Auteur/autrice : Anaël Verdier

  • Se sentir vieux

    Se sentir vieux

    Pour la première fois de ma vie, j’ai décidé de préparer des CV et des lettres de motivation pour décrocher un job. Non, pas un job, un métier. Un peu un métier de rêve. Celui que je crée depuis treize ans mais version au-dessus. Je pense que ce sera difficile mais j’espère me tromper.

    Je me surprends à me sentir vieux, à me dire: « tu aurais dû faire ça il y a quinze ans! » et je me rappelle qu’il y a quinze ans j’aurais été incapable de faire ça, justement, et de faire valoir l’expertise qui est la mienne aujourd’hui. Mais je me sens vieux, à chercher un boulot aujourd’hui, alors que je n’ai pris aucun des chemins traditionnels, et que je ne demande pas un boulot traditionnel.

    Mais à quoi bon vivre si ce n’est pour faire remuer le monde ? C’est un peu la ligne de fond de ma vie, non ?

    La vie dans l’engagement. Il se trouve que mon engagement à moi c’est les histoires et la culture, parce que je vois l’état du monde et ça me donne envie de pleurer, et j’essaye d’apporter quelque chose avec mes livres et même si ce n’est parfois que du divertissement j’essaie de ne pas être trop dur avec moi-même et de me rappeler que c’est bien aussi, parfois, d’offrir aux gens de quoi mettre leurs soucis de côté, de quoi prendre une pause de leur vie quand celle-ci brasse trop.

    C’est un peu à l’opposé du coaching, qui est là pour mettre les individus dans leur responsabilité et leur dire: « maintenant, arrête de tourner autour, regarde le problème en face et rentre dedans. »

    Et je crois que c’est aussi un peu ça ce que je fais aujourd’hui, cette idée d’envoyer des CVs, c’est aller au cœur de la fabrique à histoires et opérer de l’intérieur plutôt que dans les marges.

    Pour rire je m’appelle « l’homme qui murmure à l’oreille des auteurs » et des fois c’est celui qui murmure à l’oreille des histoires, et c’est vraiment ça en fait, mon métier. C’est prendre une histoire et un auteur et les amener à se rencontrer au plus haut point de leur potentiel.

    C’est ce à quoi encourage L’artiste est un athlète comme les autres, c’est ce que je fais dans mes séances de coaching, c’est ce que je fais avec moi-même jusqu’à l’épuisement.

    Mais je le fais dans ma petite bulle confortable. Je veux le faire plus grand, plus vaste. J’envisage un gros changement de vie. Parce que c’est le moment, ça fait six ans que je fais la même chose, je sature. C’est comme ça, je connais mes cycles.

    De cycle en cycle cependant je vieillis, mon endurance est moins longue, ma récupération plus lente, et j’aspire à un peu plus de calme. Et je supporte un peu moins de me bousculer moi-même. Mais ce sont des choix, aussi, des envies que j’ai suivies, de vivre sans me laisser de porte de sortie, d’aller dans le cœur bouillonnant de mes aspirations sans plan B.

    C’est l’aventurier en moi qui dirige la barque. Et le vieux type en charentaise bougonne. Je suis un peu Monsieur Fredricksen en même temps que Russell, le vieux grincheux en même temps que le gamin qui court partout avec un enthousiasme inextinguible. Je me fatigue doublement, quoi.

    Je serai trop vieux le jour où je serai mort. Là, franchement, je suis au tout début de ma vie d’adulte. Je ne crois pas que l’on sache réellement ce que c’est qu’être adulte (c’est-à-dire être responsable émotionnellement en plus de tout le reste) avant 30 ans dans le meilleur des cas. Alors j’ai 6 ans. Je suis en CP.  Les rôlistes comprendront ça en termes de niveaux. Vivant de niveau 30, adulte de niveau 6.

    Alors c’est jeune, finalement, pour se pointer et dire: « voilà les gars, voilà mon CV ».

