Catégorie : Journal

Ici, c’est un journal de bord, un outil pour garder pied et garder le cap.

  • Soixante douze

    Soixante douze

    C’est, bon an mal an, le nombre de mois qu’il me faut pour me sentir à l’étroit. J’en suis là. Plus envie d’écrire de la fiction, plus envie d’entendre parler d’écriture ou de livres (je saisis l’ironie d’être en train d’écrire cette phrase). J’ai envie d’autre chose. De visuel, de tactile, de longs monologues seul sur scène.

    Nouveaux chantiers. Nouveaux apprentissages.

    Automatiser ce qui est déjà fait, pour ne pas perdre le bénéfice du temps investi, et libérer de l’espace mental et du temps à mes prochaines explorations. En vrac, dans ma tête se bousculent la danse, le street art, le standup (pas forcément comique), la mise en scène de théâtre…

    Au programme, au moins deux ans de formation, de curiosité et d’humilité parce qu’il faut apprendre un nouveau vocabulaire, de nouvelles cultures et usages. Puis des projets.

    Mais là il est trop tôt pour que je sois sûr que ce sera cette direction que prendra mon avenir. Aujourd’hui c’est la curiosité qui parle, et mon besoin de renouvellement.

    Peut-être que j’ai surtout besoin de recul sur ce que je sais déjà faire, oui.

    Je commence l’été en m’allongeant sur le canapé, les Smashing Pumpinks et Fleetwood Mac en soutien moral, et je joue avec mes avenirs possibles.

    « Je m’en voudrai si je ne publie pas un roman », me dis-je. Alors il y a ça, qui devient la prochaine priorité. Finir et publier les romans en cours. Achever les projets. Clôturer les dossiers ouverts et libérer de l’espace dans ma tête, désenchaîner mon corps des poids que je lui fais porter.

    Je vais travailler à ça ces six prochains mois. Ne rien démarrer de nouveau. Limiter les dépenses énergétiques qui accompagnent l’émergence de nouveaux projets. Proposer ma pièce à Beaumarchais, l’envoyer en lecture à des compagnies. Juste pour voir. Juste pour apprendre.

    Soixante douze mois. Deux mille cent quatre vingt dix jours. C’est peu et c’est suffisant à la fois.

    (photo par Mikael Cho)

  • Mélanie

    Un jour que Franck gardait la fille de Steve, Yvonne, sa mère, qui voyait leur union d’un mauvais oeil vint lui rendre visite. Mélanie n’avait pas plus de 8 mois. De la musique émanait d’un iPod posé sur le sol. Franck couvait Mélanie du regard et faisait de son mieux pour ne pas entendre les pépiements de sa mère qui examinait le contenu de la bibliothèque et commentait chacun des titres qu’elle croisait. Franck remarqua les étincelles bleutées qui parcouraient le baladeur. Il ne remarqua qu’alors le silence de sa mère. Elle fixait le bébé d’un air grave : “Est-ce que Steve est au courant ?”
    Franck haussa les épaules. Il n’en savait rien. Il n’avait qu’une certitude : si l’enfant était magique, rien de bon ne pouvait en découler.
    Sa mère était sur le pied de guerre. Elle compulsait son carnet d’adresses pour réunir un conseil.
    – Attends avant de t’affoler, peut-être que ça lui passera. Ce ne serait pas la première fois, fit Franck.
    Yvonne l’ignora. Elle pianotait sur le clavier de son portable.
    Deux heures plus tard, le salon était rempli de sorciers et de sorcières. Tous avaient le regard fixé sur Mélanie qui rigolait en jouant avec le chat. Franck servait le thé.

  • La vie comme un jeu

    La vie comme un jeu

    « The yakuza game isn’t like boxing. The guy who gets down isn’t the loser.

    The guy who can’t tough it up to the end, he’s the one who loses »

    (Bande annonce de Yakuza 0)

    C’est l’histoire promise par la bande annonce qui m’a attrapé. Cette notion qui veut que gagner c’est se relever, endurer jusqu’à la fin, et pas mettre l’autre à terre. Tout le monde se retrouve à terre à un moment. La question différentiante c’est ce que l’on fait après avoir été au sol.

    L’une des choses que j’aime avec la dramaturgie c’est qu’elle porte exactement cette idée. Tomber n’est pas la fin, tomber c’est juste le chemin. Il y a un autre point de vue, bien sûr, qui dit qu’on n’a pas besoin de tomber pour avancer, et, prisonnier que je suis de mes idées et de l’histoire qu’on me raconte depuis le berceau, je regarde cet autre point de vue avec suspicion ; après tout, c’est celui qui a le plus enduré qui est le plus méritant, non ?

