Catégorie : fiction courte

  • Pauline

    Soirée. 40 trentenaires, dans toutes leurs variantes : mariés, en concubinage, PACSés, parents, pas parents, la plupart architectes. Et Marcus, trente deux ans, au milieu, qui s’emmerde. Qui ne se reconnaît pas dans cette assemblée. Qui veut s’entourer d’une autre tribu.
    « Les femmes aujourd’hui veulent les privilèges que leurs mères ont gagné et veulent que nous, les hommes, soyions plus disponibles tout en gagnant autant que nos pères. On est foutus »
    Son voisin de table met le doigt sur le défi de l’homme moderne : Être un bon mari, un bon père et un travailleur efficace et ambitieux.
    Marcus n’arrive pas à apprécier cet instant hors du temps, à l’arrière d’une maison du Cap. Il sourit pour faire bonne figure, il ne connaît pas ces gens. Il est là en tant que +1 de Coralie, sa femme. C’est l’anniversaire de Sombre, une des collègues hyperactives de Coralie.
    Pourtant tout est réuni pour une soirée mémorable : guirlandes d’ampoules, tables en extérieur, température idéale.
    Il se sent déconnecté, mal aligné, malheureux.
    Des gens dorment dans des tentes. Il y a de l’alcool et de la weed.
    « Tout ça était bon il y a dix ans, pense-t-il, mais je ne m’y reconnais pas aujourd’hui. Le temps de la fête est derrière moi, j’ai perdu trop de temps à ne rien construire. Je ne veux plus perdre de temps »
    Il pense à son grand-père en train de mourir d’un cancer, à petit feu.
    « Se peut-il que mon malheur vienne de là, de cette proximité avec la mort ?
    Ou est-ce que j’aspire à plus, à autre chose, qui ne vient pas ? »
    Marcus a la sensation de se heurter à un mur de verre. Il peine à atteindre les objectifs qu’il s’est fixés. Il lutte contre lui-même, contre son énergie qui s’épuise trop vite, contre son inexpérience qui l’empêche de convertir l’intégralité de ses essais, contre son impatience qui lui fait trop souvent préférer le court terme à la construction.
    Ce soir, il a peur de stagner. Il voit ceux qui l’entourent et il projette sur eux sa peur de la faiblesse, de la médiocrité. Il repense à ce type de six ans son aîné, qui vit comme un adolescent, avec qui il a passé un après-midi récemment. Il ne veut pas s’entourer de ces gens. Il veut intégrer des cercles plus restreints, plus élitistes.
    Il regarde les gens et l’inégalité naturelle lui saute aux yeux. Les femmes laides à côté des jolies, les hommes dégarnis et bedonnant à côté des hommes aux traits fins, à la chevelure abondante.
    Il les imagine dans leur salle de bain, seuls, le matin, contemplant la défaillance de leur corps.
    Il sait qu’il est le méchant de l’histoire. L’égoïste qui fait passer son ambition avant les relations humaines. Il en souffre un peu mais c’est une souffrance qu’il accueille volontiers. Elle est le prix à payer pour le destin auquel il se consacre.
    Marcus sait qu’il pourrait être heureux. Le bouddha a montré le chemin. S’il abandonnait son ambition, s’il acceptait la lenteur du chemin, il serait serein. Mais il ne veut pas. La frustration est son moteur. Son insatisfaction le pousse à se lever le matin, à se coucher tard, à travailler le dimanche matin après cette soirée, quand tout le monde ne pense qu’à se laisser chauffer au soleil.

    #

    Pauline rêve d’enfants. Blonde, les yeux pétillants. Elle est irrémédiablement attirée par le ventre des femmes enceintes et par les bébés. Elle n’ose pas s’approcher. Elle observe de loin.
    Mais Pauline est seule.
    Pauline travaille. Elle cherche encore son homme idéal.
    Pauline est architecte et comme tous les architectes elle se noie dans les horaires impossibles. Elle n’a pas le temps pour des activités qui lui permettraient de rencontrer quelqu’un.
    Sa dernière histoire remonte à un an. Elle adore le lapin que lui ont offert ses copines pour son dernier anniversaire mais il ne lui fera jamais d’enfant.
    Les soirées auxquelles elle est invitée sont remplies d’hommes en couple. Elle court tous les matins pendant une heure et passe trois heures par semaine en salle de sport parce qu’une femme moderne doit prendre soin de son corps.
    C’est une battante. Elle ne s’en laisse pas compter.
    Mais le soir, elle est seule.