    Ça implique de croire en mes compétences et en ma valeur, et j’y crois, hein, je les constate à chaque fois que je parle avec un auteur de son histoire, je vois bien que je vois les choses autrement et je sais bien que c’est l’expérience qui s’exprime, et je vois bien que ça les aide à avancer, mes auteurs, quand je fais ça avec eux.

    Mais quand je rentre et que je suis seul et que je vois la barre de mes ambitions et le niveau que j’ai atteint, il s’opère comme un court-circuit, et le fait de ne pas être encore au niveau que je vise m’empêche de voir le niveau que j’ai atteint, et quelque chose en moi dit: « t’y arriveras pas. Tu devrais déjà y être ».

    Alors je me force à repenser à Pressfield. Et à Georges R.R. Martin. Et à me rappeler que si j’y étais déjà, ça ne signifierait, pour moi, que le début d’une autre ascension. Et l’air de rien, c’est déjà un peu ça, les sommets que j’ai gravis, et ceux que j’escalade maintenant.

    Je ne sais plus où j’ai lu l’histoire de ce type qui forme des alpinistes. Les aspirants viennent le voir en disant: « je veux gravir l’Everest » et il dit: « parfait, on va gravir ce petit pic, là, et je verrai si tu as ce qu’il faut ». Et ils y vont, un petit groupe et lui. Et ils grimpent, et ils suent, et c’est un pic assez sérieux. Sauf que, lorsqu’ils arrivent au sommet, ils réalisent que ce pic qu’ils prenaient pour la destination n’était que le premier d’une série de plusieurs, d’altitude et de difficulté croissante.

    Et la manière dont le type les évalue est la suivante: il regarde la réaction des membres du groupe lorsqu’ils découvrent qu’il leur reste 3 ou 4 autres ascensions. Et il y a deux réactions, il y a ceux dont le regard se voile, qui se disent: « oh non, pas encore ?! » et il y a ceux dont le regard s’éclaire, qui se disent: « génial, ce n’était que le début! »

    Est-il utile de préciser qu’être bâti pour l’Everest n’a rien à voir avec la force, l’agilité, le matos ou l’expérience, et tout à voir avec ce feu intérieur ?

    (Photo by Kelly Sikkema on Unsplash // Votre vie c’est cette carte)

  • L’amer artificiel

    L’amer artificiel

    Un rêve, une nuit, d’une mer de plastique. Moi flottant dessus, en zazen. Des nageurs qui se débattent avec les courants et viennent à moi. Il y a là des images qui m’évoquent Michel Gondry.

    La mer artificielle dans un moment d’errance, le Nord de ma vie a disparu, je le retrouve dans ces pages. Je suis fatigué de devoir me battre pour vivre la vie que j’ai choisi de mener mais c’est aussi parce que la vie que j’ai choisie est une vie de combat alors je ne peux pas trop me plaindre.

    Dans le rêve, je suis stable sur la mer en mouvement. Et cela me rappelle, en ces moments d’urgences et d’agitations extérieures, de rester fidèle à mes routines. Quand je les lâche, je me perds. Dormir assez. Me lever tôt. Limiter les temps d’écrans. Méditer et écrire avant d’ouvrir une boîte mail ou d’allumer mon téléphone. La routine c’est celle-ci: debout à 6h, petit déj dans la pénombre, pages du matin sur un cahier, puis le soleil se lève. Accompagner Seth à l’école. Rentrer. Écrire le roman pendant deux heures. Faire une pause. Ensuite seulement m’inquiéter du rythme des autres, de leurs demandes, de leurs urgences, savoir rester ancré dans mon rythme à moi, mes tâches importantes.

    Parfois, parce que le monde de l’immédiat prend trop de place, j’oublie que l’un de mes buts est de ne pas céder aux urgences factices. Remettre en perspective: dans une centaine d’années, plus personne ne se souviendra de moi autrement que par les traces que j’aurai laissées.

