Catégorie : Journal

Ici, c’est un journal de bord, un outil pour garder pied et garder le cap.

  • Chasseur de licornes

    Chasseur de licornes

    Si vous aimez ce blog, si vous avez envie de soutenir son écriture, vous pouvez le faire ici, quand vous le voulez, aussi souvent que vous le voulez.

    J’aime que tu sois toi. J’aime ces petites phrases, ces idées inavouables qui sortent parfois de toi avant que tu n’aies pu les retenir. J’aime cette personne ambitieuse et audacieuse et je m’attriste des peurs qui verrouillent tout ce qui est en toi si beau et qui ne demande qu’à s’exprimer. Je découvre Henry Miller, après vingt ans à entendre mon père m’en parler et me le recommander.

    “J’ai trouvé que ce que j’avais désiré toute ma vie n’était pas de vivre – si ce que les autres font s’appelle vivre –  mais de m’exprimer”.

    Cette quête de soi, qui consiste à faire le tri entre les désirs des autres, dont on est constamment bombardé, et ses propres envies, ses besoins profonds. Écrire pour se dire. Pour se montrer. Pour être. Ou plutôt écrire parce que l’on est, par ce que l’on est.

    Et toi tu résistes. Tu ne veux pas que l’on te voit telle que tu es, imparfaite, faillible, ancrée dans un monde qui n’appartient qu’à toi, qui n’est partagé par nul autre, dans lequel tu te sens seule. Tu résistes et en souffres. C’est insupportable cette manière qu’ont les mots de t’éviter, de s’évincer quand tu braques sur eux le projecteur de ta conscience. Quand tu décides de t’installer dans ton atelier pour y façonner des histoires ils se carapatent en ricanant comme des petits salopards. Ils veulent jouer à chat et toi tu voudrais qu’ils se traînent gentiment sur ta page, leur boulet à la cheville, lourd d’encre sérieuse.

    Tu ne peux pas écrire juste pour écrire. Ce serait terrible si l’on se rendait compte que tu aimes t’amuser, que parfois tu as l’âme de tes cinq ans et que dans ces moments-là tu veux seulement écrire que les marschmallows sont des crottes de licornes et que des chasseurs appliqués traquent leur proie en croquant dans ces cubes colorés. “Il est dur, elle est passée par là il y a trois jours”. “Celui-ci est grillé, elle a pris une insolation, elle sera plus facile à choper”. “Celui-ci a la parfaite texture et ce petit arrière goût de vanille. Elle n’est pas loin”.

    Chasseur de licornes.

    C’est la fonction que je mettrais sur mes cartes de visite si j’en avais.

    Je traverse le monde à la recherche de mon authenticité.

    Je m’efforce de dire ce qui me passe par la tête, parce que la vie est trop courte pour garder les choses pour soi, sauf quand il s’agit de mon père parce qu’il menace tout le monde de se foutre en l’air à la moindre contrariété. Quand il ne boude pas.

    Et sauf quand il s’agit de ma peine à voir partir les deux petites lutines qui ont accompagné mes errances professionnelles de ces deux dernières années. Je ravale mes larmes et les mots s’y noient.

    Écrire de la fiction c’est ne pas dire. C’est évoquer. Parler entre les lignes. Cacher le sens pour le rendre plus apparent. Magicien de l’émotion tu caches ta nostalgie dans une histoire d’avenir.

    “Être professionnel c’est…” quelque chose qui m’échappe.

    Je vis pour m’exprimer. Le professionnalisme est une préoccupation secondaire. Je me débrouille pour bricoler un revenu à peu près suffisant pour me permettre de consacrer du temps aux mots. Du temps à m’asseoir sous la pluie et écouter la lente mécanique de mon cœur qui s’ébranle.

    Je remplis formulaire après formulaire pour établir la stratégie qui me guérira de mes craintes professionnelles: “vocation, vision, mission, valeurs, objectif, stratégie”. “Quoi, quand, qui”. Je note des mots, des mots creux. Mon âme n’y est pas.

    Je remplis ma feuille de route : écrire des histoires tant bien que mal. Exprimer mes pensées avec régularité. Dans l’espoir d’apaiser mes interrogations existentielles. Peut-être certaines de ces histoires toucheront-elles quelqu’un. Il y a quelque part en moi, quelques jours par semaines, ce lointain espoir de toucher des millions de vies avec mes livres. En réalité j’écrirai dans tous les cas.

    Les autres questions sont une distraction, un moyen de retarder le moment de faire, une solution d’appoint pour échapper – temporairement – à la difficulté du métier. Le forgeron se brûle l’épiderme devant son feu. Je me brûle le cœur au contact des émotions à fleur de peau qui agitent les personnages de mes fictions, qui agitent aussi les personnes bien réelles qui viennent chercher en moi un guide, une présence rassurante, un foyer créatif.

    Toi tu es parfaite telle que tu es, y compris dans ta plus grande imperfection. Tu peines, tu es faillible, tu te sens fragile. C’est pour ça que tu es forte. Parce que tu as quelque chose à dire et quelque chose à protéger. C’est dans cette combinaison que naît l’art. La seule chose à faire c’est de te présenter au rendez-vous jour après jour après jour après jour, te chauffer le cœur au contact des souffrances de tes personnages et pleurer toute la sueur de ton corps pour en extraire cinq cents mots à la fois.

    Puis recommencer.

    Pour enfin finir.

    Et immédiatement célébrer. Et immédiatement recommencer.

    Un livre en entraîne un autre, sans cesse. Cinq, six heures par jour au clavier, à arracher chaque lettre à l’inertie des premières heures ; à dévaler à toute phrase les rapides de l’abondance créative ; à te débattre pour trouver du sens dans les marécages de la vulnérabilité.