    #

    A cette soirée à l’arrière d’une maison du cap, Marcus et Pauline discutent. Il y a la femme de Marcus pas loin, son fils qui s’endort sur ses genoux, mais pour un instant il oublie peut-être un peu le travail et Pauline oublie peut-être un peu sa solitude.
    – Je vais me coucher, vient dire Coralie.
    – Je reste un peu dehors, lui répond Marcus.
    Elle lui envoie ce regard qu’il ne supporte plus, celui qui le fouette et dit, sans que les mots aient besoin d’être prononcés, « Tu es mon mari, tu devrais te coucher en même temps que moi ». Il y a de la volonté de contrôle dans ce regard, mais aussi de la lassitude et une forme de tristesse à cause de toutes ces heures qu’il passe déjà loin d’elle – peut-être par besoin de préservation.
    Elle souhaite une bonne nuit à Pauline et, portant leur fils dans les bras, se dirige vers la chambre que Sombre leur a réservée dans la maison de sa grand-mère.
    Le volume des conversations a baissé sous les pins. Les fonds de bouteilles finissent dans les verres. Armand qui, derrière sa timidité, aime bien Marcus et aimerait devenir son ami, lui demande:
    « Tu travailles sur quoi, en ce moment ?
    – Je cherche des fonds pour monter une équipe de développeurs pour un projet d’application destinée aux seniors qui ont besoin d’un suivi médical régulier. Et toi ? »
    Il ne voulait pas relancer la conversation. Entouré d’architectes, parler de programmation et de vieux malades lui semblait un bon moyen de clore le moment. Alors il pourrait se réintéresser à Pauline et à son parfum ambré. Mais Armand est d’humeur bavarde.
    – On vient de gagner un appel d’offre pour une chantier d’école primaire au Haillan.
    Pauline est assise en face de Marcus, elle lui envoie parfois des regards en coin. Il s’enfonce dans sa chaise de jardin en plastique, sirote une gorgée de son verre, et fait semblant de s’intéresser au débat que lance Manu, provocateur et aigri.
    – C’est le problème avec l’architecture, tu vois. On est tous dépendants des appels d’offre, le système nous ruine.
    Manu vient de se lancer à son compte et découvre que la réalité n’est pas aussi rose qu’il la rêvait. Plutôt que de se prendre en main et de changer ses stratégies, il pointe le système du doigt. Armand hausse les épaules. Les lumières de la guirlande lumineuse lui donnent un air fatigué.
    Fanny reste silencieuse. Elle porte sur le visage la déception de son récent licenciement. « Elle ne fait aucune heure sup » s’était offusquée Coralie, « en plus ce n’est pas une bonne archi ».
    Marcus a l’avantage de la distance. Il n’est pas de leur monde, il ne partage leurs enjeux que par procuration. En fait, il se fout de la conversation mais ils ne sont plus assez nombreux sur la terrasse pour qu’il puisse se lever sans paraître impoli. Un instant, il est tenté de le faire quand même. Les transats ouverts au bout du jardin offrent une pénombre bienvenue, un espace parfait pour échanger quelques mots plus intimes.
    Pauline bâille.
    – Il n’y a plus de vin, remarque Marcus en renversant une bouteille vide au-dessus de son verre.
    – Il en reste dans la cuisine, l’informe Pauline.
    Il se lève en demandant « où ça ? »
    Elle se lève en répondant « Je vais te montrer ».
    Anne leur jette un regard désapprobateur mais elle est surtout inquiète de l’image que donne Manu. « Tu as trop bu, arrête », lui reproche-t-elle.
    La cuisine est étroite et encombrée. Pauline ouvre un placard: « Je crois que c’est là ». Marcus doit se coller à elle pour l’aider à chercher. Leurs corps pressés l’un contre l’autre, ils restent plus longtemps que nécessaire devant les étagères chargées de bouteilles d’eau et de jus de fruit pour le lendemain.
    – Je n’en vois pas, constate Marcus.
    Pauline referme le placard et s’y adosse, mains collées contre le bois de la porte.
    – Je croyais qu’il était là, se justifie-t-elle.
    Son regard reflète un rayon de lune. Marcus pense à Coralie, à son regard rempli de reproches. Il tend la main. Sur le plan de travail, il y a une bouteille.
    – Trouvée, fait-il.
    Les épaules de Pauline s’affaissent à peine. En sortant de la cuisine, leurs peaux s’effleurent. Marcus se penche par-dessus la balustrade du balconnet qui fait le tour de la maison.
    – T’as vu cette lune ?
    Les sons de la conversation leur parviennent depuis le jardin, à leur gauche. S’ils voulaient, ils pourraient s’installer sur les marches, juste là, et regarder la lune.
    – Vous avez trouvé ?
    Anne, qui veille sur tout le monde, est venue les chercher. Marcus lève la bouteille et ajoute:
    – T’as vu cette lune, Anne ?
    Elle se penche avec eux par-dessus la balustrade. Pendant un instant ses traits semblent s’attendrir. Le moment est fugace.
    – Bon, vous venez avec le vin ? Ils ont soif là-bas.
    Marcus retient un soupir. Pauline s’attarde. Quel choix ont-ils ? Marcus s’arrache à la balustrade et frôle Pauline en suivant Anne.
    Un grand « ah » l’accueille lorsqu’il dépose la bouteille sur la table et s’empare du tire-bouchon en disant avec le sourire:
    – Elle était bien cachée mais on a fini par la trouver.

  • Nuances de café

    Je prenais Julie entre les sacs de café pendant sa pause. Les grains roulaient sous corps, marquant sa peau du pointillisme de nos ébats.