    Si j’adhère à l’idée que là où l’on met son attention, l’énergie coule, que ce que je me raconte devient ce que je vis, alors il est urgent que je modifie cette histoire de mérite à la survie et que je la remplace par une autre, parce qu’on a ce que l’on est, et l’on est la vie que l’on a (sic).

    Vivre: un jeu de gestion de ressources

    Je boucle la boucle quand j’aborde ma vie comme un jeu de plateau ou un jeu vidéo, parce que les mécaniques de ces jeux cherchent à simuler le réel en le simplifiant. Ressources à allouer, feedback d’un tour à l’autre, ajustements stratégiques. Je pense au sommeil et à la nutrition comme à des moyens d’augmenter mes réserves d’énergie, l’alternance entre travail immersif et distractions comme un moyen de les entretenir. Il y a des objectifs à court-terme qui rapportent de quoi vivre au quotidien et des objectifs à long-terme qui augmentent mon score. Il y a un équilibre à trouver entre les deux, savoir où et quand allouer mes ressources et dans quelles proportions pour ne pas perdre d’énergie en négligeant le quotidien (il faudra compenser plus tard, au détriment du score global) et ne pas trop miser sur les objectifs à court-terme dont les récompenses ne pèsent pas lourd dans le score final.

    Jouer aiguise ma perception des problématiques vitales (mon cerveau marche comme ça).

    Chaque jour, il faut choisir combien de temps consacrer aux activités qui créent de l’argent et aux activités qui créent du sens ; miser sur les interactions sociales ou les laisser s’étioler ; décider avec finesse des moments de la journée à privilégier pour telle ou telle activité (parce que la qualité de la concentration varie avec le rythme circadien).

    Le but ? Le but est de finir la partie avec le maximum de points possible. En ayant créé du sens, en ayant laissé une trace, en ayant joué un rôle dans le monde tout en ayant respecté sa propre unicité. Lutter contre soi, cela va un moment mais la voie de la moindre résistance est – à mon avis – la meilleure à long terme en ce qui concerne la création de sens et de bonheur quotidien.

    Comment gagner à la vie

    « Le succès, » ai-je lu dernièrement, « c’est pouvoir faire à temps plein ce que tu choisis », ou une autre version: « être propriétaire de ton temps et mener à bien tes projets ».

    À cause de leur vision de l’impact qu’ils doivent avoir pour justifier leur investissement dans leurs projets personnels, beaucoup de personnes autour de moi les abandonnent. « Pourquoi je ferais [insérer le projet qui leur tient à cœur] si ça ne transforme pas ma carrière et ma vie ? »

    Mais c’est ta carrière. Ce projet, et le suivant, et l’autre ensuite, ce sont les briques qui, l’une après l’autre, bâtissent ta vie. Peu importe si cela ne te rend pas célèbre ou riche, parce que l’alternative est pire, l’alternative c’est de ne pas avoir de carrière du tout ; de passer ton temps à envier ceux qui se sont donné la peine de faire, juste faire ce qui agite leurs tripes.

    J’imagine le discours de fin de vie: « j’avais tous ces projets, mais aucun n’aurait pu changer ma vie, alors je n’en ai commencé (ou fini) aucun ».

    Et maintenant tu vas mourir et quel sens aura-t-elle eu, ta vie ?

    Qu’auras-tu fait de mieux, avec ton temps, que de réaliser tes projets ?

    Parce qu’il ne faut pas croire que ces projets avortés sont sans conséquence. Ils existent, ils occupent de la place dans la vie intime de chacun, ils prennent du temps de rêve et de pensée. Ils sont présents dans la petite voix qui dit « tu devrais, tu pourrais, tu voudrais… » et dans la grosse voix qui dit « de toute façon tu ne finis jamais ce que tu commences, tu n’es pas capable, tu n’y arriveras pas ».

    Simple question d’économie cognitive, je finis mes projets pour vidanger mon esprit. Je vide le brouhaha qui résonne sous mon crâne et cela me laisse de la place pour découvrir de nouvelles impulsions, de nouvelles curiosités, de nouveaux désirs nourris par mon identité, ma quête personnelle de sens. « Que puis-je explorer maintenant ? » demande ma petite voix, et ma grosse voix me dit « explore plus vite! »

    Je peux rester en mouvement et quand je suis en mouvement je suis en joie.