    Et sans raison, parce que tu as assez dormi, parce qu’il est encore tôt, t’endormir devant l’écran et reconnaître la résistance. Lutter contre elle. Persister. T’opposer à la distraction, non parce qu’il ne faut pas se faire plaisir de temps en temps mais parce que la moindre interruption tue le travail, parce qu’ouvrir l’une des portes de la distraction c’est les ouvrir toutes et laisser s’enfuir le temps tandis que s’invitent à l’intérieur la culpabilité et la déception.

    Le lundi c’est dimanche, alors je coupe l’Internet, je bascule en mode avion, et je m’attèle à ma fiction. La nouvelle que je dois livrer le 16 n’est pas bonne. Elle n’est pas assez dans le sujet, elle n’est pas assez travaillée. Elle existe. Elle me touche. Elle manque de travail mais elle porte quelque chose de moi. Elle est parfaite telle qu’elle est malgré sa timidité à exister pleinement.

    Mon travail à partir de maintenant c’est de l’encourager à se montrer dans toute sa magnifique nudité. C’est la partie la plus difficile du travail, celle qui fait reculer la grande majorité des auteurs qui préfèrent éviter de se mouiller. C’est aussi la partie la plus intéressante.

    Photo par Gabriel Sanchez via Unsplash

  • Nuances de café

    Je prenais Julie entre les sacs de café pendant sa pause. Les grains roulaient sous corps, marquant sa peau du pointillisme de nos ébats.

    – Tu prends une tasse ? me demanda-t-elle en boutonnant son chemisier.
    – Ne boutonne pas si haut.
    En grimaçant, elle protesta :
    – Mes clients…
    – Ils seront contents.
    Sans me quitter de son regard appuyé, Julie ferma les boutons restants. Jusqu’au col.
    – Bon, tu le veux ce café ?
    – Oui.
    – Installe-toi en salle, je te l’apporte.
    C’était comme ça avec Julie, des moments saccadés à la caféine. Je l’avais rencontrée un jour où, fatigué, j’étais entré dans son coffee shop en demandant un café noir et serré.
    – On ne fait pas ça ici, m’avait-elle dit d’un ton sec, le café si épais que la cuillère tient toute seule dedans, faut aller ailleurs.
    J’avais souri.
    – Ok. Faites-moi une proposition dans ce cas.
    – Tout dépend ce que vous voulez. Si vous voulez de la caféine, vous pouvez prendre un café filtre. J’ai un café d’Éthiopie, une merveille, ou un autre du Vénézuela, délicieux. Pour du goût, prenez plutôt un expresso.
    Elle avait les yeux qui pétillaient. Rien qu’à l’écouter parler de ses cafés je voyageais.
    – Va pour le goût, alors.
    J’avais échangé ma tête d’ours mal léché pour une curiosité amusée. J’aimais déjà cet endroit. Sur la mezzanine, une grande table en bois accueillit mes carnets et mes stylos. Mon casque sur les oreilles, j’oubliai mon environnement jusqu’à ce qu’elle apporte mon café. Impatient de découvrir l’expérience qu’elle m’avait promise, je laissai les vapeurs porter leurs arômes à mes narines avant d’aspirer une première gorgée de liquide. Tout ce qu’elle m’avait dépeint, la terre, le pamplemousse, tous les arômes étaient là. C’était la première fois que je goûtais le vrai goût d’un café, pas juste sa version brûlée par une torréfaction sauvage et une préparation précipitée.
    Trois visites plus tard, elle me tutoyait et nous parlions de nos passions respectives. Trois mois avaient passé depuis.
    – Tu viens avec moi ce soir, je vais avec un groupe de potes voir un concert dans un bar ?
    – Non, je bosse ce soir.
    Julie secoua la tête, les lèvres pincées, et redescendit derrière son comptoir. Je n’avais rien de prévu ce soir-là et elle le savait. Ou elle s’en doutait. J’avais cessé de croire aux relations amoureuses. Pas par défaitisme mais par ennui. Je me sentais bien en compagnie de moi-même et chercher davantage que la compagnie saccadée d’une femme dans une arrière salle ne m’intéressait pas. Je m’étais coupé de ma vie sociale pour me consacrer à ma carrière, c’était un sacrifice qui avait des airs de bénédiction.
    – Tu pourrais au moins faire semblant de t’intéresser à moi, fit Julie en posant sous mon nez une part de carrot cake.
    – Je m’intéresse à toi, je n’ai juste pas envie de sortir. Je ne m’amuse plus en soirée, et de toute façon je dois éviter les sons trop forts.
    Elle se détendit, pas au point de sourire mais une petite étincelle pétillait dans son iris.
    – Ta mauvaise foi n’est même pas convaincante.
    – C’est tout son intérêt. Si je me prenais au sérieux, tu ne me laisserais pas faire ça.
    Je lui saisis les hanches et la rapprochai de moi pour l’embrasser. Elle referma ses lèvres sur les miennes et se retira en douceur, en me posant un doigt sur la bouche et en murmurant « Pas devant les clients ».
    L’équilibre que je maintenais était fragile. Elle avait beau être très prise par sa boutique, elle voulait des soirées à deux, collés sur le canapé devant un film, et des weekends en amoureux à avaler des kilomètres sur les routes de France. Ces deux perspectives me serraient le ventre, pas dans le bon sens du terme.
    Je quittai le coffee shop sans qu’elle ne soit remontée me voir.
    – Grosse journée ? lui demandais-je en réglant mes consommations.
    – Pas spécialement.
    Je tentai un sourire. Elle resta froide.
    – À plus ?
    Mon ton interrogatif marquait déjà ma défaite. Elle s’insinua dans la brèche.
    – Ouais, peut-être.
    Je battis en retraite. La porte se referma devant moi. De l’autre côté de la vitre, Julie riait avec son collègue. J’étais hors jeu.
    #
    – Non, pas aujourd’hui, fit Julie lorsque je lui proposais de la retrouver dans la réserve à sa pause.
    – C’est à cause d’hier ?
    – Voilà ton café. Tu veux autre chose ?
    Elle regardait sa caisse. Son collègue venait de poser le gobelet de papier sur le comptoir et me fixait avec un regard mauvais.
    – Oui, une réponse. Dis-moi ce que je peux faire pour te réconcilier avec moi.
    – Je n’ai peut-être pas envie de me réconcilier.
    – Et si je te propose de venir avec moi au ciné ?
    – Ce n’est pas de cinéma dont j’ai envie.
    – Alors le concert, répondis-je presque suppliant.
    – Pas comme ça, non.
    – Julie, viens. Parlons-en.
    Elle leva enfin le regard. Il était sombre.
    – Pourquoi ? Pour que tu puisses me convaincre de baiser avec toi dans l’arrière-boutique ?
    J’eus un mouvement de recul.
    – Ce n’est pas…
    – Parce que c’est tout ce que tu me proposes jusqu’à présent.
    Je me tus. Je saisis mon gobelet et partis, le ventre serré. J’abandonnai le café dans la première poubelle que je croisais. Je n’en voulais plus.
    #
    Je regardais dans le vide au-dessus de ma page blanche. Il me restait cinq jours pour rendre cette illustration et je ne l’avais pas commencée. Julie me restait dans la tête. Je ne lui avais pas reparlé et j’évitais le quartier du coffee shop. Ma main se mit à dessiner, mon esprit ailleurs. Quand elle eut fini et que je regardai le dessin, c’était Julie et ses cheveux fous, Julie et sa chemise à carreaux entrouverte sur ses seins. Je froissai la feuille. Il était temps que j’aille faire un tour.
    Les rues sentaient l’hiver. Le vent soufflait son humidité glaçante qui engourdissait mes pensées. Des fonctionnaires dans des nacelles au bout de bras articulés installaient les décorations de Décembre. Peut-être y aurait-il de la neige cette année ? Le temps semblait vouloir s’y prêter.

