Auteur/autrice : Anaël Verdier

  • Le temps d’apprendre

    Le temps d’apprendre

    À vingt ans, entouré d’adultes qui semblaient savoir ce qu’ils faisaient, je n’ai pas le souvenir que l’un d’eux m’ait dit: « Il m’a fallu quinze ans pour en arriver là ». Et s’ils me l’ont dit, j’ai sans doute eu un mouvement d’épaule et un sourire en coin. « Quinze ans ? Pff, j’irai plus vite ». Ce n’est pas tant de l’arrogance qu’une incapacité d’un cerveau de vingt ans de se projeter à cette distance. Quinze ans, c’est presque l’intégralité de sa vie et à vingt ans je me sentais aussi étranger à l’enfant de cinq ans que j’avais été qu’à l’adulte de quatre-vingt que je serais un jour.

    Quinze ans c’est une période considérable et en même temps c’est trois fois rien.

    Apprendre à être avec soi et avec les autres. Apprendre les détails d’une pratique professionnelle pour qu’elle devienne fluide, qu’elle semble naturelle (alors que ces quinze ans de pratique délibérée ont fabriqué cette aisance). C’est facile de se représenter la toute première fois où l’on fait quelque chose, il y a un certain inconfort, une maladresse dans les gestes. Et c’est facile de se représenter au bout de quinze ans, chaque trait à sa place, chaque mouvement à son juste rythme. Je pense à cette métaphore : Picasso est dans un restaurant en train de griffonner sur un bout de nappe ; une femme s’approche de lui et demande à acheter son dessin. « 50.000$ », annonce Picasso. La femme est estomaquée « Comment ? Mais je vous ai vu, il vous a fallu à peine cinq minutes pour le réaliser », et Picasso de répondre « Oui, et il m’a fallu toute ma vie pour y parvenir ».

    Dans une société où les biens de consommation sont engagés dans une course au prix le plus bas, il est parfois difficile de se rappeler que lorsque nous achetons une expertise, nous n’achetons pas un service mais une expérience. Nous n’achetons pas une heure du temps de notre analyste, notre coach, notre cardiologue, nous achetons les décennies qu’il lui a fallu pour savoir comment écouter et quelles questions nous poser, quel geste avoir et quel regard poser sur les résultats tirés de ses machines. Il est facile de proposer quinze euros à Picasso si tout ce que nous voyons, ce sont les cinq minutes de griffonnage.

    Autre chose m’intéresse dans cette métaphore, c’est l’obsession. On pourrait se dire que Picasso aurait envie de profiter de son repas tranquillement, de laisser le travail à l’atelier. Au lieu de cela, il est en train de dessiner pendant qu’il mange. Cette obsession, cette volonté d’être toujours en train de pratiquer les activités qui nous font du bien, qui nous font sentir en vie, qui nous poussent à nous dépasser et nous améliorer, contribue aussi à ce que nous apprenions encore et encore.

    Je reviens à mon histoire de quinze ans. J’y pensais parce que je suis vraiment à l’Ouest quand il s’agit d’administration et de comptabilité et de tout ce qui a trait à l’organisation d’une entreprise. Pendant un moment je me disais : « c’est trop bête, je vais finir par me retrouver sans rien juste parce que je n’arrive pas à organiser mon cerveau de sorte à ce qu’il s’occupe de cet aspect-là ». Et puis cette année j’ai réalisé que ça venait tout seul. Je crois que j’ai aussi réussi à me centrer davantage, à me poser en moi, ce qui fait que je me sens un peu moins en transit, en attente de la prochaine étape. J’ai fini par intégrer que la prochaine étape c’était maintenant et désormais j’arrive à me projeter sur cinq ans et à me dire : « si je fais encore ça dans cinq ans, ça me va ».

    Il m’a fallu cinq ans, un deuil et un divorce, et plein d’autres mouvements moins spectaculaires, pour en arriver là. Pour en arriver à regarder ma vie et me dire que je n’avais rien à changer de majeur ; et c’est compliqué pour moi, parce que j’ai passé toute ma vie à regarder ce que je pouvais changer, à me demander quel serait le prochain remaniement, la prochaine table rase, le prochain moment où je quitterais tout le monde et partirais pour un autre lieu, une autre vie.

    C’est finalement en me retrouvant enfin avec moi-même, en tête à tête avec mes besoins et mes émotions et mes peurs et mes doutes et tout le reste que j’ai pu faire le travail nécessaire et réaliser que j’étais au sommet d’une montagne qui me plaisait franchement bien. Et à l’intérieur de cette montagne il y a plein de choses à découvrir et à faire et à explorer. Des mines qui plongent à l’intérieur de la roche, des bosquets qui vivent avec les saisons, des animaux, des baies. Je crois même avoir aperçu un dahu.