    Les erreurs du quotidien, les petits manquements, les mini déceptions, les cœurs que j’aurai enflammés ou brisés, les factures que j’aurais payées ou laissées en suspens, les rendez-vous ratés, mon absence de ponctualité, les coups de fils que je n’aurai pas passés, et les mails – ces milliards de mots qui bombardent mon esprit comme autant de missiles à tête chercheuse verrouillés sur mes neurones – que j’aurai ignorés, tout cela disparaîtra. Au mieux il en restera une ligne dans une obscure biographie: « Connu pour son insolente tendance à ne pas se soucier de la temporalité des autres ». Ma vie, mon temps, mon rythme.

    Quand je reçois l’email pressent d’un inconnu qui me reproche de ne pas lui avoir répondu au bout d’une semaine après son premier message, je réponds: « la philosophie de la maison c’est de prendre le temps ». La vie que j’ai choisi de mener exige de moi que je consacre de longues périodes hors du temps de l’urgence et de la précipitation, que je retarde mes gratifications, que je me concentre sur le projet en cours. Avec lenteur parfois.

    Dans cent ans, rien de tout cela ne restera. Seuls resteront les livres que j’aurai écrits, les livres que j’aurai aidé à écrire, et les traces de mes valeurs dans les descendants de ceux que j’aurai touchés.

    On se sent précipité dans ce monde. Tout le monde voudrait avoir fini hier ce qu’il projette de commencer demain. C’est absurde. Pourtant je suis le premier à m’inscrire dans cette urgence-là. Il y a tous ces livres dans ma tête que je voudrai voir exister. Qui exigent que je prenne le temps de leur maturation. Que je suis impatient d’avoir finis parce qu’ils seront la preuve que je suis fidèle à ma vocation, à mon choix de vie, à moi. Et que des fois j’en doute. Je doute d’être respectueux de mes aspirations profondes, alors pour ne pas ressentir la déception qui accompagne ce doute, je me submerge d’exigences intenables, d’urgences factices, d’amertume fabriquée.

    Être fidèle à moi, c’est reconnaître ce que j’ai fait, déjà. J’ai pris la décision, à 22 ans, de préférer l’écriture. J’ai suivi la voie la plus propice: scénariste et journaliste pendant six ans. J’ai su me détacher de ces écritures-là quand j’ai réalisé qu’elles n’étaient pas assez alignées avec ce que je voulais contribuer.

    J’ai su reconquérir ma voix d’auteur littéraire, nouvelle après nouvelle. Publier mes textes et trouver des lecteurs. J’ai écrit et terminé et publié. J’ai aussi vécu mon besoin de contribution en enseignant, en écrivant des manuels. Un tous les deux ans.

    Un tous les deux ans.

    Ce n’est pas l’écriture qui est longue, c’est la maturation. Et cette réalisation, cette année – un tous les deux ans – a été un jalon important. S’il me reste cinquante ans de lucidité, si j’arrive à garder cette cadence d’écriture pendant cinquante ans, alors je pourrai écrire 25 livres dans ma vie.

    25 livres qui soient à la hauteur de mes aspirations.

    25 livres.

    Seulement 25 livres.

    Il y a bien plus que 25 histoires dans ma tête. Il y en a des centaines, sans doute même des milliers. Toutes n’ont pas l’étoffe d’un vrai livre. 25. C’est une courte liste que celle-ci. Et elle est basée sur un postulat irraisonné. 50 ans de vie mentale active et pertinente. Cela exclut les blancs, les besoins de faire des pauses, les accidents…

    Je peux facilement perdre 10 ans. Je peux facilement perdre 5 livres. 20 livres. Si je n’en avais que vingt à écrire ?

    C’est une pensée libératrice parce qu’investir deux ans dans un livre devient un enjeu qui n’est pas seulement un enjeu productiviste. Choisir le livre avec lequel j’ai envie de passer deux ans de vie, le livre pour lequel j’ai envie de faire des recherches, des brouillons, avec lequel j’ai envie de me fâcher puis de me réconcilier (c’est une histoire de couples, mon histoire avec mes livres), avec lequel j’ai envie d’aller au bout, n’est pas l’affaire du caprice du moment.

