Catégorie : Journal

Ici, c’est un journal de bord, un outil pour garder pied et garder le cap.

  • Prendre le rythme

    Prendre le rythme

    long boulevard de solitude

    pas d’interruption

    pas de conversation, de découverte, d’interaction avec le monde extérieur

    nécessaire pour connexion avec le monde intérieur

    j’ai déjà tout ce dont j’ai besoin : les impressions et les images et les histoires

    le rythme de l’isolement — arrêter de sortir — faire des vivres — vivre en huis clos — marin immobile (pour le parallèle) — comme une danse hypnotique rassurante pour les génies qui président à la création

    faire silence en moi, apaisé le rythme de mon souffle, de mon sang, pour entendre la voix qui murmure à mon oreille

    scaphandrier en excursion. loin du monde. même si en apparence je suis là je n’y suis pas vraiment. coquille vide. rien à l’intérieur. personne à la maison. l’esprit ailleurs, parti dans un entrelacs de fil. il y en a de partout : des pelotes, des rejets, des segments noués, des bouts de broderie, du tricot, des trucs de tous côtés. ça marche bien, cette métaphore, pour le travail que je fais à Rochefort. je fabrique une corde de texte.

    bref

    pas la peine de m’appeler, j’ai perdu volontairement mon téléphone, coupé les liens avec le rivage j’ai pris le large.

    Photo de Raimond Klavins sur Unsplash

  • Seuil

    Seuil

    Au début, il y a une texture, une densité ou sa promesse. L’impression de ne rien toucher de tangible. Une sensation fugace. Des mots évanescents. La sensation de devoir avancer à pas feutrés, comme pour ne pas effaroucher le texte qui se tient là, à l’orée d’une clairière ou dans la pénombre d’un sous-bois de l’inconscient. À force de silence, les traits de sa silhouette se précisent. Ce n’est pas encore une forme, plutôt un contour souple, encore fragile, prêt à s’effondrer sur lui-même ou à s’effilocher au vent. Poser des mots, n’importe quels mots tant qu’ils sont chargés de la texture que j’évoquais tout à l’heure.

    C’est cela, le seuil, l’entrée dans le texte. J’ose à peine dire « dans mon processus créatif », puisqu’on n’en est pas encore là. Pour l’instant, il s’agit de collecter. Des impressions. De la matière. Des mots dont certains « iront » et d’autres pas, pour des raisons qui m’échappent et m’intéressent peu. Le temps passé à renforcer l’approche analytique n’est pas un temps passé à ouvrir les portes de la perception fine, celles qui sortent de soi et nous branchent à l’inconscient collectif, à sa sensibilité, à sa complainte, à ses espoirs et ses rêves et ses cauchemars et ses désirs secrets et ses espaces de vulnérabilité.

    Ce projet, Bloom, se tiendra juste là, sur la ligne fragile de ce qui relie le visible et l’invisible, le tangible et l’intangible, la lumière et la pénombre, la surface et les profondeurs. La première étape du travail consiste à la tendre, cette ligne, la tendre en moi, dans la durée, pour pouvoir ensuite funambuler sur elle le temps de dizaines de milliers de mots, d’une poignée de visages et de graphies anonymes ; d’histoires, d’impressions et de sensations et d’émotions restituées tantôt à l’horizontale, tantôt à la verticale – quelque forme que cette idée dessine.

    Au début, il est trop tôt pour parler d’histoire, de ligne d’action, de personnages, de genre, d’univers, de style. Au début, c’est sensuel et sensoriel et impossible à communiquer parce que cela n’existe qu’à la lisière de la perception, trop fugace pour être traduit en mots. Tout reste à construire, à découvrir, à explorer, puis à trier.

    Photo de Slava Jamm sur Unsplash

  • Who can handle me?

    Who can handle me?

    « Your face sits in my periphery like a treeline street. Nothing is ours to keep. Saya you don’t have to conform. Place your knees on the ceiling and the ceiling will turn into the floor ».

    « My ADHD means I cannot focus on more than one thing at a time ».

    People tend to expect continuity in the attention they receive from us. I’m incapable of such continuity, are you?

    Everyone is so focused on their lives, the overwhelming nature of them, that they get lost in the maze of expectations, self-imposed or not.

    Crush artistique instantané pour l’univers musical de Saya Gray.

    Je peux être intense, tant dans ma présence que dans mon absence. Des mondes voyagent en moi, m’absorbent et me recrachent.

    Toute impression de ma stabilité est une illusion

    Amas de cellules en mouvement perpétuel, shaker d’atomes monté sur une centrifugeuse.

    La vie, un terrain d’expérimentation, de rencontres, d’existences à passer comme autant de costumes. La création comme un moyen de vivre plus vaste, plus large, plus ouvert, plus vite, plus profond, plus loin.

    Fragment par fragment, comme les pièces d’un puzzle qui trouvent leur place, une image de moi se constitue. À quoi ressemble-t-elle sinon au flou du mouvement continu qui m’agite ?

    « So if it’s ok, if it’s alright with you I’d like to give you a piece of mine, oh, just for peace of mind ».

    Aident à me rassembler : la solitude le silence les portes fermées la musique le parfum de l’encens le vol libre des corneilles le vent dans les voiles la dérive patiente des nuages ton parfum ta main sur ma nuque marcher dans la montagne sans croiser personne.

    Qui peut supporter the mess of me?

    Photo de Jr Korpa sur Unsplash

  • Certains jours, les mots

    Certains jours, les mots

    Rouillés.

    Réfractaires.

    Synapses paresseuses.

    Pourquoi une telle haine des phrases nominales ?

    Tout un livre en phrases nominales.

    Aucun verbe, mais des mots, des choses, des images, des sensations, le langage en passerelle vers l’expérience sensible.