  • S’endormir en écrivant

    S’endormir en écrivant

    L’écriture c’est cette danse à cheval entre veille et sommeil, une sorte de transe ou de rêve éveillé. Quand je commence à écrire, après avoir procrastiné un plus ou moins long moment, quand je commence à entrer dans la justesse de l’histoire, je sens mes paupières qui se ferment et mon corps qui se détend. Relâche et relaxation. Je m’endors, parfois. Souvent.

    Quand je sors d’une séance d’écriture, je me souviens rarement de ce que j’ai écrit. Je dois le relire pour le découvrir. J’y retouche à peine, je veux dire, j’y retouche beaucoup en apparence, mais pas dans le fond. Le truc avec la narration, c’est qu’elle sert de cheval de Troie au point de vue de l’auteur.

    Quand je reprends mon texte, je commence toujours par comprendre ce qu’il cherche à exprimer, quelle vision du monde (quelle part de ma vision du monde) il porte. Ça je n’y touche pas. Je cherche à modifier le moins possible la structure et je m’en donne à cœur joie sur la forme. Je change les décors et les nuances, et les dialogues, et la mise-en-scène. C’est plaisant, c’est ludique et c’est un travail de finesse. Changer une virgule, un mot, un détail de la scène. Ce travail, personne ne le verra la plupart du temps, parce qu’il est fait pour être invisible, mais il change l’expérience, même si ce n’est qu’à peine.

    Le travail de l’auteur de fiction c’est de fabriquer des expériences pour son lecteur, pas uniquement de lui transmettre des informations, et c’est ce qui rend ce travail si important et plaisant et nécessaire, et difficile.

    Ce n’est pas qu’en écriture. Les frontières sont perméables. Cet état d’abandon à l’intuition, à la connaissance inconsciente, j’essaye de l’appliquer dans ma vie, de me laisser guider par cette intelligence qui m’habite (qui habite chacun de nous) et qui est capable de traiter une quasi infinité de données à chaque seconde.

    Décider de quitter une soirée ? Je ne sais pas ce qui fait naître cette sensation que c’est le moment, au-delà ce sera trop long, au-delà ce sera moins bien.

    Lorsque j’entre dans une escape room, c’est la même intelligence qui opère. Le temps est précieux. J’en gagne en n’analysant pas, en laissant les réponses apparaître en moi. Transe. L’inconscient mène la danse.

    Dans une société et une culture valorisant la pensée rationnelle (et elle a raison de le faire pour plein d’excellentes raisons), cela exige tout un travail que de réapprendre à écouter son intuition, que de réapprendre à ressentir et laisser surgir ce qui est nécessaire à notre apprentissage et notre épanouissement.

    Vivre comme en transe. Un nouveau programme existentiel. Mais pas une transe qui détache du monde, un transe qui nous reconnecte à lui.

    Stratégie de la moindre résistance

    Se connecter à Soi c’est ouvrir le champ d’une vie sans friction. Là où l’inconscient nous amène, nous allons. Là, on trouve une motivation naturelle, de l’aisance (même s’il faut travailler quand même, même s’il faut fournir des efforts), et du sens.

    C’est que ce n’est plus l’ego qui dirige la danse, ce n’est plus l’ego avec son besoin de validation extérieure, et ses aspirations à la reconnaissance sociale, à la notoriété, à cocher les cases d’une certaine interprétation du succès.

    Écouter son intuition demande de laisser aux autres la course à la richesse, la course aux hommages, et aux accolades. Faire pour soi, parce que nous sommes dans notre pleine lumière et notre pleine authenticité, et, paradoxalement peut-être, découvrir que c’est de là que naissent le succès et la notoriété même si, alors, nous n’en avons plus besoin.

    Nous savons déjà ce que nous devons faire et nous avons déjà à disposition toutes les ressources dont nous avons besoin. Nous pouvons partir du postulat qu’il nous faut autre chose, être quelqu’un d’autre, et chercher à l’extérieur toujours plus de ressources, toujours plus de moyens pour faire ce qui doit l’être. Ou alors nous pouvons décider que les ressources à notre disposition sont largement suffisantes pour réaliser tout ce que nous voulons réaliser, la seule question pertinente est celle de savoir comment nous nous y prendrons.