    En ce moment – depuis Novembre – j’écris mon prochain roman. Si tout va bien il sera prêt dans dix-huit mois.

    Dans la culture de l’urgence, dix-huit mois c’est long. Trop long, même. Dans mon impatience je voudrais qu’il soit prêt depuis hier mais dans dix ans je serai fier qu’il existe. A condition de prendre le temps, aujourd’hui, de son écriture attentive.

    Bref, tout ça pour dire qu’au milieu de la mer artificielle et de ses boules agitées, je suis à la fois le noyé et le calme observateur. Et que chaque jour commence avec ces deux voies : la précipitation ou la patience. Chaque matin j’ai le choix de celle que je choisis. Si la première est la plus volubile, seule la seconde m’amènera à destination.

  • Et puis parfois…

    Et puis parfois, de grosses phases de doute, parce qu’il dure cet entre-deux, et puis finalement, ça fait tellement longtemps que t’es embarqué dans cette vie que tu n’as pas le choix, tu files avec elle ou t’écroules.
    Alors rebondir et décider que c’est bon, assez traîné.
    Et tu gagnes du temps, tu te dis: « je vais le regarder une dernière fois avant de le rendre public ».
    Parce que c’est l’angoisse, quand même, à chaque fois, tu plonges dans ta vulnérabilité. Ce n’est pas juste un boulot, c’est le vrai boulot, celui qui vient de ton âme.
    Alors tu t’accroches, tu te dis que ce sera plus facile plus tard, mais ça fait vingt ans que c’est la même danse, entre euphorie et excès de vulnérabilité, et même si l’on peut changer, peut-on changer ça ?
    Tu n’en es pas sûr. Ton livre affirme que l’on ne peut pas.
    La cure, tu la connais, la cure c’est de continuer à faire. Encore. Et encore. Et encore. En luttant contre la complaisance, en luttant contre l’excès de facilité.
    Alors va. Et fais.
  • Quand ça tangue

    Quand ça tangue

    La scène est simple. Il est 18h30, un lundi. La boutique de produits recyclés et disques vinyles et services-divers-sans-réelle-unité qui fait office de dépôt pour les courriers recommandés est ouverte, j’entre.

    « Je viens chercher un recommandé » dis-je en tendant l’avis de passage au responsable. Il regarde l’avis et me le rends en finissant ma phrase.

    « Que je n’ai plus. Il est reparti samedi ».

    Je le fixe avec un regard vide. Puis je pars.

    Alors que je sors de la boutique, en colère et curieux. Voilà la scène telle qu’elle aurait pu se passer.

    « Que je n’ai plus »

    « Attendez, on peut regarder cet avis de passage ensemble ? Vous avez reçu le courrier le 19 février, on est le 5 mars. Il est marqué: « le courrier sera conservé pendant 14 jours ». 28-19 = 9 (les jours restants en février) + 5 (les jours de mars) = 14. Donc vous l’avez envoyé le 12e jour. Ce n’est pas du tout responsable, vous vous rendez compte que vous avez une responsabilité vis-à-vis des gens qui envoient et reçoivent du courrier, blablabla-je-suis-en-colère-et-c’est-légitime ».

    Mais ce n’est pas ce qu’il s’est passé. Et je me demande pourquoi, pourquoi est-ce que je ne m’offusque jamais quand les gens, par négligence ou incompétence, interrompent la fluidité de mon expérience, me mettent dans l’embarras, compliquent ma vie, etc.

    Je ne suis plus timide, je n’ai pas particulièrement peur de conflit, je n’ai pas de crainte particulière ni de sentiment d’illégitimité. Alors j’ai décidé de refaire de le film au ralenti. Que s’est-il passé dans cette seconde et demie de mon regard vide ?

    Il y a eu l’incompréhension: j’ai fait les calculs dix-huit fois, je sais que le recommandé devrait être encore ici, pourquoi n’y est-il pas ?

    Il y a eu la colère: le type me dit ça avec toute la légèreté du monde, il a renvoyé mon courrier 2 jours trop tôt et ça ne le dérange pas.