    – Tu prends une tasse ? me demanda-t-elle en boutonnant son chemisier.
    – Ne boutonne pas si haut.
    En grimaçant, elle protesta :
    – Mes clients…
    – Ils seront contents.
    Sans me quitter de son regard appuyé, Julie ferma les boutons restants. Jusqu’au col.
    – Bon, tu le veux ce café ?
    – Oui.
    – Installe-toi en salle, je te l’apporte.
    C’était comme ça avec Julie, des moments saccadés à la caféine. Je l’avais rencontrée un jour où, fatigué, j’étais entré dans son coffee shop en demandant un café noir et serré.
    – On ne fait pas ça ici, m’avait-elle dit d’un ton sec, le café si épais que la cuillère tient toute seule dedans, faut aller ailleurs.
    J’avais souri.
    – Ok. Faites-moi une proposition dans ce cas.
    – Tout dépend ce que vous voulez. Si vous voulez de la caféine, vous pouvez prendre un café filtre. J’ai un café d’Éthiopie, une merveille, ou un autre du Vénézuela, délicieux. Pour du goût, prenez plutôt un expresso.
    Elle avait les yeux qui pétillaient. Rien qu’à l’écouter parler de ses cafés je voyageais.
    – Va pour le goût, alors.
    J’avais échangé ma tête d’ours mal léché pour une curiosité amusée. J’aimais déjà cet endroit. Sur la mezzanine, une grande table en bois accueillit mes carnets et mes stylos. Mon casque sur les oreilles, j’oubliai mon environnement jusqu’à ce qu’elle apporte mon café. Impatient de découvrir l’expérience qu’elle m’avait promise, je laissai les vapeurs porter leurs arômes à mes narines avant d’aspirer une première gorgée de liquide. Tout ce qu’elle m’avait dépeint, la terre, le pamplemousse, tous les arômes étaient là. C’était la première fois que je goûtais le vrai goût d’un café, pas juste sa version brûlée par une torréfaction sauvage et une préparation précipitée.
    Trois visites plus tard, elle me tutoyait et nous parlions de nos passions respectives. Trois mois avaient passé depuis.
    – Tu viens avec moi ce soir, je vais avec un groupe de potes voir un concert dans un bar ?
    – Non, je bosse ce soir.
    Julie secoua la tête, les lèvres pincées, et redescendit derrière son comptoir. Je n’avais rien de prévu ce soir-là et elle le savait. Ou elle s’en doutait. J’avais cessé de croire aux relations amoureuses. Pas par défaitisme mais par ennui. Je me sentais bien en compagnie de moi-même et chercher davantage que la compagnie saccadée d’une femme dans une arrière salle ne m’intéressait pas. Je m’étais coupé de ma vie sociale pour me consacrer à ma carrière, c’était un sacrifice qui avait des airs de bénédiction.
    – Tu pourrais au moins faire semblant de t’intéresser à moi, fit Julie en posant sous mon nez une part de carrot cake.
    – Je m’intéresse à toi, je n’ai juste pas envie de sortir. Je ne m’amuse plus en soirée, et de toute façon je dois éviter les sons trop forts.
    Elle se détendit, pas au point de sourire mais une petite étincelle pétillait dans son iris.
    – Ta mauvaise foi n’est même pas convaincante.
    – C’est tout son intérêt. Si je me prenais au sérieux, tu ne me laisserais pas faire ça.
    Je lui saisis les hanches et la rapprochai de moi pour l’embrasser. Elle referma ses lèvres sur les miennes et se retira en douceur, en me posant un doigt sur la bouche et en murmurant « Pas devant les clients ».
    L’équilibre que je maintenais était fragile. Elle avait beau être très prise par sa boutique, elle voulait des soirées à deux, collés sur le canapé devant un film, et des weekends en amoureux à avaler des kilomètres sur les routes de France. Ces deux perspectives me serraient le ventre, pas dans le bon sens du terme.
    Je quittai le coffee shop sans qu’elle ne soit remontée me voir.
    – Grosse journée ? lui demandais-je en réglant mes consommations.
    – Pas spécialement.
    Je tentai un sourire. Elle resta froide.
    – À plus ?
    Mon ton interrogatif marquait déjà ma défaite. Elle s’insinua dans la brèche.
    – Ouais, peut-être.
    Je battis en retraite. La porte se referma devant moi. De l’autre côté de la vitre, Julie riait avec son collègue. J’étais hors jeu.
    #
    – Non, pas aujourd’hui, fit Julie lorsque je lui proposais de la retrouver dans la réserve à sa pause.
    – C’est à cause d’hier ?
    – Voilà ton café. Tu veux autre chose ?
    Elle regardait sa caisse. Son collègue venait de poser le gobelet de papier sur le comptoir et me fixait avec un regard mauvais.
    – Oui, une réponse. Dis-moi ce que je peux faire pour te réconcilier avec moi.
    – Je n’ai peut-être pas envie de me réconcilier.
    – Et si je te propose de venir avec moi au ciné ?
    – Ce n’est pas de cinéma dont j’ai envie.
    – Alors le concert, répondis-je presque suppliant.
    – Pas comme ça, non.
    – Julie, viens. Parlons-en.
    Elle leva enfin le regard. Il était sombre.
    – Pourquoi ? Pour que tu puisses me convaincre de baiser avec toi dans l’arrière-boutique ?
    J’eus un mouvement de recul.
    – Ce n’est pas…
    – Parce que c’est tout ce que tu me proposes jusqu’à présent.
    Je me tus. Je saisis mon gobelet et partis, le ventre serré. J’abandonnai le café dans la première poubelle que je croisais. Je n’en voulais plus.
    #
    Je regardais dans le vide au-dessus de ma page blanche. Il me restait cinq jours pour rendre cette illustration et je ne l’avais pas commencée. Julie me restait dans la tête. Je ne lui avais pas reparlé et j’évitais le quartier du coffee shop. Ma main se mit à dessiner, mon esprit ailleurs. Quand elle eut fini et que je regardai le dessin, c’était Julie et ses cheveux fous, Julie et sa chemise à carreaux entrouverte sur ses seins. Je froissai la feuille. Il était temps que j’aille faire un tour.
    Les rues sentaient l’hiver. Le vent soufflait son humidité glaçante qui engourdissait mes pensées. Des fonctionnaires dans des nacelles au bout de bras articulés installaient les décorations de Décembre. Peut-être y aurait-il de la neige cette année ? Le temps semblait vouloir s’y prêter.

  • Randomness #75

    Plastique tendu. Encre de Chine. Coulures. Dorures ébène. Moi, ma peau nue qui sert de toile. Toi qui sers de support à mes mots frappés sur le clavier d’ordinateur collé entre tes cuisses écartées. Sous ton jean, la fente ouverte. Moi, bandé à n’en plus pouvoir, excité à mort par la vision de ton énergie créatrice en éveil total. La vie rêvée. Le partage de ces énergies folles qui nous habitent et qui nous rendent vivants, toi et moi. Rien d’autre ne pouvait donner sens à nos vies que la rencontre fracassante de nos deux génies artistiques. Moi qui peins les mots. Toi qui encres les formes.
    Ô coque plastifiée où se déversent les liquides de ton art, à toi. Dilutions, projections. Rencontre et intersection des chemins tracés d’encre. Mystère du hasard livré.
    Ton regard, concentré, ton attention à la fois tout à l’extérieur et toute intérieure. Fulgurance de l’instant, qui impose la livraison totale de nos êtres à la création. Tes moues appréciatrices. La cigarette que tu viens d’éteindre était la dernière. En as-tu seulement conscience ? Et moi qui tape ces mots, moi qui suis orfèvre du rien, de l’invisible, du sens qui ne se devine que dans l’effort de la lecture. Les anneaux à nos doigts, que représentent-ils sinon l’alliance inévitable de deux esprits ? Nous unis dans nos introspections totales. Jamais plus distants, plus absents au monde, et jamais plus proches. Ne pas faire de mon art une démarche de l’intellect. Ce serait le priver de sa Beauté.