    Je regarde mon administratif et maintenant c’est un bon moment pour y mettre de l’ordre, parce que maintenant je sais que je veux continuer ce que je fais déjà et que ça vaut le coup de le rendre propre. Avant, ça me semblait être bien loin dans la liste de mes priorités.

    Dans cinq ans, peut-être, tout sera en ordre et j’aurai fait face à d’autres apprentissages. Et les cinq années suivantes m’apporteront de nouvelles opportunités pour me sentir encore plus centré, plus aligné avec moi-même, et toujours en mouvement, toujours en train de changer pour rester en accord avec mon essence.

    Je suis impatient, pressé d’atteindre mes objectifs de vie, je vois tout ce que je n’ai pas encore fait, tout ce qui n’est pas encore là où je le souhaite, et je lâche petit à petit, en prenant le temps de regarder ma vie et de me dire: je suis sur la route. Je dis « non » à ce qui m’éloigne du but, et je me concentre sur ce qui m’en rapproche.

    Je regarde le chemin parcouru et je me remercie des choix que j’ai faits. Je regarde certains compagnons de route et je vois où ils en sont de leur route à eux et je n’aimerais pas être sur leur chemin, parce qu’ils ont à apprendre des choses que j’ai déjà apprises et à vivre des épreuves que je n’ai pas envie de vivre à nouveau. Et j’espère qu’ils se disent la même chose quand ils regardent mon chemin.

    Et je regarde le chemin qu’il me reste à parcourir en souriant, parce que même s’il me demande encore soixante ans, c’est le chemin que j’ai choisi.

  • Pas là pour te faire plaisir

    Pas là pour te faire plaisir

    « Je te déteste ».

    Je me fais payer pour me faire désaimer par des gens qui, après, me remercient en me signant leurs chèques. Mon métier c’est de dire la vérité toute nue. « Tu as peur » ; « Tu te sens merdeux » ; « Tu sais bien te raconter des histoires qui t’évitent de réaliser tes rêves » ; « Je ne comprends pas pourquoi tu fais ça alors que tu préfèrerais faire autre chose, tu m’expliques ? »

    Quand on me demande ce que je fais dans la vie, je réponds des trucs à la con, genre « je tiens une école d’écriture » ou « je suis coach » mais mon vrai métier c’est de faire émerger le vrai. C’est de poser les questions qui ennuient.

    Dans un exercice que je faisais faire à mes clients, qui consistait à lister dix sources d’émerveillement et dix sources de frustrations (3’30 par liste), j’ai vu apparaître (je faisais l’exercice aussi) : L’aptitude des gens à s’inventer des histoires pour s’éviter d’être ce qu’ils sont. Dans les deux listes.

    Je reste passionné par notre capacité à nous inventer des excuses et des échappatoires. Je suis très fort à ce jeu moi aussi, je me crée des problèmes administratifs pour m’offrir l’excuse parfaite qui m’évitera d’écrire le roman après lequel je cours depuis…

    C’est aussi là une grande source de tension pour moi. J’ai envie de plonger mes mains dans les tripes de mes clients (et les miennes) et de dénouer leurs tripes, envie d’ouvrir leur crâne et de poser des électrodes sur leur cerveau pour trouver les barrages qu’ils ont dressés entre leurs neurones. Faire sauter tout ça à la dynamite, rétablir le flux de leur identité profonde et de leur être.

    On se raconte qu’il ne faut pas être soi, que c’est dangereux. Que l’on risque d’être attaqué à risquer d’être vu. Et c’est peut-être vrai mais l’on ne risque pas moins de mourir en ne faisant rien. Mourir de regrets, mourir d’ennui, mourir de n’avoir pas osé.

    Il y a eu cette étude il y a plusieurs années, sur les plus grands regrets des mourants. Ce sont les choses qu’ils n’ont pas faites qu’ils regrettent, parce que finalement, à regarder tout ça depuis la fin, on se dit qu’on ne risquait pas grand chose, en fait.

    J’essaie de me rappeler deux choses : dans un peu plus de cent ans, tous les gens qui m’auront connu seront morts ; Et tout le monde se fout de savoir ce que je fais. Tout le monde est trop occupé par sa propre vie et ses propres préoccupations, les regrets qu’il•elle essaie de ne pas avoir.