    Il y a eu un peu de lassitude: je suis venu ici pour rien, je vais devoir encore m’occuper de cette étape, je pensais que c’était réglé.

    Il y a eu, surtout, l’analyse des conséquences et la recherche des solutions: bien, cela veut dire que le courrier retourne à l’envoyeur, que va-t-il se passer ensuite ? Est-ce que je peux juste attendre qu’il me revienne ou faut-il que j’aille le chercher directement ? Dois-je les appeler (mais ils ne répondent pas et ne répondent pas aux messages que je leur laisse) ou leur envoyer un recommandé (que je ne viendrai pas faire affranchir ici) ? Est-ce que le courrier était chronosensible et toutes ces étapes en plus peuvent-elles avoir des conséquences plus embêtantes ou est-ce que j’ai le temps de m’en occuper ? Quelle est ma prochaine étape ? Ah oui, sortir de ce magasin.

    Tout ça en l’espace d’une seconde, deux maximum.

    Ce que j’observe, cette fois et les mille autres fois où une situation comme celle-ci s’est produite, c’est que mon cerveau passe super vite en mode « résolution de problème » et cela implique d’accepter très très très rapidement la nouvelle situation: « ok le recommandé est reparti, que se passe-t-il maintenant ? »

    La partie de moi qui voudrait se mettre en colère, qui voudrait que l’on reconnaisse le tort qui m’est fait, qui s’offusque de ce que la réalité fut aussi malléable, n’est pas très développée ou ne s’exprime pas très fort, ou est ignorée par la partie qui cherche des solutions.

    Je ne sais pas si c’est un problème, si ma colère risque de ne pas se sentir entendue et de se transformer en rage (est-ce pour cela que j’écris, pour que ma colère exulte ?) ou si c’est indifférent, la colère passera et j’aurai gagné du temps à régler la situation.

    Je m’interroge d’un point de vue éthique: le fait que je ne m’exprime pas n’empêche-t-il pas la communauté de s’améliorer ? Quand mes clients ou mes proches expriment leurs insatisfactions je les écoute et je cherche à m’améliorer. A quoi bon vivre entre humains si c’est pour ne pas s’aider mutuellement à être meilleurs ? Si je ne dis pas à cet homme qu’il a merdé en renvoyant mon courrier deux jours trop tôt, je le prive d’un feedback important. Peut-être qu’il ne sait pas que des gens comme moi calculent le jour de retrait de leurs recommandés au plus pragmatique et que parfois ce pragmatisme les amène à attendre le 14e jour.

    Je m’interroge aussi d’un point de vue personnel: si, sur le coup, je n’ai pas exprimé ma colère, celle-ci est revenue m’agiter ce matin. Je m’imagine déposant une recommandation auprès de la Poste (en recommandé que, par mesquinerie, j’irais faire affranchir chez lui).

    La colère nous protège. Elle exprime nos frontières, les limites à ne pas franchir pour ne pas menacer notre intégrité. Mais ok, le type dépasse les limites en ne respectant pas les règles (12 jours au lieu de 14) et les gens doivent respecter les règles pour que le jeu fonctionne, et chaque fois que quelqu’un joue en-dehors du cadre, c’est le ciment social qui s’effrite, mais c’est fait.

    Je m’imagine retourner le voir pour lui dire en face ce que j’aurais « dû » lui dire mais le temps et l’énergie que cela me prendra en valent-ils la peine ? Je vais devoir y aller, revendiquer, protester, démontrer (je suis condescendant dans ma vision: « peut-être que vous ne savez pas que février est le plus petit mois de l’année et qu’il ne contient que 28 jours ? »), pour peut-être n’avoir aucun impact.

    Bref, je suis au contact de tout ce qu’il y a de plus positif en moi: la mesquinerie, la condescendance, la rage…

    Évidemment je ne veux pas ça. Évidemment, je ne veux trouver comment transformer cette expérience en quelque chose de lumineux et de solaire.