    « Vous connaissez Faulkner ?
    – De réputation.
    – Ah ! il faut impérativement que vous le lisiez ! C’est le plus grand auteur du XXe siècle. Le seul. Quand sort A bout de Souffle, vous vous souvenez, ce que … dit à Belmondo ? »

    Sur le quai de la ligne 11, à la station Mairie des Lilas, Brassens n’en finit pas de fumer sa pipe et jusque dans les rames du métro on fait des rencontres exaltantes.

    L’amour, le sexe que je te fais matin et soir, mes lèvres contre les tiennes, ma langue qui s’insinue au fond de ta vulve, qui va débusquer le pépin qui t’enlève à ce monde et t’entraîne dans des contrées d’extase, cet amour-là est le meilleur de ma vie. Le seul qui vaille la peine que je m’offre. Ta générosité est sans égale.

    San Francisco, été 68. J’étais là et toi aussi. Que faisions-nous ? je ne m’en souviens plus. Les souvenirs sont flous, brumes de drogues, d’alcools, brumes de la mort qui nous a arrachés à cette existence-là pour nous amener ici aujourd’hui, dans un appartement parisien du XXIe siècle, toi pendue à tes murs, agrafe plantée dans le plastique et le plâtre, moi à terre dans ta kitchenette, ordinateur et musique sur les cuisses, incapable de décoller mais si près, si près d’y arriver.

    Tu piétines quelques fringues, tu projettes de la peinture, de l’encre, sur les plastiques bombés et je crève de désir pour ton corps. Sensation étrange et assez neuve, de l’excitation sexuelle causée par l’énergie que tu dégages et par l’énergie qui jaillit de mon propre acte d’écriture, qui est lui aussi, éminemment érotique, éminemment créateur.

    Je veux fumer.

    « C’est pas un métro, c’est un corbillard. Mais vous ne m’aurez pas, je suis vivante, moi ».
    Le métro est un incroyable lieu de pouvoir.

    Tu souris en découvrant tes mains tâchées d’encre. Ton bras sert de support à l’étalement de la matière. Je triture mon anneau, dont la circularité me rappelle l’infini. Il est sans début ni fin, il n’est qu’existence, simple étant et pur être tout en même temps.

    Ton talon ne touche pas le sol. Ta jambe fléchie est une invitation à la caresse. Je retiens l’élan qui voudrait me faire jaillir sur toi, arracher ton jean et t’…

    En pleine montée d’acide, Mary-Audrey nous a lâchés. Ils étaient tous trop défoncés pour s’y intéresser. L’événement est resté inaperçu.

    Tu as noué tes cheveux et enlevé ton pull. A ton nombril, le bijou renvoie des reflets aveuglants pour qui ne sait pas regarder.

    Mon sanctuaire d’écriture a toujours été dans un coin, assis à même le sol, dans un état d’esprit lointain, bien évidemment absorbé par les images mentales et celles venues de plus loin encore. Je maltraite l’ordinateur, c’est mon outil et si je ne l’approprie pas à mon corps je ne peux pas le travailler. Écrire est beaucoup trop intellectuel pour que je ne cherche pas la moindre opportunité d’y faire intervenir mon corps. Le contact à la matière de ce qui écrit, le stylo, le clavier, n’importe, le contact de mes doigts contre la surface chaude et dure du clavier, ce contact-là est précieux au-delà de tout autre.

    Pink Floyd chantait The Wall avant même que tu ne naisses.

    Les fragments d’écriture, la solution est là. Fragments. Le sens qui jaillit d’une phrase lâchée là, comme une fabrication pop-artienne, une littérature de l’instant, sans recherche de cohérence apparente, tout est dans la recherche d’une unité de sens fluctuante. Une liberté de lecture, des mots qui renvoient à des images disséminées dans le livre. L’objet hybride, des mots fragmentaires, des presque rien du tout mais qui, lus dans l’ensemble, font jaillir un sens tiers. Pas de jeu sur les formes graphologiques, pas d’anagrammes quelconque, juste différentes formes artistiques mais qui se répondent les unes les autres dans une ronde de signification qui rendrait les unes sans les autres moins riches. C’est comme moi sans toi.
    J’ai piqué l’idée à Douglas Coupland.

    Mais le sens doit aussi jaillir de la structure, qui est un travail autrement plus intellectuel, réfléchi, mental, à mille lieues de l’euphorie créatrice qui m’habite au moment de taper ces lettres, d’assembler ces mots pour en tirer… quoi ? ce qu’ils ont à donner.

    J’ai envie de toi, de te serrer contre moi, de te ramener à moi et en même temps rien ne peut m’arracher à l’écriture.

    Sauf que j’ai envie d’une cigarette. Ou d’une taffe de tabac, simplement. Mais tu n’en as plus et je suis trop emporté pour quitter cette pièce, quitter mon état de concentration, je ne peux pas laisser tout cela en plan, il y a trop en germe, trop qui doive encore jaillir. Mais il faut que je mâche, que je suce, que je serre quelque chose entre mes lèvres. La fumée pourrait entourer ma langue, un bonbon fondre sous elle, une feuille de salvia occuper ma mâchoire. Mon corps doit travailler, surtout la bouche. Écrire appartiendrait à la phase orale ? Pas très étonnant quand on sait qu’écrire c’est avant tout communiquer. Créer c’est communiquer. C’est vouloir parler mais avoir trop à dire pour se contenter de la simple conversation. C’est avoir des mots qui grandissent en soi en permanence et qui exigent de sortir, qui pressent à la porte du langage et s’emmêlent les pinceaux dans les couleurs de la langue à tel point que le sens se perd et rejaillit là où on l’attend le moins.