    Alors la vie devient toute autre. Au lieu d’une course à plus, à autre chose autrement, elle devient une réflexion qui ressemble à : « comment puis-je agencer ce que j’ai pour créer ce qui n’existe pas encore ? »

    C’est là que l’effort prend sens. C’est là que survient la croissance réelle (celle qui est à la fois interne et externe).

  • Randomness #75

    Plastique tendu. Encre de Chine. Coulures. Dorures ébène. Moi, ma peau nue qui sert de toile. Toi qui sers de support à mes mots frappés sur le clavier d’ordinateur collé entre tes cuisses écartées. Sous ton jean, la fente ouverte. Moi, bandé à n’en plus pouvoir, excité à mort par la vision de ton énergie créatrice en éveil total. La vie rêvée. Le partage de ces énergies folles qui nous habitent et qui nous rendent vivants, toi et moi. Rien d’autre ne pouvait donner sens à nos vies que la rencontre fracassante de nos deux génies artistiques. Moi qui peins les mots. Toi qui encres les formes.
    Ô coque plastifiée où se déversent les liquides de ton art, à toi. Dilutions, projections. Rencontre et intersection des chemins tracés d’encre. Mystère du hasard livré.
    Ton regard, concentré, ton attention à la fois tout à l’extérieur et toute intérieure. Fulgurance de l’instant, qui impose la livraison totale de nos êtres à la création. Tes moues appréciatrices. La cigarette que tu viens d’éteindre était la dernière. En as-tu seulement conscience ? Et moi qui tape ces mots, moi qui suis orfèvre du rien, de l’invisible, du sens qui ne se devine que dans l’effort de la lecture. Les anneaux à nos doigts, que représentent-ils sinon l’alliance inévitable de deux esprits ? Nous unis dans nos introspections totales. Jamais plus distants, plus absents au monde, et jamais plus proches. Ne pas faire de mon art une démarche de l’intellect. Ce serait le priver de sa Beauté.

    « Vous connaissez Faulkner ?
    – De réputation.
    – Ah ! il faut impérativement que vous le lisiez ! C’est le plus grand auteur du XXe siècle. Le seul. Quand sort A bout de Souffle, vous vous souvenez, ce que … dit à Belmondo ? »

    Sur le quai de la ligne 11, à la station Mairie des Lilas, Brassens n’en finit pas de fumer sa pipe et jusque dans les rames du métro on fait des rencontres exaltantes.

    L’amour, le sexe que je te fais matin et soir, mes lèvres contre les tiennes, ma langue qui s’insinue au fond de ta vulve, qui va débusquer le pépin qui t’enlève à ce monde et t’entraîne dans des contrées d’extase, cet amour-là est le meilleur de ma vie. Le seul qui vaille la peine que je m’offre. Ta générosité est sans égale.

    San Francisco, été 68. J’étais là et toi aussi. Que faisions-nous ? je ne m’en souviens plus. Les souvenirs sont flous, brumes de drogues, d’alcools, brumes de la mort qui nous a arrachés à cette existence-là pour nous amener ici aujourd’hui, dans un appartement parisien du XXIe siècle, toi pendue à tes murs, agrafe plantée dans le plastique et le plâtre, moi à terre dans ta kitchenette, ordinateur et musique sur les cuisses, incapable de décoller mais si près, si près d’y arriver.

    Tu piétines quelques fringues, tu projettes de la peinture, de l’encre, sur les plastiques bombés et je crève de désir pour ton corps. Sensation étrange et assez neuve, de l’excitation sexuelle causée par l’énergie que tu dégages et par l’énergie qui jaillit de mon propre acte d’écriture, qui est lui aussi, éminemment érotique, éminemment créateur.

    Je veux fumer.

    « C’est pas un métro, c’est un corbillard. Mais vous ne m’aurez pas, je suis vivante, moi ».
    Le métro est un incroyable lieu de pouvoir.

    Tu souris en découvrant tes mains tâchées d’encre. Ton bras sert de support à l’étalement de la matière. Je triture mon anneau, dont la circularité me rappelle l’infini. Il est sans début ni fin, il n’est qu’existence, simple étant et pur être tout en même temps.

    Ton talon ne touche pas le sol. Ta jambe fléchie est une invitation à la caresse. Je retiens l’élan qui voudrait me faire jaillir sur toi, arracher ton jean et t’…

    En pleine montée d’acide, Mary-Audrey nous a lâchés. Ils étaient tous trop défoncés pour s’y intéresser. L’événement est resté inaperçu.

    Tu as noué tes cheveux et enlevé ton pull. A ton nombril, le bijou renvoie des reflets aveuglants pour qui ne sait pas regarder.

    Mon sanctuaire d’écriture a toujours été dans un coin, assis à même le sol, dans un état d’esprit lointain, bien évidemment absorbé par les images mentales et celles venues de plus loin encore. Je maltraite l’ordinateur, c’est mon outil et si je ne l’approprie pas à mon corps je ne peux pas le travailler. Écrire est beaucoup trop intellectuel pour que je ne cherche pas la moindre opportunité d’y faire intervenir mon corps. Le contact à la matière de ce qui écrit, le stylo, le clavier, n’importe, le contact de mes doigts contre la surface chaude et dure du clavier, ce contact-là est précieux au-delà de tout autre.

    Pink Floyd chantait The Wall avant même que tu ne naisses.

    Les fragments d’écriture, la solution est là. Fragments. Le sens qui jaillit d’une phrase lâchée là, comme une fabrication pop-artienne, une littérature de l’instant, sans recherche de cohérence apparente, tout est dans la recherche d’une unité de sens fluctuante. Une liberté de lecture, des mots qui renvoient à des images disséminées dans le livre. L’objet hybride, des mots fragmentaires, des presque rien du tout mais qui, lus dans l’ensemble, font jaillir un sens tiers. Pas de jeu sur les formes graphologiques, pas d’anagrammes quelconque, juste différentes formes artistiques mais qui se répondent les unes les autres dans une ronde de signification qui rendrait les unes sans les autres moins riches. C’est comme moi sans toi.
    J’ai piqué l’idée à Douglas Coupland.