    Cette expérience fait écho avec des discussions que j’ai en ce moment, sur le cadre et ses mouvements, sur le fait que je change les règles, souvent. Et sur la résistance que cela provoque chez les gens qui m’entourent, la perte de repères, la peur, le doute. Et je continue. Je persiste à créer des situations qui sont source de confusion et qui poussent les personnes à se perdre. Parce qu’au bout de cet égarement, c’est souvent soi que l’on découvre.

    Quand j’étais au plus profond de ma crise identitaire et existentielle, j’ai été dans ce sentiment d’égarement, de perte de repères. C’est seulement là, dans la confusion et le brouillard, que j’ai pu construire le socle de ma clarté.

    Et dans cette absence de fluidité postale, finalement c’est aussi un peu ce qu’il se passe. La colère s’apaise à mesure que je fais les parallèles avec d’autres expériences, où j’accepte un monde en navigation perpétuelle, un monde qui tangue et qui demande au corps et à l’esprit de s’adapter à chaque instant, s’il veut rester en équilibre.

    Parce que passer trop de temps à dire « oh mince, ça tangue » ça n’est pas ajuster sa démarche, déplacer son centre de gravité, s’adapter. C’est risquer de passer par-dessus bord.

  • Courage et résilience

    Courage et résilience

    C’est facile de tomber amoureux de cette idée d’inconfort (mais si, vous savez, ce discours du développement personnel qui dit que pour grandir il faut aller là où ce n’est pas confortable). C’est facile aussi de l’utiliser comme une diversion.

    Prendre des douches glacées, marcher sur un tapis de braises, sauter en parachute, d’appeler cette personne qui vous fascine mais que vous n’osez pas approcher. C’est spectaculaire et mignon, on va là où l’adrénaline est la plus forte, là où la peur est la plus épidermique. Là aussi où elle est le plus dépourvue de sens.

    L’inconfort qui fait grandir n’est pas celui du spectacle, c’est celui qui se manifeste quand je marche dans ma peur, quand j’agis avec elle qui me serre le ventre, parce que c’est là qu’est le dépassement de moi. Ailleurs, c’est agiter de l’air, c’est faire un tour de montagne russe. La peur n’est pas liée au danger, si ce n’est à celui de découvrir ce dont je suis capable quand je fais sauter les freins artificiels avec lesquels j’ai pris l’habitude de fonctionner.

    Vieux discours rayés en forme d’automatismes, vieilles limites arbitraires que j’ai oublié de faire sauter. Avancer avec l’inconfort c’est entrer dans ma responsabilité et dire : je suis capable du meilleur en moi si seulement je m’y autorise. Je peux être productif, créatif, généreux, organisé. Apporter du sens, apprendre, transmettre des choses utiles, aider mes frères et sœurs humains à s’affranchir de leurs propres limites arbitraires. Je peux faire du bien, libérer de la souffrance, apporter de la joie, pas en voulant sauver les autres (ils n’en ont pas besoin) mais en offrant mon authenticité et ma vulnérabilité à ceux qui ont envie de résonner avec elle.

    Et je suis prêt à sacrifier mon confort d’aujourd’hui pour mon épanouissement de demain, parce que tout s’arrêtera dans quelques décennies, et qu’après il sera trop tard. Si je veux contribuer à la hauteur de mes capacités, c’est aujourd’hui que cela se passe. Avec audace. Et tant pis si je froisse quelques sensibilités en passant. Et tant pis si je m’écorche les genoux.

    La vie est une histoire de résilience dans laquelle le but n’est pas de ne jamais tomber, c’est de se relever. Ni vite, ni tôt, mais dès que l’on en a la force. Se relever. Encore et encore et encore, jusqu’au bout. Et tant mieux si l’on cesse de chuter, et tant mieux si l’on chute. Ce n’est ni bon ni mauvais d’échouer, ce n’est que la mesure objective d’un désir réalisé ou pas encore réalisé. Ce n’est qu’une information qui dirige l’action suivante: essayer autrement ou passer à autre chose.

    Pas facile. C’est pour ça qu’on a besoin de courage.