    Je suis ailleurs. La feuille de Sauge que j’ai mangée m’aide peut-être à trouver une plus grande concentration sans réduire ma capacité à faire sens. Quand je relève la tête, tu es là, absorbée toi aussi, pas du tout abandonnée, plutôt heureuse, plutôt vivante. Moins nue que moi peut-être… mais je ne suis plus du tout dans l’excitation. Je sais que je pourrais la retrouver si je retournais mon attention vers toi mais… Sais-tu que nous sommes en train de poser les premiers jalons de notre atelier à venir ? De notre collaboration qui va au-delà de la vie quotidienne ? Crois-tu que nous vivrons vieux, ensemble, crois-tu que nous parviendrons à l’accomplissement qui est le nôtre tard ou plus tôt que prévu ? Je ne veux pas que tu sortes de ma vie mais tu l’as dit toi-même. La voyante ne croit pas que nous finirons ensemble. Et je ne le crois pas vraiment… Mon rêve disait autre chose. Mais que sont les rêves sinon des bases sur lesquelles construire, des bases que nous pouvons transformer et modifier ? Là, en cet instant, ma seule maîtresse, c’est l’écriture. Mais je sais qu’elle est ma fille. Toi tu es ma compagne, ma coéquipière, ma partenaire. Je t’aime.

    La clope de survie, tu l’as fumée en 1975, souviens-toi. Rien de spécial ce jour-là, juste une grosse envie de nicotine. Ou en fait même pas si grosse que ça. J’étais déjà mort, je t’attendais de l’autre côté sans impatience, juste avec envie. Envie de toi et de te retrouver, de revenir à l’unicité du Nous.

    Dans son trou, Alice n’en finit plus de tomber. Cette phrase n’est sûrement pas de moi. Mais si le trou était en fait la trachée du géant révérend Caroll, le sens serait transformé. Alice est mangée, comme le vieux menuisier dans la baleine. Alice avalée dévale les pentes intestinales jusqu’à l’expulsion excrémentielle qui lui est comme une nouvelle naissance.

    Ton regard est complètement infiniment absorbé par ta vision, tes mots commentent tes pensées et n’appellent pas de réponse. Tu me parles mais en fait tu parles ta vision, tu confirmes en l’inscrivant dans le monde physique du son une pensée qui n’est pour l’instant qu’une abstraction.

    Sans l’anneau qui me lie à toi de toute éternité, je suis incomplet.

    Faim. Dans l’assiette s’entremêlent les couleurs. Vert avocat, jaune mangue, rouge tomate et orange carotte. Un peu de rose radis ou de vert basilic, le tout baigné d’huile d’olive en filet de pêche et de taches de vinaigre. La salade nous promet longévité et éveil gustatif, sensoriel, sensuel. Je mange. Tu peins encore. Le secret n’est pas dans la simultanéité, il appartient à une autre sphère d’être.

  • La tentation de l’équilibre

    – Le bilan de l’année est positif, votre profit croît. Pour moi, c’est bien.
    Ma comptable me montre des courbes. Charges, recettes, bénéfices, déficits, mois par mois, année par année.
    – Ce qui est bien c’est que nous avons trois ans de recul maintenant, donc nous avons une bonne idée de votre situation.
    Je souris.
    – Parfait, lui dis-je, il me reste à mettre de l’ordre dans l’administratif pour vous permettre de mieux vous y repérer et de ne pas tout vous envoyer à la dernière minute, et ce sera excellent. Cette année devrait être meilleure, j’ajoute, parce que ma vie personnelle s’est stabilisée.
    Elle hoche la tête d’un air entendu. Nous sommes des gens sérieux. Nous parlons d’argent, pas de sentiments. Les émotions mettent le bazar dans les affaires, nous avons appris à les mettre sous cloche pour développer nos affaires.
    Ma comptable est en pleine expansion.
    – Ca fait quatorze ans que je vois des petites entreprises. La vôtre est saine.
    J’ai une gestion chaotique. Je n’étais pas très mûr quand j’ai lancé cette affaire. Je n’étais pas quelqu’un d’organisé. Savoir que ma boîte est saine malgré tout, cela me rassure. Quand j’aurai réussi à mettre de l’ordre dans ma gestion, tout roulera. Ce ne sera plus qu’une question de patience avant que je ne récolte vraiment les fruits de mes efforts.
    Je quitte son bureau avec le sourire et animé d’une énergie nouvelle. Je m’inquiétais de l’état de mon entreprise parce que ma trésorerie est dans le rouge. La semaine dernière, ma banquière me rassurait. Aujourd’hui, c’est ma comptable.
    Elles n’ont pas de raison de me caresser dans le sens du poil. Je les ai choisies pour leur franc-parler et leur esprit de gagnantes, pour leur capacité à me pousser quand j’en ai besoin, parce qu’elles ont sur mes affaires, un regard distant, objectif. Elles regardent les chiffres, pas les émotions.
    La peur, l’espoir, l’enthousiasme, m’empêchent de voir clair. Elles sont mes garde-fou.

    Je rentre au bureau. J’ai trois heures avant la fin de la journée, cela me laisse le temps d’appeler mes prospects et de gérer quelques dossiers. Je fais attention à finir à l’heure, parce que je ne veux pas mettre en péril ma vie de couple. Dans mon emploi du temps, deux heures sont réservées chaque jour à ma compagne.
    C’est le seul moyen de garder une relation solide. Comme le dit mon mentor: « si c’est important, ça doit être planifié ». Ça a été une révélation pour moi, d’entendre cette phrase, de réaliser que je vivais en réaction et non en proaction. Depuis que j’ai pris l’habitude de remplir les cases de mon agenda de tout ce que je fais, ma vie est devenue bien plus équilibrée. Il me suffit d’un coup d’oeil pour repérer mes excès. Je suis tenté, parfois, de travailler trop.
    Je me rappelle alors que ma compagne a besoin que je l’écoute. Elle a besoin que je lui consacre du temps, que je la câline, que je lui fasse l’amour quatre fois par semaine. Si je ne le fais pas, elle s’étiole. Si elle s’étiole, ma relation devient un problème, parce qu’elle va se plaindre, exiger que je sois là davantage, elle va penser que je ne fais pas attention à elle.
    Ce stress m’éloigne de mon travail.
    Je ne veux pas ça. Si je me laisse embarquer là-dedans, je n’atteindrai pas mes objectifs et tout ce que j’ai construit périclitera.
    Alors je préfère organiser chaque jour des moments pour elle. C’est un peu contraignant au jour le jour mais j’y gagne beaucoup sur le long terme.