    Paul Jarvis écrit: « Je suis plus soucieux de la longévité que du succès. La longévité implique qu’au moins quelques-unes des choses que je fais fonctionnent, au moins certaines fois, avec assez d’élan pour que les bons morceaux durent plus longtemps que les mauvais. La longévité signifie non que ce que j’ai compris restera compris, mais que je ne vais jamais arrêter de comprendre des trucs. »

    Rester en mouvement signifie qu’il n’y a pas de point d’arrivée, que tant qu’il y a de la vie il y a de la création, que les projets succèdent aux projets. Certains rapportent plus (d’argent, d’estime, de visibilité, d’engagement, de fidélité, de fierté) que d’autres, il faut souvent sacrifier une récompense au profit d’une autre, alterner entre les projets commerciaux et les projets artistiques en quelque sorte, et c’est exactement ce qu’est la vie vécue à fond, non ? Aller voir jusqu’où l’on peut aller, explorer, finir des trucs, les répandre dans le monde, voir ce qu’ils y deviennent.

    Et recommencer, me relever de chaque chute et rebondir plus haut à chaque saut.

    Jusqu’à la fin, pour estimer avoir vécu.

  • Si je meurs cette nuit

    Je laisserai derrière moi des centaines d’histoires inachevées.
    Des histoires d’amour, des histoires d’argent, des préoccupations, une pastèque entamée et un melon.
    Un fils au coeur brisé d’être orphelin, un père jaloux de ne pas être parti en premier.
    Une licorne qui aurait voulu guérir mes blessures.
    Une jolie veuve qui pleurera un deuxième amour parti trop tôt.
    Une sœur en sursis.
    Une carrière en faux départs.

    J’aurai aimé, j’aurai contemplé, j’aurai ressenti, j’aurai craint, j’aurai vécu.
    Assez peu de regrets.
    J’ai écrit plusieurs des livres que je voulais écrire.
    J’ai aidé plusieurs des personnes que je pouvais aider.
    J’ai aimé les femmes que je voulais aimer et quitté celles que je n’aimais plus assez.
    J’ai affirmé mes idées, défendu mes valeurs avec générosité.

    Je n’aurai pas fait assez des choses que je voulais faire.
    Je partirai avec le coeur rempli de regrets.
    Pour la fortune que je n’aurai pas amassée.
    Pour les livres que je n’aurai pas écrits.
    Pour tout ce que je n’aurai pas transmis.
    Pour tout ce que je n’aurai pas changé.
    Pour toutes les guérisons que je n’aurai pas finies.
    Pour toutes les chaînes que je n’aurai pas dénouées.

    Si je meurs cette nuit, ce sera d’avoir vécu sans filet
    Si je meurs cette nuit, ce sera de n’avoir pas économisé
    Pour le trajet de retour, d’avoir brûlé mes navires.

  • La souffrance de mon père

    La souffrance de mon père

    J’ai passé trois heures ce matin à déployer, dans ma tête, un long discours, une conférence peut-être, un spectacle, une histoire mêlant observations sur la nature et discours sur le sens de la vie. C’était intéressant. Quelque chose que je vais tenter de retranscrire par écrit. Et il m’a fallu deux heures pour comprendre que le point de départ n’était pas, comme je le pensais, le titre d’un livre de Gounelle ni la conversation que j’ai eue l’autre jour sur le bonheur, mais la souffrance que traverse mon père en ce moment.

    « Je ne suis pas sûr de vouloir être heureux », voilà comment commence le spectacle. « Je ne suis pas sûr de vouloir être heureux parce que quand je le suis, je reste assis là, à regarder la nature et à me dire ‘c’est ça, elle est là, c’est la vie dont j’ai toujours rêvé’ et une sorte de léthargie satisfaite s’en suit. Or une partie de moi continue à être ambitieuse. »

    C’était mieux écrit dans ma tête, il va falloir que je le pose et que je le retravaille jusqu’à être au plus proche de ce que j’ai entendu ce matin.

    De là je pars dans deux directions: le système reproductif des arbres (en particulier les cerisiers) et l’Ophiocordyceps. D’un côté je parle de la graine contenue par le noyau du cerisier et de toute cette longue évolution qui commence par le germe s’échappant de la solide gangue de protection, ce germe qui réussit à trouver la surface alors qu’il est enserré par toute cette terre et toute cette pénombre.