  • Morceaux

    Morceaux

    À ma gauche en ce moment, le livre de Shapiro (Still Writing) est ouvert page 122-123, sur un passage qui s’intitule “Ordinary Life” et termine, p. 123, par “If I dismiss the ordinary […] I may just miss my life.”

    En plein dans cette problématique.

    Écrire l’ordinaire de la vie. Écrire l’éternel retour. Écrire l’excitante banalité du quotidien.

    N’est-ce pas l’enjeu de l’existence ? Construire un quotidien en tel accord avec soi-même qu’il en devient notre meilleure vie possible ?

    L’obstination à chercher autre chose, à vouloir gravir étage après étage est-elle autre chose que la reconnaissance que l’on n’a pas encore atteint ce stade où notre existence est précisément celle que l’on a choisi de vivre ?

    Je ne suis pas loin de la mienne. Encore un effort et j’écrirai les livres que je souhaite écrire, et ils seront publiés, et ils me feront vivre. Et alors, alors j’y serai. Et je continuerai. Et je pourrai souffrir de la peur de ne plus rien avoir à écrire, et je pourrai frémir de la dépression post finitum, danser avec les angoisses existentielles et leur donner un souffle nouveau, les transmuter sur la page en extases. N’est-il pas là, le plus grand des mystères, que cette existence même qui nous échappe, que le fait même qu’elle nous échappe fut en même temps ce qui la rend si précieuse et délectable ?

    Trop de distractions m’éloignent encore de cette vie. Trop de vie. Trop de bruit parasite à faire taire. Je veux retourner chez la shaman.

    Quand ?

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    Je suis assez indifférent au passage des gens autour de moi. J’ai eu de la peine quand Laurent s’est envolé, parce qu’il y avait notre histoire commune, et puis je me suis fait à son absence. Je suis comme un navire sur l’océan de ma vie. De temps en temps, un banc de poissons m’accompagne, ou un autre bateau, ou juste un certain reflet sur l’eau. Et puis les courants nous séparent. Ça me va.

    La porno en réalité virtuelle est un truc de fou. Et puis cesse de l’être.

    J’ai besoin d’avancer sur mon chemin. Je n’ai pas le temps d’être retenu. De temps en temps je me dis que ce serait chouette d’être posé avec quelqu’un, et puis je réalise que je ne le supporterais pas, je m’impatienterais trop, alors je me souviens que cette vie est exactement celle que je veux, même s’il y a des moments plus difficiles que d’autres.

    Qu’est-ce que je me suis senti vivant pendant que ça frittait avec X! Qu’est-ce que c’était bon! Bien mieux que ces demi molles du développement personnel ou des masterminds.

    Avec Trevor à Toronto aussi c’était vivant.

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    J’écris parce qu’il y a en moi ce besoin de poser sur la page, cette “maladie de minuit”, cette configuration neuronale particulière. Et parce que c’est une activité méditative qui calme mes tempêtes. J’en ai besoin pour garder mon centre. Pour évacuer le trop plein. Ce n’est même plus une question de carrière ou de vocation, c’est un outil de survie émotionnelle et psychique.

    Et comme la pratique amène la perfection, plus j’écris, meilleur je suis alors peut-être que quelqu’un quelque part pourrait trouver un écho dans mes mots (quel tic de langage!) quand je parle d’un écho, je parle d’une perche à laquelle se raccrocher dans le mouvement d’aspiration de la dépression, dans le vertige du monde, quand la réalité semble se déliter et que le monde autour s’effrite, l’illusion du monde plutôt. Ce n’est pas juste un écho. C’est une balise. Un cri d’alarme en même temps qu’une bouée de sauvetage. Je n’écris pas pour me divertir, je n’écris pas pour être célèbre, j’écris pour survivre. D’autres boivent ou s’abrutissent de télé, de sorties, s’enferment dans un cycle infini d’urgences quotidiennes pour oublier qu’ils tombent en permanence. Je n’ai pas besoin d’un groupe de mastermind, je n’ai pas besoin des autres autant que j’ai besoin de solitude et de retrait du monde pour, justement, continuer à percevoir le monde.