    L’équilibre est important. Dès que je le perds, je me perds. Je commence à vivre au jour le jour et à oublier que « chaque jour est une marche vers demain » (un autre des mantra de mon mentor). Le temps que je perds aujourd’hui n’a pas l’air important mais ses conséquences s’amplifient à mesure que j’avance dans l’avenir.
    Quand je pense à tout le temps que j’ai gaspillé au début de ma vie d’adulte, le temps que j’ai passé à traîner avec des potes, à jouer aux jeux vidéo ou à essayer de séduire des filles que je n’avais aucune chance d’intéresser au lieu de faire quelque chose de productif, je me sens mal. J’évite de me perdre là-dedans, parce que ça aussi c’est une perte de temps, le passé c’est le passé, mais quand même! Je pourrais être tellement plus avancé dans ma vie si j’avais été plus mûr plus vite.
    Enfin, j’aurais aussi bien pu ne jamais me réveiller!

    Avant de rencontrer Cali, je ne me doutais pas de ce que je ratais. Je pouvais partir à la plage sur un coup de tête en milieu de semaine sans réaliser que je brisais ma concentration, mon élan productif.
    Depuis que j’ai appris à repousser mes gratifications immédiates, ma vie est bien plus structurée, bien plus constante à la fois en termes de sensations que de résultats. J’ai une excellente énergie, une régularité impeccable et mes clients sont ravis du travail que je réalise avec eux.
    Cali a commencé comme vendeur d’assurances. Il s’est vite rendu compte que le système ne jouait pas en sa faveur et que ses collègues se contentaient de miettes quand ils auraient pu avoir leur propre gâteau.
    Il a déconstruit les habitudes et les comportements des meilleurs vendeurs de l’histoire de sa boîte et il en a tiré une série de règles qu’il s’est appliquées. Ses résultats ont décollé en trois fois rien de temps et il a connu la plus rapide progression de l’histoire de sa boîte.
    A vingt-huit ans, il était le plus jeune senior manager de sa firme. Alors il a décidé de monter sa propre boîte et il l’a amenée à plus de 10 Millions de chiffre en moins de cinq ans. En partant de zéro!
    Je n’arriverai pas à ses résultats mais, wow, avoir la chance d’apprendre de lui, c’est juste énorme.
    Ses règles sont simples: 1) Penser à l’avenir, 2) Avoir une vie saine, 3) Rester concentré sur les résultats concrets plutôt que sur des rêves.
    Sa clef, c’est de trouver l’équilibre dans sa vie pour éviter de se disperser. Donc: prendre soin de son corps et de ses émotions. Il m’a appris à manger sain et à compléter mon alimentation avec les bons nutriments, et il m’a appris l’importance de nourrir sa relation de couple pour recevoir le soutien nécessaire dans les moments durs. Ça évite de partir en vrille.
    Et c’est tellement vrai!
    Depuis que j’ai appliqué ses conseils relationnels à ma vie de couple, Nora s’est épanouie et elle s’est rapprochée de moi de façon super forte. Elle est attentive à moi, elle m’aide à régler mes questions de boulot, elle me pousse quand j’en ai besoin et me recadre si elle sent que je perds mon cap. Ce qui est génial, c’est qu’elle est venue avec moi à un séminaire de Cali, alors elle comprend le système. On peut parler le même langage et je sens qu’elle est là pour m’épauler et qu’elle voit ma réussite comme sa propre réussite. On est une équipe et on va gagner ensemble !

    #

    Je souris. C’est une blague. De mauvais goût mais c’est une blague.
    – C’est un exercice d’impro ? Un jeu de rôle pour tester mes capacités d’adaptation ?
    Elle ne change pas d’expression, le visage fermé, le regard fixé sur mes pupilles.
    – Je te quitte, Sam, c’est pas un jeu. C’est la réalité. Je pars.
    Je me sens vaciller.
    – Mais pourquoi ? On est une super équipe ! On va gagner ensemble.
    Nora secoue la tête.
    – Non. Tu vas gagner tout seul. Ou tu vas perdre, je m’en fous. Dans tous les cas, ce sera sans moi parce que je pars.
    – Tu vas où ?
    – Pas ici.
    Je ne sais plus quoi dire. Tout s’embrouille dans ma tête. Une petite voix me dit de respirer. Je n’y arrive pas. L’air est coincé dans mes poumons. Je répète, idiot:
    – Mais pourquoi ?
    Nora baisse les yeux.
    – Je ne t’aime plus.
    – Mais je suis avec toi tous les jours. Pendant deux heures. Je fais attention à toi. Est-ce que je ne fais pas assez bien attention à toi ? Dis-moi ce que je peux changer et je le ferai!
    Je sais que je peux rattraper ça. Quoiqu’il se passe, ce n’est qu’une crise. Si je l’aborde avec méthode, je m’en sortirai.
    – C’est ça le problème, Sam, il n’y a rien de spontané. Tu calcules tout, tu contrôles tout. Tu me mets dans ton planning, tu suis tes protocoles quand on se voit, c’est nul.
    – Tu rigoles ? On n’a jamais eu de meilleure communication que depuis qu’on fait comme ça !
    Nora plaque son poing sur la table.
    – Justement! Et si j’aime ça, moi, qu’on ait une communication de merde ?
    Je laisse échapper un ricanement.
    – Ne dis pas n’importe quoi. Regarde comme on avance vite, regarde nos résultats!
    – Je m’en fous des résultats. Je veux juste vibrer pour quelque chose, je veux de la surprise, de l’inattendu.
    – « L’inattendu, c’est l’opium de ceux qui sont trop lâches pour prendre en main leur propre avenir »
    – Oh ça va!
    – Quoi ? Cali a raison. L’inattendu c’est séduisant mais c’est de l’agitation stérile. On ne construit rien dans l’inattendu
    – C’est avec lui que tu devrais te mettre en couple.
    – Dis pas n’importe quoi, tu sais bien qu’il est marié.
    Je réalise trop tard ce que j’ai dit. Tout d’un coup, je comprends. Je comprends pourquoi Nora me quitte.
    Mais je ne peux pas bloquer Cali. Ses idées ont transformé ma vie. J’errais sans but ni destination, je me laissais porter par les événements, réactif à tout, je ne construisais rien. Oui, il prend beaucoup de place mais c’est parce que je ne me sens pas encore assez fort pour tout porter sans lui. Il me rassure.
    Je me retiens de dire tout ça à Nora. Je sais bien que ça ne ferait qu’aggraver mon cas, qu’elle ne verrait pas la réalité de ce lien, son importance pour moi, pour nous, pour elle.
    Nous restons plongés dans le silence. Mon équilibre se fait la malle dans ce silence. Je réfléchis à ce que je vais mettre en place pour retrouver de la stabilité rapidement. Il faut quelqu’un dans ma vie. D’un autre côté, je n’ai pas le temps de séduire. Il me faut quelqu’un de disponible. Qui, dans mon entourage, serait prête à me soutenir, qui saurait m’écouter, partagerait mon hygiène de vie (nourriture, sport, sexe) et serait assez ouverte pour laisser sa juste place à Cali ?
    Peut-être Manon.