    Il faut s’écouter et oser faire ce qui est bon pour soi. Ce qui nous permet d’être bien, en bonne santé, reposé, disponible pour ses enfants et sa créativité. En tous cas c’est ce qui est important pour moi.

    La créativité ce n’est pas rien, c’est ce qui nous permet d’inventer notre vie, de rebondir quand tout part en vrille, de trouver des solutions là où les autres voient des problèmes. La créativité c’est le nom que l’on donne à ces idées étranges qui surgissent à notre conscience. « D’où viennent-elles », se demande-t-on, « comment puis-je avoir des idées aussi bizarres ? »

    Je dis : c’est ton inconscient qui exprime un besoin. Parfois il s’exprime avec maladresse et il faut décoder le message ; parfois il est très clair, comme quand tu as mal au dos après une journée à soutenir quelqu’un qui te bouffe ton énergie ou à porter le poids du monde sans que personne ne te l’ait demandé.

    En ce moment j’ai mal au dos, c’est pour ça que j’en parle. Parce que je porte tous les jours les mêmes chaussures (la flemme d’en changer) et parce que ces périodes de fêtes me pèsent – assez littéralement – mais c’est pas grave, ça passera. On s’en fout de mon mal de dos, ce qui importe c’est qu’il illustre cette idée de l’inconscient en train d’utiliser des manières créatives de me parler, d’attirer mon attention : « Hey, t’as mal au dos, pourquoi ? Quel est le déséquilibre que tu as laissé s’installer ? »

    Je ne sais plus où j’ai lu cette histoire à propos d’un prof de TaiChi qui explique: ta cheville est désaxée d’1°. Alors ton genou est désaxé d’1°. Alors ta hanche, tes vertèbres, tes cervicales, le sont aussi. Et ça te baise. Toute l’énergie que tu utilises à compenser ce déséquilibre est gaspillée. Le TaiChi s’occupe de rééquilibrer ton corps pour libérer cette énergie.

    C’est exactement ce sur quoi je travaille en ce moment. Pas le TaiChi, mais le fait d’être attentif aux choses qui bouffent mon énergie, et à la libérer. Par énergie, je n’entends pas un truc abstrait mais le simple fait que mon cerveau utilise des ressources pour gérer mes tâches de fond.

    J’ai 54 onglets ouverts dans mon navigateur. Mon ordinateur rame. Il peine. Il souffle. Il ahane. Mon cerveau fait la même chose. Quels sont les onglets que je peux fermer ?

    Quels choix puis-je faire maintenant pour libérer certaines de mes ressources ?

    Quelles obligations puis-je abandonner ? Quel livre puis-je finir ? Quelle conversation puis-je avoir ?

    Il y a des tâches dont j’ai besoin, des tâches qui sont en cours. Mais il y en a aussi beaucoup que j’ai laissées ouvertes par négligence, parce que je n’ai pas pris les deux minutes nécessaires pour les regarder et prendre la décision de clore l’onglet, de dire : « finalement non » ou « plus maintenant ».

    Parce que nos envies bougent. Et nos besoins bougent. Et notre connaissance de nous-mêmes se précise. Et que nos projets (artistiques, professionnels, relationnels, émotionnels…) continuent ou cessent d’être pertinents en fonction de nos évolutions.

    Aujourd’hui j’ai envie de fonder une académie de créativité, j’ai envie de devenir expert en créativité, j’ai envie de partir pendant un an autour du monde pour rencontrer des artistes connus ou méconnus, pour les regarder en train de créer, pour leur poser des questions inconfortables sur ce qui les pousse à faire, sur comment ils font. Je ne veux pas savoir ce qu’ils racontent à tout le monde, je veux entendre leur vérité.