    Mais le sens doit aussi jaillir de la structure, qui est un travail autrement plus intellectuel, réfléchi, mental, à mille lieues de l’euphorie créatrice qui m’habite au moment de taper ces lettres, d’assembler ces mots pour en tirer… quoi ? ce qu’ils ont à donner.

    J’ai envie de toi, de te serrer contre moi, de te ramener à moi et en même temps rien ne peut m’arracher à l’écriture.

    Sauf que j’ai envie d’une cigarette. Ou d’une taffe de tabac, simplement. Mais tu n’en as plus et je suis trop emporté pour quitter cette pièce, quitter mon état de concentration, je ne peux pas laisser tout cela en plan, il y a trop en germe, trop qui doive encore jaillir. Mais il faut que je mâche, que je suce, que je serre quelque chose entre mes lèvres. La fumée pourrait entourer ma langue, un bonbon fondre sous elle, une feuille de salvia occuper ma mâchoire. Mon corps doit travailler, surtout la bouche. Écrire appartiendrait à la phase orale ? Pas très étonnant quand on sait qu’écrire c’est avant tout communiquer. Créer c’est communiquer. C’est vouloir parler mais avoir trop à dire pour se contenter de la simple conversation. C’est avoir des mots qui grandissent en soi en permanence et qui exigent de sortir, qui pressent à la porte du langage et s’emmêlent les pinceaux dans les couleurs de la langue à tel point que le sens se perd et rejaillit là où on l’attend le moins.

    Je suis ailleurs. La feuille de Sauge que j’ai mangée m’aide peut-être à trouver une plus grande concentration sans réduire ma capacité à faire sens. Quand je relève la tête, tu es là, absorbée toi aussi, pas du tout abandonnée, plutôt heureuse, plutôt vivante. Moins nue que moi peut-être… mais je ne suis plus du tout dans l’excitation. Je sais que je pourrais la retrouver si je retournais mon attention vers toi mais… Sais-tu que nous sommes en train de poser les premiers jalons de notre atelier à venir ? De notre collaboration qui va au-delà de la vie quotidienne ? Crois-tu que nous vivrons vieux, ensemble, crois-tu que nous parviendrons à l’accomplissement qui est le nôtre tard ou plus tôt que prévu ? Je ne veux pas que tu sortes de ma vie mais tu l’as dit toi-même. La voyante ne croit pas que nous finirons ensemble. Et je ne le crois pas vraiment… Mon rêve disait autre chose. Mais que sont les rêves sinon des bases sur lesquelles construire, des bases que nous pouvons transformer et modifier ? Là, en cet instant, ma seule maîtresse, c’est l’écriture. Mais je sais qu’elle est ma fille. Toi tu es ma compagne, ma coéquipière, ma partenaire. Je t’aime.

    La clope de survie, tu l’as fumée en 1975, souviens-toi. Rien de spécial ce jour-là, juste une grosse envie de nicotine. Ou en fait même pas si grosse que ça. J’étais déjà mort, je t’attendais de l’autre côté sans impatience, juste avec envie. Envie de toi et de te retrouver, de revenir à l’unicité du Nous.

    Dans son trou, Alice n’en finit plus de tomber. Cette phrase n’est sûrement pas de moi. Mais si le trou était en fait la trachée du géant révérend Caroll, le sens serait transformé. Alice est mangée, comme le vieux menuisier dans la baleine. Alice avalée dévale les pentes intestinales jusqu’à l’expulsion excrémentielle qui lui est comme une nouvelle naissance.

    Ton regard est complètement infiniment absorbé par ta vision, tes mots commentent tes pensées et n’appellent pas de réponse. Tu me parles mais en fait tu parles ta vision, tu confirmes en l’inscrivant dans le monde physique du son une pensée qui n’est pour l’instant qu’une abstraction.

    Sans l’anneau qui me lie à toi de toute éternité, je suis incomplet.

    Faim. Dans l’assiette s’entremêlent les couleurs. Vert avocat, jaune mangue, rouge tomate et orange carotte. Un peu de rose radis ou de vert basilic, le tout baigné d’huile d’olive en filet de pêche et de taches de vinaigre. La salade nous promet longévité et éveil gustatif, sensoriel, sensuel. Je mange. Tu peins encore. Le secret n’est pas dans la simultanéité, il appartient à une autre sphère d’être.

  • Les filles de Milan

    Les filles de Milan

    Dans les rues de l’Italie du Nord le regard des femmes est franc. Quand tu leur plais, elles te le font savoir par un long regard appuyé. Il y a du plaisir dans ces échanges impromptus, ces regards soutenus de quelques secondes sur un trottoir. Accompagnée ou pas, que tu sois accompagné ou pas, la milanaise te mate.

    Ou alors j’avais un truc dans la barbe.

    Je ne cherche pas de feedback. Je fais ce que j’ai à faire, je suis qui j’ai à être, et les gens réagissent. Ça m’importe, oui, ça m’importe de savoir s’ils ont du plaisir ou pas de plaisir. Ça me fait de la peine s’ils rejettent mon travail mais ça ne m’empêche pas de continuer.

    “Tu veux du feedback ?” me demande un pote auteur après avoir lu un de mes textes. “Non”, je réponds, parce que ma démarche artistique n’est pas ouverte à la critique. Je n’écris pas pour faire plaisir – je suis content quand ce que j’écris fait plaisir, la nuance est importante.

    J’ai parfois besoin de feedback quand, coincé sur un sujet – comme en ce moment sur un malentendu – je cherche d’autres regards pour élargir ma vision. Mais sur un texte fini ? Non, c’est trop tard. Je n’écris pas pour être populaire – je cherche le plus grand nombre de mes lecteurs. La différence ? Ce que j’écris touche certaines personnes. Ce sont elles que je trouve en publiant, en communiquant. Je ne sais pas combien elles sont alors je continue à chercher plus large et plus loin.