    #

     – Viens vivre avec moi.
    Manon me sourit.
    – Comme ça, sans préambule ?
    Je toussote.
    – Euh… ouais… Je prends un nouvel appart et je me disais… tu vois…
    – Et Nora ?
    Je reste évasif.
    – On a décidé de prendre un peu de distance.
    Manon mordille sa paille.
    – Je sers de bouche-trou alors ?
    Je crois que je rougis.
    – Mais non! Où tu vas chercher ça ? Je veux pas prendre un truc trop petit, mais si je prends un grand appart tout seul, je vais pas pouvoir me le payer.
    – Ah! Tu cherches un colloc! J’ai un pote qui cherche, lui aussi.
    Elle prend son portable.
    – Attends, je vais te filer son numéro. Il sera trop content.
    Je me demande si elle se moque de moi.
    – Oui, enfin non, j’espérais que…
    A court de mots, je tends le bras et prends sa main en boule dans la mienne. Je fais mon regard le plus pétillant et je la fixe. Son sourire s’adoucit.
    – Sam, je t’apprécie vraiment tu sais.
    Oh oh…

    Manon me laisse devant le café en m’embrassant sur la joue.
    L’angoisse commence à monter le long de mon échine. Le temps que j’ai perdu ce matin avec Manon, je ne le retrouverai pas. Ma journée de travail est bien entamée et je n’ai pas résolu mon problème.
    Je ne veux pas déranger Cali pour un si petit problème. Je fais défiler dans ma mémoire le souvenir de tous ses modules de formation. Lequel pourrait m’aider à traverser cette épreuve sans me laisser déborder par les émotions ?
    Une phrase me revient, quelque chose que Cali a dit dans une discussion informelle : « Quand j’ai un moment de doute, je vais au stand de tir. Ça me ramène à la réalité. En sortant, tout est à nouveau clair ».
    Je n’ai jamais cherché de stand de tir ici mais ça doit bien se trouver.

    #

    Wow! Quel pied!
    Je comprends mieux les Américains et leur fascination pour les guns. Ce truc est surpuissant! Avant même de tirer, le poids de l’arme qui repose dans mon poing, les vibrations de l’air quand les coups des autres tireurs partent, le parfum de la poudre, me galvanisent. Le mieux c’est de sentir l’arme reculer dans mon poing, mon épaule résister un peu trop, mon poignet se tordre. Ce n’est pas la douleur, c’est la puissance. Il me faut de la concentration pour accompagner le tir, une présence totale à l’instant. Si j’ai la tête ailleurs, si je réfléchis trop, la sanction est immédiate. Et encore! Le type du stand m’a dit qu’il me prêtait une arme facile, avec peu de recul.
    Quand je ressors, je me sens capable de conquérir le monde. Tout est clair, comme l’a dit Cali. Mon esprit est tendu, concentré, je peux plonger dans le travail. Je n’en décolle pas pendant cinq heures. Quelle satisfaction! Quel pied!
    Mais le contrecoup est sans appel. La solitude est comme un crochet dans ma mâchoire. Quand je relève la tête de mon clavier, tout le vide de mon appart me saute au visage.

