Catégorie : Journal

Ici, c’est un journal de bord, un outil pour garder pied et garder le cap.

  • Randomness #129

    Where else would you go ? You’d be the same, there.

  • Concentration

    Concentration

    Application répétée de l’attention sur une activité, un projet.

    Tension soutenue de l’attention autour d’un objet.

    Résistance à la distraction.

    Faire et être.

  • Windy

    “Stop!” gémit Windy à l’attention de son réveil. Explosion sous son crâne. Brûlure dans ses iris. Courbatures partout. Pilule. Ça ira mieux dans vingt minutes. Douche impossible – “Crédit épuisé. Recharger ?”. Substitut de repas. Caféine. Rideaux tirés. Shoot dans un des trucs qui encombrent le sol de la pièce appartement – “Fuck!”. Atropine. Écran. Commandes en attente: 0 – “Fuck!”. Windy déteste chercher du travail.

    Excitants. Narcotiques. Psychédéliques. Nootropes. L’équilibre des états de conscience est un art et Windy une virtuose.

    Rien. Rien. Rien. Windy retourne sa boîte de clefs USB. Où sont ces données ? Un jour, elle a commencé une liste. Où est la liste ? Windy ouvre clef après clef. Les données qu’elles contiennent ne valent rien. Pas tout de suite. Ou alors au prix de trop d’efforts. Celles qu’elle cherche, elle pourrait les vendre dans la journée. Pas cher. Juste assez pour quelques crédits d’eau. Clef métal. Marquée Idoru, inc. C’est là qu’elle les a mises, non ?

    500. Mieux que rien. Mauvaise négociation. Pas d’humeur. Douche maintenant.

    Windy s’emmerde. Allongée sur un muret, elle regarde les nuages dériver derrière la nuée des drones de service qui surplombent la ville. Ça fait longtemps qu’elle n’en a pas piraté un. Aucun intérêt mais ça tromperait l’ennui. Elle peste. Le mur de drogues s’est ébréché et laisse passer son existentialisme. Il est temps de rentrer.

    Windy secoue les flacons qu’elle extraie de la couche de documents, de fringues sales, de boîtes de nourriture à emporter, de CDs, qui recouvrent le sol de sa pièce-appartement. Vide. Vide. Vide. Elle est sûre d’en avoir un qui soit encore au moins au quart plein. Quelque part. Le brouillard posé sur son esprit l’empêche de penser droit.
    Il n’existe pas une infinité de façons d’échapper à l’angoisse existentielle. Le sexe dure trop peu longtemps, le travail fatigue, la drogue est la seule option qui offre un répit durable sans exiger d’effort de volonté. Windy alterne entre les trois solutions. Masturbation, porno, nuits blanches à pianoter sur sa console de piratage, et cachetons. Parfois tout à la fois.

  • Soixante douze

    Soixante douze

    C’est, bon an mal an, le nombre de mois qu’il me faut pour me sentir à l’étroit. J’en suis là. Plus envie d’écrire de la fiction, plus envie d’entendre parler d’écriture ou de livres (je saisis l’ironie d’être en train d’écrire cette phrase). J’ai envie d’autre chose. De visuel, de tactile, de longs monologues seul sur scène.

    Nouveaux chantiers. Nouveaux apprentissages.

    Automatiser ce qui est déjà fait, pour ne pas perdre le bénéfice du temps investi, et libérer de l’espace mental et du temps à mes prochaines explorations. En vrac, dans ma tête se bousculent la danse, le street art, le standup (pas forcément comique), la mise en scène de théâtre…

    Au programme, au moins deux ans de formation, de curiosité et d’humilité parce qu’il faut apprendre un nouveau vocabulaire, de nouvelles cultures et usages. Puis des projets.

    Mais là il est trop tôt pour que je sois sûr que ce sera cette direction que prendra mon avenir. Aujourd’hui c’est la curiosité qui parle, et mon besoin de renouvellement.

    Peut-être que j’ai surtout besoin de recul sur ce que je sais déjà faire, oui.

    Je commence l’été en m’allongeant sur le canapé, les Smashing Pumpinks et Fleetwood Mac en soutien moral, et je joue avec mes avenirs possibles.