    Absence de verbe, absence de point de vue ? Non.

    Le filtre d’une subjectivité derrière le choix des impressions et des mots.

    Parfum entêtant de l’encens.

    Fragments d’existence pour impressionnisme radical.

    Aussi peu de déterminants que possible.

    Libre cours de l’imaginaire. Flottement. Apesanteur. Soudain, un flash comme un rayon de soleil dans la dentelle d’un nuage orageux.

    Vieux thé surinfusé à la saveur passée de photo sepia.

    Du mouvement sans action. Coup de vent glacial dans les rideaux.

    L’articulation souple de la poignée d’une fenêtre.

    Tranches vieillies des livres en ligne sur leur étagère. Classification par collection. Désordre alphabétique. Désordre des tailles. Tas de livres sur le plancher, sur la table basse, dans un frigo désaffecté, volumes à l’horizontale dans les tiroirs. Boulimie de mots et d’histoires.

    Pourtant certains jours, l’anémie lexicale. Pas tant lexicale, d’ailleurs, que de destination ou d’itinéraire. Ou les deux.

    Alors, un fer à repasser rouillé. Un grille-pain grillé. Une sculpture éventrée. Une plante avachie. Un bouquet desséché. Une épave échouée dans le cerveau et dans le corps et dans la pièce et sur la page.

    Certains jours, les mots.

    Photo de Francesco Ungaro sur Unsplash

  • Hippodrame

    Hippodrame

    Rien à raconter sur ce titre, mais je voulais le consigner quelque part parce qu’en lisant de travers « hippodrome », j’ai senti l’étincelle de quelque chose. Un drame équestre, un mélodrame en calèche ? Ou une version plus métaphorique, comme un drame lancé au galop. Hippodrame, donc.

    Je m’interroge sur la légèreté et la complexité. Peut-on vivre légèrement une situation complexe ? Quand on dit « c’est compliqué », est-ce d’abord parce que ça manque de légèreté ?

    Je réinvestis mon écriture. Après une année presque et demie de jachère, je retrouve l’élan quand je tombe sur un appel à textes ou un simple mot, comme aujourd’hui. Je continue à rêver des paysages complètement fous. La nuit dernière, en avion, je longeais d’immenses murailles mi minérales (façonnées) mi végétales.

    J’ai goûté un café très floral. Le sakura de chez Books & Coffee. Et un autre dont je n’arrive pas à dire s’il me plaît tant ses arômes sont prononcés. Je ne l’ai pas sous la main, c’est un café de Colombie supposé porter des notes de fruits cuits, cerise et cardamome. Je les cherche. Ma mouture était trop grosse ce matin. Je réessaierai.

    Je m’interroge sur ce nouvel impératif social de protéger les gens contre ce qui pourrait les perturber. Contre la vie, quoi. Il y a vingt ans, pour un projet d’animation au conservatoire, j’imaginais un monde de surprotection dans lequel les humains vivaient à l’intérieur de bulles en plastique qui absorbaient tous les chocs. À force de vivre sans aucune perturbation, ils se transformaient en crevettes. Il est peut-être temps de dépoussiérer ce projet.

    Être dérangé, c’est l’essence même d’être vivant. Sinon, on ne sortirait pas de la matrice originelle. Et encore, même dans le ventre maternel, il y a des agressions et des dérangements. C’est ce qui nous façonne. Je me demande à quoi ressemblerait une société du confort total. À part à une société de crevettes. On en a des prémices dans Judge Dredd. Le thème n’est pas nouveau. Je tire une ligne au moment où l’on veut rendre l’art inoffensif.

    Lu dans un article aujourd’hui : « Ces indications permettent aux lecteurs de prendre des décisions éclairées quant à la pertinence du livre en fonction de leurs besoins, préférences ou considérations personnelles. Ils [aident à] éviter des expériences de lecture potentiellement inconfortables ou inappropriées tout en respectant la diversité des sensibilités et des attentes des lecteurs. Les avertissements […] sont étroitement liés au concept de safe space« .

    Le livre est un « safe space » par essence. L’endroit insécurisé qui est révélé par la lecture, c’est notre propre psyché. La littérature, l’art en général, doit s’attacher à sa liberté d’offrir des expériences inconfortables, impertinentes, inappropriées, indifférentes aux préférences et considérations personnelles des lecteurs. L’art, s’il doit avoir une fonction sociale (et c’est discutable), peut être un espace de perturbation du statu quo, en particulier le statu quo internalisé du lecteur. L’art nous sort de nous.

    Si nous l’utilisons uniquement pour qu’il conforte nos biais et croyances et visions du monde préexistants, pour qu’il nous maintienne dans le paradigme que nous connaissons déjà, il n’est qu’un produit de consommation comme un autre, destiné à répéter le discours dominant, outil de propagande passive. L’ont bien compris les grands patrons impérialistes des grands groupes éditoriaux.

    Je lis (et écris !), de temps en temps, des livres confortables, mais je ne me leurre pas à leur sujet. Il leur manque cette capacité à éclairer pour moi le monde sous un jour nouveau.

    Il ne s’agit pas de perturber gratuitement, de choquer pour choquer, mais de produire une œuvre sincère et vulnérable, et d’accepter que l’Autre, qui reçoit notre vérité la plus crue, puisse la trouver inconfortable. C’est à mon sens là, dans ces espaces de friction entre soi et le monde, entre soi et l’altérité, que l’on peut réellement grandir, et que l’existence trouve un semblant de sens.

    Échapper à l’inconfort, s’enfermer, collectivement, dans l’injonction à ne pas déranger, c’est peut-être là le plus cavalcadant des hippodrames.

    Photo de Morgan Housel sur Unsplash