Catégorie : Journal

Ici, c’est un journal de bord, un outil pour garder pied et garder le cap.

  • Transes

    L’espace requis pour l’écriture créative correspond à l’espace requis pour entrer dans la transe.

    En cours de projet, la transe est dirigée par un objet précis. On n’a pas besoin de beaucoup d’espace pour y parvenir. En atelier, c’est d’elle dont on fait l’expérience. « 10 minutes, écrivez sur [insérer le sujet du jour]. »

    Entre les projets, c’est différent.

    Entre les projets, le temps s’étire. Je ne sais pas par où ça va redémarrer. Je me dis que c’est fini, j’ai écrit tout ce que j’étais capable d’écrire. Je panique. Je me dis que ce n’est pas grave, j’avais envie de m’arrêter de toute façon. Je me dis qu’au moins, j’aurai essayé.

    La transe prend plus de temps à venir, parce qu’elle n’a pas d’objet. Je peux me sentir en « état d’écriture », ça ne me donne pas un texte. L’état me traverse. J’ai l’impression de gâcher. Comme on jette de la nourriture parce qu’on a oublié de la manger. Gaspillage d’un cadeau précieux de la vie.

    Le pire c’est quand, pour échapper à la peur et à la déception de ne plus rien avoir à écrire, ou de ne jamais réussir à « percer » (il est absurde, ce terme ; on perce un bouton, on perce un opercule, on perce un mur, on perce un ballon que l’on veut faire éclater, je ne veux pas percer, je veux construire, texte après texte, un corpus dont je sois content, dont je sois (au moins un peu) fier). Par peur, donc, il arrive que je bloque la porte et que la transe ne parvienne plus jusqu’à moi sans que de longues périodes de solitude n’abaissent mes défenses.

    Trop de déceptions érode notre foi, pas notre confiance en nous mais notre foi que nos efforts puissent nous amener à destination.

    Ramener l’attention sur autre chose, sur le plaisir simple des mots, sur le plaisir de la transe, sur l’immense et profond sentiment d’accomplissement qui accompagne l’achèvement d’un projet. La pratique comme se nourrissant elle-même. C’est une faible compensation mais il semble que ce soit le seul chemin valable pour revenir à l’évidence d’un projet qui s’impose.

  • Le monde rêvé

    Pendant longtemps, le monde rêvé n’est que ça : un rêve. Une fantaisie de l’imagination. On se dit « ce serait comment si… » ; « ce serait bien que… » ; mais ça n’a aucune portée. Ce sont des mots, des fictions. Elles sont peut-être réconfortantes et belles mais on ne se fait pas d’illusion, on sait bien qu’elles n’existeront pas. Comment le pourraient-elles ?

    Puis arrive un événement.

    Ça peut être n’importe quoi. Une rencontre, un nouveau job, un stage, une récompense ou un monde qui se met à l’arrêt. Et tout à coup l’histoire que l’on se racontait, celle qui disait « c’est impossible », cette histoire qui nous protégeait de nos espoirs les plus fous, cette histoire s’écroule. On l’a, notre monde rêvé. On le vit. Ça peut durer une minute ou un an ou trois ou dix, et on réalise que non seulement c’est possible mais on y est, on est en train de la vivre, notre vie idéale.

    Ce n’est pas une image. C’est littéralement ce qui nous arrive. On a du mal à y croire au début, ça demande une petite adaptation, on en teste la solidité, et puis ça s’impose à nous : c’est réel. Notre sens de la réalité se fait plus vaste. Il intègre ce que l’on pensait autrefois impossible.

    Et puis…

    Et puis on le perd.

    Le monde reprend sa course, la mode change, les gens partent, ou meurent, ou disparaissent, ou se lassent. On se retrouve comme au début, avec le rêve d’une autre vie.

    La différence, elle est majeure, c’est que cette autre vie n’est plus seulement un fantasme. C’est devenu une possibilité. C’est devenu un moment précis de notre expérience. Quelque chose que l’on a vécu et qui nous a été retiré, ou qu’on a perdu. Là, ça devient tragique. Ce qui nous donnait de l’espoir, une destination vers laquelle tendre, devient le souvenir amer de ce que l’on n’a plus.

    Pire, quand il est évident qu’on n’aura plus accès à ce qui nous a été donné, il n’y a plus qu’à vivre avec le manque, avec le vide que cause la disparition de ce qui donnait le plus de sens à notre existence.

    Comment se remet-on de ça ?

  • Où est mon désir ?

    Le désir comme pulsion de vie. Le désir comme impulsion créative. Le désir comme moteur de sens (j’ai du mal avec ce mot, mais admettons). Le désir comme cause d’action. Le désir comme raison d’être.

    Mais quand le désir n’est plus là, étouffé par celui des autres, par ce qu’ils attendent ou exigent de toi, par leur désir de toi qui ne laisse pas de place à ton désir, à toi, comment fais-tu ?

    Les rivières coulent, torrentielles. Le bloc de granit se fissure. Peut-être que si je prends de la distance, cela germera à nouveau malgré la peur d’être à nouveau dépossédé de moi-même.

  • Chez soi

    Qu’est-ce qui fait qu’un lieu, la première ou la millième fois qu’on y met les pieds, nous fait sentir chez nous tandis qu’un autre, où l’on habite depuis si longtemps que ses rues sont devenues une extension de nous-même, nous paraît étranger ?

    Qu’est-ce qui fait que cette personne, au premier regard ou au millième, nous fait sentir chez nous tandis qu’une autre, que l’on connaît depuis toujours, nous paraît étrangère ?

    Quelque chose nous échappe de ce monde. On peut étendre par-dessus toutes les soies de la Croix Rousse, dresser toutes les parois de l’entendement pour dissimuler le mystère, cette part du réel continuera de sentir la magie et la cannelle.

    Le brouhaha du quotidien, le poids du matériel, la nécessité de porter sa charge mentale du réveil au coucher, les courses, les « qu’est-ce qu’on mange ce soir ? », les impôts, ont une facilité désarmante à nous couper de l’essence des choses.

    Le mystère qui permet à une graine, après des années de sécheresse, de donner naissance à un arbre solide et nourricier.

    La pulsion de vie qui fait, grâce à quelques attentions, émerger l’oasis en plein cœur du désert.

    Ou la puissance de ces liens qui perdurent malgré la distance et les années.

    Ou l’évidence d’un regard échangé qui dit « je te connais » à cet inconnu.

    Comment puis-je, au gré de ma discipline quotidienne, effeuiller les voiles soyeux qui me dissimulent le mystère ? Comment puis-je apaiser le vacarme des sollicitations de l’immédiat — l’urgence des autres — pour que, du silence, émerge le ruissellement discret de la Source.

  • Simple

    Il y a des personnes dont l’existence dans le monde te le rend plus beau.

    Sans pouvoir l’expliquer, un lien te relie à eux de manière indéchiffrable et inaltérable, peu importe la distance ou les silences ou le nombre des années, et savoir que ce lien existe, qu’il te transcende, cela fait toute la différence entre une vie triste et une vie heureuse.