  • Géraldine

    – Mec, putain! Je t’avais demandé de pas faire ça!
    Noé, en caleçon et robe de chambre ouverte sur un t-shirt, les cheveux ébouriffés, croque dans une pêche.
    – Chill, dude.
    – Mais merde, ça me fait chier que tu l’aies fait!
    – Je sais. Tu veux en parler ?
    – Non je veux pas en parler, je veux que tu l’aies pas fait.
    Noé écarte les bras.
    – Ça va être dur, là.
    Damien a le corps noueux. Il marche d’avant en arrière sur le perron. Il fait un pas vers la maison, un pas vers l’extérieur.
    – Mais pourquoi t’as fait ça ? Comment t’as pu me faire ça ?
    – A toi, j’ai rien fait.
    – T’as trahi ma confiance voilà ce que t’as fait!
    – Tout de suite les grands mots.
    – Parfaitement. Tu savais que je voulais pas que tu couches avec elle. Je te l’ai dit plusieurs fois et tu l’as fait quand même.
    – Le truc, c’est que tu n’as de droit ni sur elle ni sur moi.
    – C’est pas la question, putain! Tu savais que ça allait me mettre dans cet état, tu le savais.
    – Ouais.
    – C’est pour ça que tu l’as fait ? Pour me ruiner ?
    – Non mais écoute-toi un peu. J’ai pas couché avec ton ex à cause de toi, je l’ai fait parce qu’elle me fait bander et elle l’a fait parce que je la fais mouiller. Le monde ne tourne pas autour de ton nombril.
    – T’es un ami de merde!
    – Wow wow. Alors écoute, on va remettre les choses à leur place. Je veux bien que tu viennes pleurer dans mon salon quand t’es pas bien. Je veux bien que tu me balances tes histoires à la gueule à longueur de soirée et que tu te mettes sur ton smartphone quand je te parle de ce qui m’arrive. Je tolère que tu tournes mes choix en dérision, mais là je sature. Tu te pointes chez moi sans prévenir, tu me réveilles, et tu viens te plaindre que je pense pas à tes petits sentiments quand je choisis la fille avec qui coucher ? Il va falloir que tu prennes un peu de recul sur la situation et que tu changes de ton. Je ne sais pas où t’as vu que le monde devait te préserver mais j’ai une nouvelle pour toi: c’est pas le cas.
    Damien s’immobilise.
    – T’es un petit con en fait. Je croyais que t’étais mon pote mais ça te fait chier de me consacrer ton temps. T’as jamais été mon ami, c’est ça. Dans mon monde, les potes se serrent les coudes.
    – Se serrer les coudes veut pas dire que je remplace ta mère et que tu viens pleurer dans mes jupons.
    Noé soutient le regard de Damien. Un instant, il se demande s’il va devoir esquiver un coup de poing, mais Damien se contente de secouer la tête et d’enfiler son casque avant de partir.
    – Qu’est-ce qu’il est lourd, soupire Noé en regardant s’éloigner la moto.
    Il a couché avec Géraldine un soir d’abandon. Ce n’était rien, juste un élan qui les a portés l’un vers l’autre avec spontanéité et légèreté. Non, il n’a pas pensé à Damien au moment de glisser sa langue sur le ventre de Géraldine. Doit-il s’en excuser ?
    Il jette son noyau de pêche dans le caniveau. Il pourrait appeler Géraldine et lui demander des comptes : pourquoi elle l’a dit à Damien ? Elle sait qu’il est chiant, que ses valeurs sont au mauvais endroit. Il ne le fait pas. Il a envie de s’en foutre et le meilleur moyen, c’est de ne plus y penser.

    #

    Noé, réveillé pour de bon – bien trop tôt à son goût – s’est mis au boulot. Une tasse de café froid, remplie au deux tiers, lui tient compagnie pendant qu’il agence des couleurs et des formes sur son écran, la tête dans la chair de Géraldine. Il mi-bande. Son téléphone sur la table basse du salon joue à l’aimant avec son dos. Parler d’elle a ravivé ses souvenirs de leur nuit ensemble et il se dit qu’il en reprendrait bien un peu. Peut-être aussi parce que le boulot l’ennuie aujourd’hui, et qu’il cherche à se distraire, ce qui n’est pas la meilleure des raisons.
    – Tu veux passer ?
    Une heure plus tard, il termine de mettre un peu d’ordre dans son salon et ouvre la porte. Elle porte une jupe légère, facile à retrousser, et son petit blouson en jean qui lui rappelle les filles avec qui il flirtait dans les années 90. Elle lui jette ce regard hésitant des plans culs qui ne s’assument qu’à moitié. Elle n’est pas venue pour taper la discute mais est-ce qu’il va vouloir parler ? Prendre un verre ? Ou va-t-il la plaquer contre la porte à peine refermée et la baiser là, tout de suite, comme elle en a envie ? De se l’imaginer, elle est déjà trempée.
    – Tu bois quelque chose ?
    Merde.
    – Damien est passé ce matin.
    Il se demande pourquoi il l’a dit alors qu’il avait décidé de s’en foutre. Pourquoi ne l’a-t-il pas juste allongée sur le canapé pour la lécher ? L’inconscient et ses curieuses priorités.

  • Nourrisson

    Ample jupe en patchwork, elle ressemble à Esmeralda avec sa coiffure bouclée, sombre, et ses lèvres épaisses qui t’invitent à les mordre. Son épaule toujours nue, qu’elle ait froid ou chaud, qu’elle porte un pull ou pas. Ses pieds musclés dans leurs sandales, ses longues jambes de danseuse et son maintien altier, son port de tête, fier, sa voix rauque, profonde. Et son regard qui me cherche, me trouve, ne me lâche plus.

    – Je m’appelle Rana.
    Elle me parle de danse, de son corps qui vibre et qui virevolte. Je l’imagine contre moi, luisante de transpiration, de la musique en arrière plan, des bougies qui baignent la pièce d’une lumière douce.
    Sur le balcon qui me semble appartenir à un autre monde, exister dans une autre dimension, j’entends Alain et ses potes rire et parler avec leurs voix graves. Je me dis « revoyons-nous », je lui dis: « c’est cool, ça fait longtemps que tu danses ? »
    Je n’ai pas l’habitude de dire aux filles qu’elles me plaisent. Mon move c’est la main glissée dans le dos à la sortie d’un restau, le baiser volé au milieu d’une rue sombre, comme avec Sophie à la sortie de l’indien. Là il n’y a ni restau ni ruelle. La lumière de la cuisine est plutôt vive et je connais Rana depuis dix minutes à peine. Comment propose-t-on de se revoir à une fille qu’on connaît depuis dix minutes ?
    J’ai vingt-quatre ans, je ne connais rien à la vie. Ma première histoire a duré six ans et m’a laissé de belles cicatrices en forme de points d’interrogation : c’est quoi les relations, c’est quoi les filles, c’est quoi la vie avec une autre à ses côtés ? Ce soir, au milieu de la bande de mon pote homo, je me demande si ce ne serait pas plus facile avec un homme, mais je ne suis pas dupe, je les ai entendu parler de leurs histoires sur le balcon, j’ai perçu les regards de jalousie, d’envie, les hésitations… Homme ou femme, même combat.
    Vingt-quatre ans et je me sens comme un nourrisson.
    La soirée se termine. Elle part ou je pars, je ne sais plus qui part. Je ne la reverrai pas.