiser, devenir plus efficient. Efforts minimums pour effet maximal, se poser trop de questions, ne pas s’en poser assez, pour ne pas frapper sa femme Monsieur X la mord à l’épaule, violences ordinaires. On me dit « tu réfléchis trop ». Peut-être que si les autres réfléchissaient un peu plus le monde serait moins merdeux. Mais il ne l’est pas, il est plein d’espoir et d’élans vers l’avenir, et d’initiatives saines. Ce n’est pas une lutte entre Bien et Mal, c’est une série de cavalcades et de trébuchés dans les coursives de l’existence.

    « Vous faites quoi dans la vie ?
    – Je fais de mon mieux »
    (Diane Dufresne)

    Avancer sans juger. Accepter de faire ce que nous pouvons. Chacun à son échelle. Chacun avec ce qu’il est, ce qu’il a, ce qu’il peut.

    Le cerveau met du temps à entendre l’inaudible. Court-circuit des filtres. Sensation d’être sonné. De sortir du ring. Presque K.O.

    Comme dans Rocky: « Si je reste debout jusqu’à la fin du combat, j’aurai gagné ».

    Peu importe qui remporte le titre. C’est l’endurance et la résilience et la persévérance qui fait le vainqueur.

    Victorieux petit organisme que rien ne prédestinait à survivre, la grande force de l’humain ce n’est pas son intelligence, c’est son obstination à se relever et se reconstruire. À persister contre toutes les probabilités.

    Pas de plan de vie si ce n’est de suivre des élans d’envie, aller là où mon risque est préservé. Le risque qui crée, pas celui qui détruit. Parce qu’il n’y a pas d’élan créatif sans danger. L’erreur d’appréciation que j’ai longtemps faites, a été de croire que le danger en question signifiait que je ne devais pas assurer mon confort de vie le plus primaire. Il n’y a pas de cours là-dessus, à l’école. Et les exemples qui nous sont donnés d’être créatifs sont plutôt axés sur les personnalités autodestructrices. L’association artiste = torturé est ancrée fort dans l’imaginaire collectif, au point qu’un artiste serein, un artiste qui explore la créativité sans en être perturbé outre mesure, est presque suspect.

    Pour que cela change, ce qui doit commencer à changer, c’est l’attitude des artistes eux-mêmes, qui doivent prendre soin de leurs besoins, se soucier d’argent, se soucier de l’administratif, se soucier de faire valoir leurs droits.

    Il y a un problème quand, alors que je demande une paie décente pour un travail d’écriture, mon interlocuteur s’exclame: « tu n’es pas vraiment scénariste, c’est producteur que tu devrais être! »

    Ah! Il faut bien apprendre.

    Nous apprenons, collectivement. J’apprends, seul. Et je fais de mon mieux pour entraîner les autres dans mon sillage.

    Mon plan de vie ? Apprendre ce que j’ai à apprendre pour me sentir à l’aise dans mon activité d’auteur, d’artiste, d’explorateur du monde. Faire le nécessaire pour continuer d’avancer, à mon rythme plutôt qu’à celui de cette société du trop-vite, tout-de-suite. Et parce que ma carrière c’est d’être humain, parce qu’être artiste n’est pas une fonction mais un être-au-monde, alors mon plan de vie et mon plan de carrière se rencontrent et se chevauchent, même, souvent.