    Est-ce que comme moi ils créent pour ne pas devenir fou ? Pour maintenir leur équilibre ? Créent-ils parce qu’ils meurent s’ils ne le font pas ? Comment vivent-ils les journées pendant lesquelles ils ne créent pas ? Les vivent-ils comme un cauchemar ? Comme un abandon d’eux-même ? Comme un gaspillage de leur trop court temps de vie ? S’ils les vivent avec sérénité, comment font-ils ? Quand ils doutent, se disent-ils que c’est fini, que leur vie continue et s’arrête en même temps ? Quand cela fonctionne, s’accrochent-ils au fil comme à une bouée de sauvetage, cessent-ils de manger et de dormir de peur qu’un clignement de paupière suffise à tout perdre ? Sont-ils obsédés d’épure ? Cherchent-ils à se dépasser sans cesse ? Pourquoi ? Pourquoi pas ? Combien de temps leur a-t-il fallu pour trouver l’équilibre ? Pour libérer leur productivité ? Ont-ils l’impression de créer assez ? Ont-ils plus d’envies qu’ils ne pourront jamais en réaliser ? Comment font-ils quand leurs œuvres ouvrent les portes de leur plus fragile intimité ? Se perdent-ils dans le sexe et dans l’amour ? Se perdent-ils dans la drogue et dans l’alcool ? Dans les réseaux sociaux ? Se cachent-ils d’eux-mêmes ? Quelles histoires s’inventent-ils pour justifier leur fuite ? Sont-ils satisfaits ? Se moquent-ils du résultat ? Lui préfèrent-ils le travail lui-même ? Comment vivent-ils le travail ? Souffrent-ils de créer ? Sont-ils dans une recherche de constante tension ? Vivent-ils l’acte créatif comme une transe qui dévore leur énergie et les laisse échoués sur le bord de la route à la fin de leur séance de travail ? En ont-ils peur parfois ? Sont-ils encore attachés à l’avis des critiques et du public ? Ont-ils atteint cette indifférence qui naît d’une pratique qui se remet sans cesse en question ? Quel rapport entretiennent-ils à l’argent ? L’aiment-ils ? Ont-ils l’impression de respecter ou d’humilier leur travail lorsqu’ils le vendent ? … … …

    Je veux passer des journées entières avec chacun, à écouter, à prendre des notes, à poser des questions, à me faire détester parce que je fouine dans chaque recoin. Je veux les entendre me raconter les mensonges qu’ils se sont habitués à répéter sur leur art. Et je veux les entendre toucher à leur vérité. Quelle qu’elle soit.

  • P.S.: Ma vie est une cathédrale

    P.S.: Ma vie est une cathédrale

    Combien d’années faut-il à la graine pour devenir un arbre mature, capable de donner des fleurs chargées de pollen, des fruits chargés de graines ?

    À vingt ans, entouré d’adultes qui semblaient savoir ce qu’ils faisaient, je n’ai pas le souvenir que l’un d’eux m’ait dit: « Il m’a fallu quinze ans pour en arriver là ». Et s’ils me l’ont dit, j’ai sans doute eu un mouvement d’épaule et un sourire en coin. « Quinze ans ? Pff, j’irai plus vite ». Ce n’est pas tant de l’arrogance qu’une incapacité d’un cerveau de vingt ans à se projeter à cette distance. Quinze ans, c’est presque l’intégralité de sa vie et à vingt ans je me sentais aussi étranger à l’enfant de cinq ans que j’avais été qu’à l’adulte de trente-cinq ans que je serais un jour.

    Quinze ans c’est une période considérable et en même temps c’est trois fois rien.

    Apprendre à être avec soi et avec les autres. Apprendre les détails d’une pratique professionnelle et devenir fluide, qu’elle semble naturelle (alors que ces quinze ans de pratique délibérée ont fabriqué cette aisance). C’est facile de se représenter la toute première fois où l’on fait quelque chose, il y a un certain inconfort, une maladresse dans les gestes. Et c’est facile de se représenter au bout de quinze ans, chaque trait à sa place, chaque mouvement à son juste rythme. Mais il est difficile de se projeter dans la pratique elle-même, dans le fait de se confronter à la matière sans savoir quoi faire. En ce moment j’apprends à chanter et je ne sais pas ce que je fais, je ne comprends pas encore les mouvements de la voix, je ne reconnais pas encore les notes même si j’arrive à les imiter. Je m’imagine dans un an, à l’aise, capable de travailler sur les détails. Mais il y a tout ce temps entre aujourd’hui et mon futur, ce temps à faire sans savoir ce que je fais, comme les auteurs qui viennent apprendre avec moi et sont confrontés à leurs histoires sans comprendre ce qui leur arrive.

    Je pense à cette anecdote : Picasso est dans un restaurant en train de griffonner sur un bout de nappe ; une femme s’approche de lui et demande à acheter son dessin. « 50.000$ », annonce Picasso. La femme est estomaquée « Comment ? Mais je vous ai vu, il vous a fallu à peine cinq minutes pour le réaliser », et Picasso de répondre « Il m’a fallu toute une vie pour y parvenir ».

    Dans une société où les biens de consommation sont engagés dans une course au prix le plus bas, il est parfois difficile de se rappeler que lorsque nous achetons une expertise, nous n’achetons pas un service mais une expérience. Nous n’achetons pas une heure du temps de notre analyste, notre coach, notre cardiologue, nous achetons les décennies qu’il lui a fallu pour savoir comment écouter et quelles questions nous poser, quel geste avoir et quel regard poser sur les résultats tirés de ses machines. Il est facile de proposer quinze euros à Picasso si tout ce que nous voyons, ce sont les cinq minutes de griffonnage.