    Je crois (j’espère) que j’ai assez de lecteurs pour couvrir mes (relativement importants) besoins financiers. Si ce n’est pas le cas, cela me va aussi. Je sais faire d’autres choses pour gagner ma vie.

    Les filles de Milan sont un bon exemple parce que je les ai croisées par centaines (peut-être par milliers – il y avait du monde). Je n’ai eu d’échange de regards qu’avec une poignée. Je ne cherchais pas ces regards, je ne cherchais pas à plaire. J’étais là avec Rox, à visiter la ville peinard.

    Quand je publie un livre, je cherche à en être fier. Pas fier d’arrogance, mais fier de reconnaissance, je veux pouvoir regarder ce livre et me dire que j’ai fait un bon travail et que je suis content que ces pages existent et soient mes porte-paroles dans le monde. Je n’avais pas ça à la télévision et je crois que c’est surtout pour ça que j’y étais malheureux.

    Je parlais avec une copine scénariste récemment, d’un appel à texte auquel je n’ai pas participé parce que le sujet ne m’inspirait pas (et que l’argent n’était pas suffisant pour justifier que j’aille trouver l’inspiration) et elle m’a dit “tu es un auteur, tu dois savoir écrire sur tout”. Et d’un côté je suis d’accord, oui, d’un point de vue technique, je peux le faire. Mais d’un point de vue artistique et identitaire, c’est très différent.

    Si je dois choisir je préfère gagner ma vie en enseignant qu’en utilisant mon écriture commercialement (c’est-à-dire en écrivant sur n’importe quoi, parce que j’aime la dimension commerciale de l’écriture artistique). Alors oui je pourrais écrire sur tout mais j’ai fait ce choix aussi de construire ma carrière d’auteur d’abord pour sa dimension artistique.

    Et quand je parle de dimension artistique je pense moins à l’esthétisme (que je trouve dans ma recherche de minimalisme) qu’au sens de ma démarche. L’écriture créative est un outil dont je me sers pour générer du sens. À tout le moins j’essaie.

    Alors quand je mets un livre dans le monde, je le fais avec le maximum de conscience possible, c’est-à-dire en réfléchissant à sa place dans la construction de ma vie et de ma carrière maintenant et à long terme. Je sais pourquoi j’ai publié chacun de mes livres. Je sais de quoi il était le témoin et je sais quelle brique il est dans l’édifice que je bâtis et qui ne sera complet qu’après ma mort. Dans cette démarche, la réception du public a relativement peu d’importance dans la mesure où je construis mon œuvre d’abord pour ancrer mon regard sur le monde.

    Quand les filles me regardent je suis content, cela me rend un peu plus léger et un peu plus joyeux mais ça ne change ni la personne que je suis ni ma destination, et cela n’influence pas non plus mes actions. Je souris et je trace ma route.

    Comme quand j’apprends qu’un lecteur a été ému, amusé ou ébranlé par ce que j’ai écrit. Je souris, et je trace me route. Je continue d’écrire dans la même démarche, avec le même enthousiasme et les mêmes peurs et la même recherche de fierté et le même souci de cohérence.

    Je crois que j’ai une vision assez claire de ce que je construis même si, paradoxalement, cette clarté est très floue. Je sens où je vais, je sens ce que je cherche et je sais le reconnaître quand je le trouve. Et j’avance dans cette direction, patiemment.

    Le monde continue de tourner même si je prends du retard sur mes factures, même si je néglige certaines conventions sociales, même si je ne réponds pas à tous les messages, même si je coupe certains ponts encore et encore et encore toujours dans ce souci minimaliste qui consiste pour moi à obtenir les meilleurs résultats possibles avec le moins d’effets possibles.

    Dans cinquante ans le chaos du quotidien sera oublié, les regards des Milanaises réduits à une volute d’émotion magenta fugitive. Les livres nés de ces rencontres fugaces, eux, resteront comme une marque sur le tissu fluide de l’existence.

  • La tentation de l’équilibre

    – Le bilan de l’année est positif, votre profit croît. Pour moi, c’est bien.
    Ma comptable me montre des courbes. Charges, recettes, bénéfices, déficits, mois par mois, année par année.
    – Ce qui est bien c’est que nous avons trois ans de recul maintenant, donc nous avons une bonne idée de votre situation.
    Je souris.
    – Parfait, lui dis-je, il me reste à mettre de l’ordre dans l’administratif pour vous permettre de mieux vous y repérer et de ne pas tout vous envoyer à la dernière minute, et ce sera excellent. Cette année devrait être meilleure, j’ajoute, parce que ma vie personnelle s’est stabilisée.
    Elle hoche la tête d’un air entendu. Nous sommes des gens sérieux. Nous parlons d’argent, pas de sentiments. Les émotions mettent le bazar dans les affaires, nous avons appris à les mettre sous cloche pour développer nos affaires.
    Ma comptable est en pleine expansion.
    – Ca fait quatorze ans que je vois des petites entreprises. La vôtre est saine.
    J’ai une gestion chaotique. Je n’étais pas très mûr quand j’ai lancé cette affaire. Je n’étais pas quelqu’un d’organisé. Savoir que ma boîte est saine malgré tout, cela me rassure. Quand j’aurai réussi à mettre de l’ordre dans ma gestion, tout roulera. Ce ne sera plus qu’une question de patience avant que je ne récolte vraiment les fruits de mes efforts.
    Je quitte son bureau avec le sourire et animé d’une énergie nouvelle. Je m’inquiétais de l’état de mon entreprise parce que ma trésorerie est dans le rouge. La semaine dernière, ma banquière me rassurait. Aujourd’hui, c’est ma comptable.
    Elles n’ont pas de raison de me caresser dans le sens du poil. Je les ai choisies pour leur franc-parler et leur esprit de gagnantes, pour leur capacité à me pousser quand j’en ai besoin, parce qu’elles ont sur mes affaires, un regard distant, objectif. Elles regardent les chiffres, pas les émotions.
    La peur, l’espoir, l’enthousiasme, m’empêchent de voir clair. Elles sont mes garde-fou.