    « Je m’en voudrai si je ne publie pas un roman », me dis-je. Alors il y a ça, qui devient la prochaine priorité. Finir et publier les romans en cours. Achever les projets. Clôturer les dossiers ouverts et libérer de l’espace dans ma tête, désenchaîner mon corps des poids que je lui fais porter.

    Je vais travailler à ça ces six prochains mois. Ne rien démarrer de nouveau. Limiter les dépenses énergétiques qui accompagnent l’émergence de nouveaux projets. Proposer ma pièce à Beaumarchais, l’envoyer en lecture à des compagnies. Juste pour voir. Juste pour apprendre.

    Soixante douze mois. Deux mille cent quatre vingt dix jours. C’est peu et c’est suffisant à la fois.

    (photo par Mikael Cho)

  • Mélanie

    Un jour que Franck gardait la fille de Steve, Yvonne, sa mère, qui voyait leur union d’un mauvais oeil vint lui rendre visite. Mélanie n’avait pas plus de 8 mois. De la musique émanait d’un iPod posé sur le sol. Franck couvait Mélanie du regard et faisait de son mieux pour ne pas entendre les pépiements de sa mère qui examinait le contenu de la bibliothèque et commentait chacun des titres qu’elle croisait. Franck remarqua les étincelles bleutées qui parcouraient le baladeur. Il ne remarqua qu’alors le silence de sa mère. Elle fixait le bébé d’un air grave : “Est-ce que Steve est au courant ?”
    Franck haussa les épaules. Il n’en savait rien. Il n’avait qu’une certitude : si l’enfant était magique, rien de bon ne pouvait en découler.
    Sa mère était sur le pied de guerre. Elle compulsait son carnet d’adresses pour réunir un conseil.
    – Attends avant de t’affoler, peut-être que ça lui passera. Ce ne serait pas la première fois, fit Franck.
    Yvonne l’ignora. Elle pianotait sur le clavier de son portable.
    Deux heures plus tard, le salon était rempli de sorciers et de sorcières. Tous avaient le regard fixé sur Mélanie qui rigolait en jouant avec le chat. Franck servait le thé.

  • La vie comme un jeu

    La vie comme un jeu

    « The yakuza game isn’t like boxing. The guy who gets down isn’t the loser.

    The guy who can’t tough it up to the end, he’s the one who loses »

    (Bande annonce de Yakuza 0)

    C’est l’histoire promise par la bande annonce qui m’a attrapé. Cette notion qui veut que gagner c’est se relever, endurer jusqu’à la fin, et pas mettre l’autre à terre. Tout le monde se retrouve à terre à un moment. La question différentiante c’est ce que l’on fait après avoir été au sol.

    L’une des choses que j’aime avec la dramaturgie c’est qu’elle porte exactement cette idée. Tomber n’est pas la fin, tomber c’est juste le chemin. Il y a un autre point de vue, bien sûr, qui dit qu’on n’a pas besoin de tomber pour avancer, et, prisonnier que je suis de mes idées et de l’histoire qu’on me raconte depuis le berceau, je regarde cet autre point de vue avec suspicion ; après tout, c’est celui qui a le plus enduré qui est le plus méritant, non ?

    Si j’adhère à l’idée que là où l’on met son attention, l’énergie coule, que ce que je me raconte devient ce que je vis, alors il est urgent que je modifie cette histoire de mérite à la survie et que je la remplace par une autre, parce qu’on a ce que l’on est, et l’on est la vie que l’on a (sic).

    Vivre: un jeu de gestion de ressources

    Je boucle la boucle quand j’aborde ma vie comme un jeu de plateau ou un jeu vidéo, parce que les mécaniques de ces jeux cherchent à simuler le réel en le simplifiant. Ressources à allouer, feedback d’un tour à l’autre, ajustements stratégiques. Je pense au sommeil et à la nutrition comme à des moyens d’augmenter mes réserves d’énergie, l’alternance entre travail immersif et distractions comme un moyen de les entretenir. Il y a des objectifs à court-terme qui rapportent de quoi vivre au quotidien et des objectifs à long-terme qui augmentent mon score. Il y a un équilibre à trouver entre les deux, savoir où et quand allouer mes ressources et dans quelles proportions pour ne pas perdre d’énergie en négligeant le quotidien (il faudra compenser plus tard, au détriment du score global) et ne pas trop miser sur les objectifs à court-terme dont les récompenses ne pèsent pas lourd dans le score final.