    Puis l’arbre pousse (il y a plein de digressions intéressantes mais je les coupe pour cet article) et donne des fleurs et là les abeilles – qui ont une société hyper organisée dans laquelle chaque individu connaît son rôle et l’exécute – viennent polliniser (je fais une aparté sur le fait qu’à ce stade le pollen peut aussi bien être considéré comme de la poudre de fée, puisqu’il sera plus tard transformé en miel et en gelée royale et qu’il servira aussi à la reproduction des arbres).

    Je parle de la perte, du cerisier dans lequel je grimpais, enfant, chez mes grands-parents et qui était probablement mon meilleur ami de toute cette période de vie qui commence à l’âge où je peux monter dans les arbres et s’interromt à la mort du cerisier.

    Et là je parle de notre esprit, qui est comme le noyau de la cerise, une protection pour la graine qu’il contient, de notre esprit qui tient à être fort, à ne pas céder, à tenir bon, à être solide, et qui souvent oublie que s’il doit être solide à l’extérieur, il doit aussi – surtout – être assez fragile à l’intérieur pour céder sous la pression du germe. Parce que si le noyau est trop dur, il empêche l’arbre de pousser.

    Souvent nos esprits oublient que leur rôle c’est de laisser passer ce que nous portons, notre essence, en se protégeant des attaques extérieures et de la pression sociale, ils se crispent tellement sur « je ne cèderai pas » qu’ils en oublient de céder pour le germe, l’essence de leur existence. La seule et unique raison d’être du noyau, c’est de disparaître quand la graine est prête à pousser.

    J’en arrive à mon père. Et à moi. Et je dis « à 32 ans j’ai été contraint d’écouter les signaux que m’envoyer mon essence: migraines à aura (c’est intéressant les migraines à aura, pendant une heure tu as des symptômes neurologiques comme perte des sensations dans le bras, les doigts, la langue, perte du langage, perte du lien émotionnel (je voyais les gens dans ma tête, je me souvenais qu’on était liés, mais je ne le ressentais pas), et le mal de tête vient après, ou pas, c’est un peu la loterie), crises de panique, insomnies, anesthésie émotionnelle dans certains contextes, bref, j’entre dans les détails dans le spectacle, pas là (NB: il n’y a pas vraiment de spectacle, pas encore en tous cas).

    Ensuite, je raconte comment j’ai quitté mes jobs, quitté mon mariage, sans comprendre ce que je faisais. Je le faisais juste pour m’éviter des symptômes physiologiques insupportables, je devais organiser ma vie différemment. Il m’a fallu plusieurs années pour accepter qui j’étais: un éclaireur. Chez les abeilles je serais celle qui part à la recherche de nouveaux champs de fleurs, qui revient faire sa danse de l’orientation et qui part dans une nouvelle direction chercher d’autres champs. Il y a des indices depuis ma petite enfance, sur le fait que c’est là qu’est mon essence ; dans le fait d’explorer.

    J’ai encore de la difficulté, certains jours, à accepter d’être cet éclaireur et d’avancer dans le monde principalement en solitaire (parce que j’aime être seul, c’est là que mes idées se construisent) et d’assumer d’avoir envie de faire les trucs de sorte à trouver le meilleur équilibre et le meilleur alignement avec ce que je suis, ce qui me plaît et m’intéresse le plus.

    Dans mon éternel dilemme identitaire, je suis dans une phase où écrire me plaît moins que coacher ou enseigner, comme samedi dernier, quand j’ai animé pendant quatre heures une masterclass dont je suis sorti plus en forme que je n’y étais entré. Et ça me questionne, parce que le noyau est encore un peu trop résistant quand il s’agit d’écriture. Il y a un moment dans ma vie où j’ai traduit « je suis une abeille éclaireuse » par « je deviens auteur » mais avec les années le champ de mes compétences et de mes outils d’exploration s’est élargi, et l’écriture n’est pas le seul média qui m’intéresse, et la fiction n’est pas la seule écriture qui m’intéresse. Une part de moi dit « flemmard! c’est juste que c’est plus facile pour toi de faire des guides et des essais, bouge-toi et écris tes romans » et une autre partie, moins agressive, dit « peut-être que c’est facile parce que c’est plus aligné avec là où j’en suis, d’ailleurs si je regarde, je lis bien plus de non fiction que de romans depuis un long moment ; parce que les romans m’ennuient pour la plupart ».