    Je rentre au bureau. J’ai trois heures avant la fin de la journée, cela me laisse le temps d’appeler mes prospects et de gérer quelques dossiers. Je fais attention à finir à l’heure, parce que je ne veux pas mettre en péril ma vie de couple. Dans mon emploi du temps, deux heures sont réservées chaque jour à ma compagne.
    C’est le seul moyen de garder une relation solide. Comme le dit mon mentor: « si c’est important, ça doit être planifié ». Ça a été une révélation pour moi, d’entendre cette phrase, de réaliser que je vivais en réaction et non en proaction. Depuis que j’ai pris l’habitude de remplir les cases de mon agenda de tout ce que je fais, ma vie est devenue bien plus équilibrée. Il me suffit d’un coup d’oeil pour repérer mes excès. Je suis tenté, parfois, de travailler trop.
    Je me rappelle alors que ma compagne a besoin que je l’écoute. Elle a besoin que je lui consacre du temps, que je la câline, que je lui fasse l’amour quatre fois par semaine. Si je ne le fais pas, elle s’étiole. Si elle s’étiole, ma relation devient un problème, parce qu’elle va se plaindre, exiger que je sois là davantage, elle va penser que je ne fais pas attention à elle.
    Ce stress m’éloigne de mon travail.
    Je ne veux pas ça. Si je me laisse embarquer là-dedans, je n’atteindrai pas mes objectifs et tout ce que j’ai construit périclitera.
    Alors je préfère organiser chaque jour des moments pour elle. C’est un peu contraignant au jour le jour mais j’y gagne beaucoup sur le long terme.

    L’équilibre est important. Dès que je le perds, je me perds. Je commence à vivre au jour le jour et à oublier que « chaque jour est une marche vers demain » (un autre des mantra de mon mentor). Le temps que je perds aujourd’hui n’a pas l’air important mais ses conséquences s’amplifient à mesure que j’avance dans l’avenir.
    Quand je pense à tout le temps que j’ai gaspillé au début de ma vie d’adulte, le temps que j’ai passé à traîner avec des potes, à jouer aux jeux vidéo ou à essayer de séduire des filles que je n’avais aucune chance d’intéresser au lieu de faire quelque chose de productif, je me sens mal. J’évite de me perdre là-dedans, parce que ça aussi c’est une perte de temps, le passé c’est le passé, mais quand même! Je pourrais être tellement plus avancé dans ma vie si j’avais été plus mûr plus vite.
    Enfin, j’aurais aussi bien pu ne jamais me réveiller!

    Avant de rencontrer Cali, je ne me doutais pas de ce que je ratais. Je pouvais partir à la plage sur un coup de tête en milieu de semaine sans réaliser que je brisais ma concentration, mon élan productif.
    Depuis que j’ai appris à repousser mes gratifications immédiates, ma vie est bien plus structurée, bien plus constante à la fois en termes de sensations que de résultats. J’ai une excellente énergie, une régularité impeccable et mes clients sont ravis du travail que je réalise avec eux.
    Cali a commencé comme vendeur d’assurances. Il s’est vite rendu compte que le système ne jouait pas en sa faveur et que ses collègues se contentaient de miettes quand ils auraient pu avoir leur propre gâteau.
    Il a déconstruit les habitudes et les comportements des meilleurs vendeurs de l’histoire de sa boîte et il en a tiré une série de règles qu’il s’est appliquées. Ses résultats ont décollé en trois fois rien de temps et il a connu la plus rapide progression de l’histoire de sa boîte.
    A vingt-huit ans, il était le plus jeune senior manager de sa firme. Alors il a décidé de monter sa propre boîte et il l’a amenée à plus de 10 Millions de chiffre en moins de cinq ans. En partant de zéro!
    Je n’arriverai pas à ses résultats mais, wow, avoir la chance d’apprendre de lui, c’est juste énorme.
    Ses règles sont simples: 1) Penser à l’avenir, 2) Avoir une vie saine, 3) Rester concentré sur les résultats concrets plutôt que sur des rêves.
    Sa clef, c’est de trouver l’équilibre dans sa vie pour éviter de se disperser. Donc: prendre soin de son corps et de ses émotions. Il m’a appris à manger sain et à compléter mon alimentation avec les bons nutriments, et il m’a appris l’importance de nourrir sa relation de couple pour recevoir le soutien nécessaire dans les moments durs. Ça évite de partir en vrille.
    Et c’est tellement vrai!
    Depuis que j’ai appliqué ses conseils relationnels à ma vie de couple, Nora s’est épanouie et elle s’est rapprochée de moi de façon super forte. Elle est attentive à moi, elle m’aide à régler mes questions de boulot, elle me pousse quand j’en ai besoin et me recadre si elle sent que je perds mon cap. Ce qui est génial, c’est qu’elle est venue avec moi à un séminaire de Cali, alors elle comprend le système. On peut parler le même langage et je sens qu’elle est là pour m’épauler et qu’elle voit ma réussite comme sa propre réussite. On est une équipe et on va gagner ensemble !