    Jouer aiguise ma perception des problématiques vitales (mon cerveau marche comme ça).

    Chaque jour, il faut choisir combien de temps consacrer aux activités qui créent de l’argent et aux activités qui créent du sens ; miser sur les interactions sociales ou les laisser s’étioler ; décider avec finesse des moments de la journée à privilégier pour telle ou telle activité (parce que la qualité de la concentration varie avec le rythme circadien).

    Le but ? Le but est de finir la partie avec le maximum de points possible. En ayant créé du sens, en ayant laissé une trace, en ayant joué un rôle dans le monde tout en ayant respecté sa propre unicité. Lutter contre soi, cela va un moment mais la voie de la moindre résistance est – à mon avis – la meilleure à long terme en ce qui concerne la création de sens et de bonheur quotidien.

    Comment gagner à la vie

    « Le succès, » ai-je lu dernièrement, « c’est pouvoir faire à temps plein ce que tu choisis », ou une autre version: « être propriétaire de ton temps et mener à bien tes projets ».

    À cause de leur vision de l’impact qu’ils doivent avoir pour justifier leur investissement dans leurs projets personnels, beaucoup de personnes autour de moi les abandonnent. « Pourquoi je ferais [insérer le projet qui leur tient à cœur] si ça ne transforme pas ma carrière et ma vie ? »

    Mais c’est ta carrière. Ce projet, et le suivant, et l’autre ensuite, ce sont les briques qui, l’une après l’autre, bâtissent ta vie. Peu importe si cela ne te rend pas célèbre ou riche, parce que l’alternative est pire, l’alternative c’est de ne pas avoir de carrière du tout ; de passer ton temps à envier ceux qui se sont donné la peine de faire, juste faire ce qui agite leurs tripes.

    J’imagine le discours de fin de vie: « j’avais tous ces projets, mais aucun n’aurait pu changer ma vie, alors je n’en ai commencé (ou fini) aucun ».

    Et maintenant tu vas mourir et quel sens aura-t-elle eu, ta vie ?

    Qu’auras-tu fait de mieux, avec ton temps, que de réaliser tes projets ?

    Parce qu’il ne faut pas croire que ces projets avortés sont sans conséquence. Ils existent, ils occupent de la place dans la vie intime de chacun, ils prennent du temps de rêve et de pensée. Ils sont présents dans la petite voix qui dit « tu devrais, tu pourrais, tu voudrais… » et dans la grosse voix qui dit « de toute façon tu ne finis jamais ce que tu commences, tu n’es pas capable, tu n’y arriveras pas ».

    Simple question d’économie cognitive, je finis mes projets pour vidanger mon esprit. Je vide le brouhaha qui résonne sous mon crâne et cela me laisse de la place pour découvrir de nouvelles impulsions, de nouvelles curiosités, de nouveaux désirs nourris par mon identité, ma quête personnelle de sens. « Que puis-je explorer maintenant ? » demande ma petite voix, et ma grosse voix me dit « explore plus vite! »

    Je peux rester en mouvement et quand je suis en mouvement je suis en joie.

    Paul Jarvis écrit: « Je suis plus soucieux de la longévité que du succès. La longévité implique qu’au moins quelques-unes des choses que je fais fonctionnent, au moins certaines fois, avec assez d’élan pour que les bons morceaux durent plus longtemps que les mauvais. La longévité signifie non que ce que j’ai compris restera compris, mais que je ne vais jamais arrêter de comprendre des trucs. »

    Rester en mouvement signifie qu’il n’y a pas de point d’arrivée, que tant qu’il y a de la vie il y a de la création, que les projets succèdent aux projets. Certains rapportent plus (d’argent, d’estime, de visibilité, d’engagement, de fidélité, de fierté) que d’autres, il faut souvent sacrifier une récompense au profit d’une autre, alterner entre les projets commerciaux et les projets artistiques en quelque sorte, et c’est exactement ce qu’est la vie vécue à fond, non ? Aller voir jusqu’où l’on peut aller, explorer, finir des trucs, les répandre dans le monde, voir ce qu’ils y deviennent.

    Et recommencer, me relever de chaque chute et rebondir plus haut à chaque saut.

    Jusqu’à la fin, pour estimer avoir vécu.