    Alors il y a cette dichotomie: noyau/graine, lequel est lequel. Je lis un livre de Martha Beck en ce moment et elle en parle en termes de soi social et de soi essentiel, et je crois que j’ai construis mon moi social autour de l’idée de devenir romancier, parce que c’était ce qui me semblait le plus noble à un moment de ma vie et que je n’arrive pas complètement à me décrisper là-dessus parce que c’est un choix de vie et de carrière qui a beaucoup été critiqué et attaqué (souvent dans l’agression passive) quand j’ai commencé à l’affirmer, à 16 ans.

    J’ai fait du travail sur moi, et je continue, pour trouver cet alignement, entre contentement et ambition, qui ressemble à l’épanouissement, mais même avec ces outils, je trouve encore difficile de savoir exactement si quand je m’écoute j’écoute mon essence ou si j’écoute ma complaisance.

    Mon père, lui, mon père est en plein dans cette dissonance cognitive à un âge où le noyau s’est tellement solidifié que la graine est obligée de devenir John Rambo si elle veut sortir. Alors ça secoue et à ce jour je ne sais pas s’il réussira à en sortir ou si le noyau s’est tellement fossilisé qu’il est impossible à fissurer. Et j’ai peur. Parce que ça n’augure rien de bon. Et j’ai de la peine parce que je vois sa souffrance. Et je me sens impuissant parce que quoique je tente pour lui montrer que je l’aime et que je suis là et que je vois ce qu’il vit et que je l’aime quoiqu’il arrive, ça rebondit sur la carapace de son noyau.

    Alors je continue l’histoire de la reproduction des arbres en m’émerveillant du système qui fait que plus tard des animaux auront digéré les cerises et défèqueront les noyaux et certaines graines prendront et donneront de nouveaux arbres, à plusieurs kilomètres parfois des arbres originels, et je trouve cela fascinant, de penser que la nature a pu créer un système aussi complexe et aussi parfait, et je suis navré pour l’Homme pour qui la définition de l’intelligence, c’est: « planter graine. Ajouter engrais. Forcer floraison. »

    Bien sûr tout ceci est une métaphore pour parler de notre petitesse face à l’intelligence de la nature, et que nos tentatives pour diriger nos vies par la seule force de l’ambition sont dérisoires. Pourtant je suis là, tous les matins, assis sur ma terrasse, sous les arbres qui repoussent tous les ans plus grands et plus solides que l’année précédente, et je me sens tiraillé entre mon sentiment de contentement (ma vie est plus parfaite qu’elle ne l’a jamais été) et mon désir de croissance (parce que nous sommes faits pour croître). J’essaye, du mieux que je peux, de ne pas crisper mon noyau, de plutôt encourager la graine qu’il contient, à gentiment insister et pousser de l’intérieur pour être de plus en plus aligné et avoir une vie de plus en plus fluide.

    En me souvenant que nous mourrons tous bientôt donc l’enjeu en cas d’échec est assez faible, et les contretemps pèsent assez peu lourd dans la balance du temps cosmique.

    Puis je pense à la nature qui est formidable et au cycle de vie de l’Ophiocordyceps, ce champignon parasite qui, pour se reproduire et répandre ses spores le plus loin possible, se pose sur la carapace d’un insecte (en particulier une fourmi), la pénètre, et s’empare de son système nerveux pour conduire l’insecte selon son gré. Je fais une petite danse pendant laquelle j’imagine le parasite en train de s’amuser: tourne à gauche, tourne à droite, couché, assis, tire un jet d’acide formique dans l’œil de ta voisine, fais une roulade ; avant de se mettre au choses sérieuses et de diriger la fourmi vers le brin d’herbe le plus élevé des alentours.

    J’imagine la fourmi qui ne doit pas se rendre compte de ce qui lui arrive, en train de se dire « toutes ces acrobaties m’ont fatiguée, je prendrais bien quelques minutes de vacances au soleil. Ah! ce brin d’herbe a l’air sympa. Un peu raide. Je vais faire une petite pause, reprendre mon souffle. C’est vraiment sympa dans le coin, il y a une petite brise rafraîchissante. Allez, j’y retourne. Bientôt le sommet. Je vois toute la prairie d’ici. Qu’est-ce que c’est beau tous ces… » POF!