    #

    Je souris. C’est une blague. De mauvais goût mais c’est une blague.
    – C’est un exercice d’impro ? Un jeu de rôle pour tester mes capacités d’adaptation ?
    Elle ne change pas d’expression, le visage fermé, le regard fixé sur mes pupilles.
    – Je te quitte, Sam, c’est pas un jeu. C’est la réalité. Je pars.
    Je me sens vaciller.
    – Mais pourquoi ? On est une super équipe ! On va gagner ensemble.
    Nora secoue la tête.
    – Non. Tu vas gagner tout seul. Ou tu vas perdre, je m’en fous. Dans tous les cas, ce sera sans moi parce que je pars.
    – Tu vas où ?
    – Pas ici.
    Je ne sais plus quoi dire. Tout s’embrouille dans ma tête. Une petite voix me dit de respirer. Je n’y arrive pas. L’air est coincé dans mes poumons. Je répète, idiot:
    – Mais pourquoi ?
    Nora baisse les yeux.
    – Je ne t’aime plus.
    – Mais je suis avec toi tous les jours. Pendant deux heures. Je fais attention à toi. Est-ce que je ne fais pas assez bien attention à toi ? Dis-moi ce que je peux changer et je le ferai!
    Je sais que je peux rattraper ça. Quoiqu’il se passe, ce n’est qu’une crise. Si je l’aborde avec méthode, je m’en sortirai.
    – C’est ça le problème, Sam, il n’y a rien de spontané. Tu calcules tout, tu contrôles tout. Tu me mets dans ton planning, tu suis tes protocoles quand on se voit, c’est nul.
    – Tu rigoles ? On n’a jamais eu de meilleure communication que depuis qu’on fait comme ça !
    Nora plaque son poing sur la table.
    – Justement! Et si j’aime ça, moi, qu’on ait une communication de merde ?
    Je laisse échapper un ricanement.
    – Ne dis pas n’importe quoi. Regarde comme on avance vite, regarde nos résultats!
    – Je m’en fous des résultats. Je veux juste vibrer pour quelque chose, je veux de la surprise, de l’inattendu.
    – « L’inattendu, c’est l’opium de ceux qui sont trop lâches pour prendre en main leur propre avenir »
    – Oh ça va!
    – Quoi ? Cali a raison. L’inattendu c’est séduisant mais c’est de l’agitation stérile. On ne construit rien dans l’inattendu
    – C’est avec lui que tu devrais te mettre en couple.
    – Dis pas n’importe quoi, tu sais bien qu’il est marié.
    Je réalise trop tard ce que j’ai dit. Tout d’un coup, je comprends. Je comprends pourquoi Nora me quitte.
    Mais je ne peux pas bloquer Cali. Ses idées ont transformé ma vie. J’errais sans but ni destination, je me laissais porter par les événements, réactif à tout, je ne construisais rien. Oui, il prend beaucoup de place mais c’est parce que je ne me sens pas encore assez fort pour tout porter sans lui. Il me rassure.
    Je me retiens de dire tout ça à Nora. Je sais bien que ça ne ferait qu’aggraver mon cas, qu’elle ne verrait pas la réalité de ce lien, son importance pour moi, pour nous, pour elle.
    Nous restons plongés dans le silence. Mon équilibre se fait la malle dans ce silence. Je réfléchis à ce que je vais mettre en place pour retrouver de la stabilité rapidement. Il faut quelqu’un dans ma vie. D’un autre côté, je n’ai pas le temps de séduire. Il me faut quelqu’un de disponible. Qui, dans mon entourage, serait prête à me soutenir, qui saurait m’écouter, partagerait mon hygiène de vie (nourriture, sport, sexe) et serait assez ouverte pour laisser sa juste place à Cali ?
    Peut-être Manon.

    #

     – Viens vivre avec moi.
    Manon me sourit.
    – Comme ça, sans préambule ?
    Je toussote.
    – Euh… ouais… Je prends un nouvel appart et je me disais… tu vois…
    – Et Nora ?
    Je reste évasif.
    – On a décidé de prendre un peu de distance.
    Manon mordille sa paille.
    – Je sers de bouche-trou alors ?
    Je crois que je rougis.
    – Mais non! Où tu vas chercher ça ? Je veux pas prendre un truc trop petit, mais si je prends un grand appart tout seul, je vais pas pouvoir me le payer.
    – Ah! Tu cherches un colloc! J’ai un pote qui cherche, lui aussi.
    Elle prend son portable.
    – Attends, je vais te filer son numéro. Il sera trop content.
    Je me demande si elle se moque de moi.
    – Oui, enfin non, j’espérais que…
    A court de mots, je tends le bras et prends sa main en boule dans la mienne. Je fais mon regard le plus pétillant et je la fixe. Son sourire s’adoucit.
    – Sam, je t’apprécie vraiment tu sais.
    Oh oh…

    Manon me laisse devant le café en m’embrassant sur la joue.
    L’angoisse commence à monter le long de mon échine. Le temps que j’ai perdu ce matin avec Manon, je ne le retrouverai pas. Ma journée de travail est bien entamée et je n’ai pas résolu mon problème.
    Je ne veux pas déranger Cali pour un si petit problème. Je fais défiler dans ma mémoire le souvenir de tous ses modules de formation. Lequel pourrait m’aider à traverser cette épreuve sans me laisser déborder par les émotions ?
    Une phrase me revient, quelque chose que Cali a dit dans une discussion informelle : « Quand j’ai un moment de doute, je vais au stand de tir. Ça me ramène à la réalité. En sortant, tout est à nouveau clair ».
    Je n’ai jamais cherché de stand de tir ici mais ça doit bien se trouver.

    #

    Wow! Quel pied!
    Je comprends mieux les Américains et leur fascination pour les guns. Ce truc est surpuissant! Avant même de tirer, le poids de l’arme qui repose dans mon poing, les vibrations de l’air quand les coups des autres tireurs partent, le parfum de la poudre, me galvanisent. Le mieux c’est de sentir l’arme reculer dans mon poing, mon épaule résister un peu trop, mon poignet se tordre. Ce n’est pas la douleur, c’est la puissance. Il me faut de la concentration pour accompagner le tir, une présence totale à l’instant. Si j’ai la tête ailleurs, si je réfléchis trop, la sanction est immédiate. Et encore! Le type du stand m’a dit qu’il me prêtait une arme facile, avec peu de recul.
    Quand je ressors, je me sens capable de conquérir le monde. Tout est clair, comme l’a dit Cali. Mon esprit est tendu, concentré, je peux plonger dans le travail. Je n’en décolle pas pendant cinq heures. Quelle satisfaction! Quel pied!
    Mais le contrecoup est sans appel. La solitude est comme un crochet dans ma mâchoire. Quand je relève la tête de mon clavier, tout le vide de mon appart me saute au visage.