    Mes mots sont ma position du lotus. Mes temps d’écriture sont mon zazen. Les histoires, les histoires sont l’effet secondaire, le produit dérivé d’une stratégie sanitaire.

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    Même tes excuses sont hypocrites et en agression passive. Mépris, double mesure, tu coupes les derniers filaments d’estime que j’avais pour toi. Il n’en reste rien. Je saurai être cordial, n’attends rien de plus de moi. Je saurai maintenir l’illusion de l’amitié, la surface du respect mais je ne serai qu’indifférence à ton égard. Tu me raconteras tes dernières aventures et je serrerai ton épaule en pensant à autre chose.

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    Je reste subjugué par l’obstination de l’Homme à inventer des récréations à l’intérieur de la vie, des parcs d’attraction à l’intérieur du parc d’attraction, c’est comme si en allant à Disneyland, on me proposait de passer par Mickeyland, un parc avec ses propres attractions. La vie elle-même est la récréation, une courte pause au milieu de l’éternité, une respiration pour atomes emportés dans une grande course vers l’infini.

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    Enfin voilà, quoi. Il y a une bonne histoire là, sur une amitié qui démarrait pas trop mal et qui, d’un seul coup, bascule, pour une histoire de cul qui n’a même pas eu lieu. Si au moins j’avais couché avec sa copine, mais je n’en avais même pas envie!

    Bah.

    Qu’écrit Djian pour Eicher, déjà ? “Je n’aurais rien appris, il n’y a rien à comprendre”. C’est ça. La vie est absurde. En tout cas cette portion. Explosion hors de proportion d’une anecdote. Je n’ai pas vu le tournant qui a été pris. J’ai jab jab jab, esquivé, et uppercut, droite dans l’estomac, jab, jab, jab, punch ! J’aime, j’aime.

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    Ce jeu de la vie, certains le prennent trop au sérieux. X est de ceux-là. Ses peurs lui ôtent tout discernement, tout sens des proportions. Il n’hésite pas à museler le plaisir de ses amis s’il se fait menaçant pour le cocon de sécurité dans lequel il s’est enfermé pour échapper à la réalité. On ne peut pas lui en vouloir. La grande majorité de ses contemporains font de même, s’aveuglent de rationalisation égotique pour s’éviter de regarder le monde en face, pour s’éviter les émotions qui font l’existence, son sens, son sel. L’équilibre émotionnel c’est la faculté à revenir à la sérénité quand on le souhaite, c’est choisir de vivre des émotions fortes lorsque celles-ci se présentent, parce qu’elles sont plaisantes, parce qu’elles justifient le temps que l’on passe ici, enfermés dans une matière trop étriquée, dans des corps qui peinent à retenir la grandeur de nos âmes.

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    Persister dans le “vous” c’est s’offrir une coquetterie à une époque où tout n’est qu’étalage pornographique. On étale son intolérance, on étale ses instincts autocratiques ; sous couvert d’authenticité et d’individualité épanouie, on bafoue le droit à la joie et à l’euphorie de l’autre. “Ton plaisir me dérange, il me déplaît parce qu’il m’exclut, tu me feras le plaisir de ne pas recommencer”.

    “Je ne permets pas, Monsieur, que vous brandissiez le nom de notre amitié pour justifier de votre tentative de musèlement de mes libertés”. Ça a davantage de classe, non ? cette formule, qu’un “tu te prends pour qui, connard ?” trop familier.

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    Je n’ai pas écrit le texte sur le candaulisme. Je n’avais pas envie. Pas le courage. Pas la patience. On en laisse passer certaines, c’est ok.

    Pour déplaisante qu’ait été cette pause d’écriture, elle était nécessaire. J’ai rempli le puits, et tout le reste.

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    Sur mon mur il y a encore le moodboard de mon histoire de pirates. Je n’ai pas tourné la page. Je suis en suspens. J’attends. Je voudrais écrire d’autres choses. Je ne le fais qu’à moitié.