    Le « POF » c’est le bruit de la tête de la fourmi qui explose. J’aime y penser comme à du popcorn, un popbrain, le cerveau qui gonfle d’un coup et le champignon qui pousse dessus. La fourmi est morte à ce stade. Elle ne peut plus servir sa colonie, elle ne peut plus vivre ce pour quoi elle a été mise sur Terre. Elle est juste le bac dans lequel pousse le champignon. Et Ophiocordyceps s’épanouit et répand de nouveaux spores pour infecter de nouvelles fourmis et le cycle continue.

    D’un côté je suis fasciné par l’ingéniosité de la nature, de l’autre, je me dis que chaque fois que je pense à devenir plus riche, plus connu, à être reconnu pour mes livres, à avoir une plus grosse maison, et plus de choses et de meilleures choses, à chaque fois que je suis mon ambition, je suis en train de grimper le plus grand d’herbe de la prairie en croyant que c’est mon idée d’être là alors que je n’y suis que sous l’influence de ma culture et de mon milieu social, qui en appellent à mon instinct de croissance et me disent: « croître, c’est ça ».

    Je conclus en disant qu’il y a deux types d’ambitions: celle de la graine dans son noyau, qui est appelée à devenir un cerisier puissant, et celle de la fourmi qui grime le brin d’herbe parce qu’un champignon est appelé à répandre ses spores partout dans le monde.

    Je ne sais pas si l’une de ces ambitions est intrinsèquement meilleure que l’autre mais je crois que tant que l’on ne choisit pas, la dissonance cognitive qui nous habite est plus brutale, plus douloureuse et plus violente que l’explosion du popcorn cérébral et que la mission prioritaire de toute vie devrait être de régler une fois pour toute, pour chacun, cette dissonance et en agissant en accord avec l’ambition que nous avons choisie.

  • La vie sans plan

    Il regarde le calendrier qui a déjà englouti la moitié d’une année, les lettres d’huissiers, les messages en attente de sa banque. Il soupire. A l’intérieur, ça va, il se sent plus aligné que jamais, authentique et heureux. Mais ces poids à ses pieds, en forme de sacs d’or, l’empêchent de s’envoler.
    “C’est donc ça : être fort et tenace, la lutte, tout ce que je trouvais très romantique quand j’étais adolescent, c’est donc la sueur versée, quand tout le monde dort, pour préserver ma liberté.”
    Les chansons parlant de cicatrices, de bataille menée. L’idée de tomber et se relever sept fois devenue réalité maintenant qu’il porte lui aussi les traces du parcours. La vie était cette excursion en montagne hors des sentiers battus, le genre qui offrait son lot de griffures et d’écorchures. Il l’aimait, sa vie, même si c’était combat après combat. “Tu es un survivant” lui avait dit la Chamane sans le connaître. Quelque part un peu maso peut-être, il aimait ça.

    La vie en bricolage. Ni gourou ni patrie. Il se méfiait des leçons toutes faites mais engloutissait les témoignages venus d’un autre temps. Marc Aurèle, Saint Augustin, Kant, Nietzsche, et les autres. La seule chose qu’il avait apprise c’est que toujours l’humanité avait improvisé sa vie. Il ne pensait pas souvent que cela eût été plus simple de suivre l’exemple des autres et de rester sur les rails d’une vie déterminée d’avance par la peur, l’ignorance et la fragilité. Il concevait, quelque part dans son intellect, avec un gros effort d’imagination et de rationalisation, que d’autres avaient non-choisi cette option mais malgré ses efforts cela restait abstrait.
    “Mon temps m’appartient” affirmait-il juste avant de se plaindre qu’il en manquait.

    La vie sans plan. Il s’était rendu ivre de discours motivationnels et productivistes, il avait une vision et un tableau pour la représenter, il avait des objectifs, des systèmes. Il se levait le matin avec des actions claires en têtes. Mais au fond, il n’avait pas de plan. Il découvrait la vie au fur et à mesure, sans trop savoir ce qu’il en faisait. Il ne croyait pas qu’il y ait un sens particulier, on naissait puis on mourait et entre les deux, on faisait des choses, il y avait une citation comme ça. Alors quand il se sentait aligné avec lui-même, même si ce n’était pas un moment d’hyper productivité, il sentait qu’il avait gagné quelque chose et qu’il était sur la bonne voie. Ce n’était pas grand chose, juste l’idée de vivre vraiment. C’était souvent dans des moments sans envergure particulière : en écoutant Fleetwood Mac pendant que la pluie battait dehors, en échangeant des textos avec les femmes qui tournaient autour de sa vie, ses satellites.