    Autre chose m’intéresse dans cette anecdote, c’est l’obsession. On pourrait se dire que Picasso aurait envie de profiter de son repas tranquillement, de laisser le travail à l’atelier. Au lieu de cela, il est encore en train de dessiner. Cette obsession, cette volonté d’être toujours en train de pratiquer les activités qui nous font du bien, qui nous font sentir en vie, contribue aussi à ce que nous apprenions encore et encore.

    Je reviens à mon histoire de quinze ans. J’y pensais parce que je suis vraiment à l’Ouest quand il s’agit d’administration et de comptabilité et de tout ce qui a trait à l’organisation d’une entreprise. Pendant un moment je me disais : « c’est trop bête, je vais finir par me retrouver sans rien juste parce que je n’arrive pas à organiser mon cerveau de sorte à ce qu’il s’occupe de cet aspect-là ». Et puis cette année j’ai réalisé que ça venait tout seul. Je crois que j’ai aussi réussi à me centrer davantage, à me poser en moi, ce qui fait que je me sens un peu moins en transit, en attente de la prochaine étape. J’ai fini par intégrer que la prochaine étape c’était maintenant et désormais j’arrive à me projeter sur cinq ans et à me dire : « si je fais encore ça dans cinq ans, ça me va ».

    Il m’a fallu cinq ans, un deuil et un divorce, et plein d’autres mouvements moins spectaculaires, pour en arriver là. Pour en arriver à regarder ma vie et me dire que je n’avais rien à changer de majeur ; et c’est compliqué pour moi, parce que j’ai passé toute ma vie à regarder ce que je pouvais changer, à me demander quel serait le prochain remaniement, la prochaine table rase, le prochain moment où je quitterais tout le monde et partirais pour un autre lieu, une autre vie.

    C’est finalement en me retrouvant enfin avec moi-même, en tête à tête avec mes besoins et mes émotions et mes peurs et mes doutes et tout le reste que j’ai pu faire le travail nécessaire et réaliser que j’étais au sommet d’une montagne qui me plaisait franchement bien. Et à l’intérieur de cette montagne il y a plein de choses à découvrir et à faire et à explorer. Des mines qui plongent à l’intérieur de la roche, des bosquets qui vivent avec les saisons, des animaux, des baies. Je crois même avoir aperçu un dahu.

    Je regarde mon administratif et maintenant c’est un bon moment pour y mettre de l’ordre, parce que maintenant je sais que je veux continuer ce que je fais déjà et que ça vaut le coup de le rendre propre. Avant, ça me semblait être bien loin dans la liste de mes priorités.

    Dans cinq ans, peut-être, tout sera en ordre et j’aurai fait face à d’autres apprentissages. Et les cinq années suivantes m’apporteront de nouvelles opportunités pour me sentir encore plus centré, plus aligné avec moi-même, et toujours en mouvement, toujours en train de changer pour rester en accord avec mon essence.

    Je suis impatient, pressé d’atteindre mes objectifs de vie, je vois tout ce que je n’ai pas encore fait, tout ce qui n’est pas encore là où je le souhaite, et je lâche petit à petit, en prenant le temps de regarder ma vie et de me dire: je suis sur la route. Je dis « non » à ce qui m’éloigne du but, et je me concentre sur ce qui m’en rapproche.

    Je regarde le chemin parcouru et je me remercie des choix que j’ai faits. Je regarde certains compagnons de route et je vois où ils en sont de leur route à eux et je n’aimerais pas être sur leur chemin, parce qu’ils ont à apprendre des choses que j’ai déjà apprises et à vivre des épreuves que je n’ai pas envie de vivre à nouveau. Et j’espère qu’ils se disent la même chose quand ils regardent mon chemin.

    Et je regarde le chemin qu’il me reste à parcourir en souriant, parce que même s’il me demande encore soixante ans, c’est le chemin que j’ai choisi.

     

    PS: Souvent je pense au temps qu’il a fallu pour construire les cathédrales et au fait que la majorité des gens qui ont pensé, souhaité et œuvré à leur construction n’ont jamais vu le résultat. Et je regarde l’impatience que nous mettons à vivre, notre refus de laisser le temps aux émotions, aux apprentissages, aux transformations profondes de notre être. Cela m’épate. Et je me dis: ma vie est une cathédrale.

  • Lapin blanc

    Lapin blanc

    Avec tout ça j’ai oublié qu’on était mardi.

    Première radio ce matin. Passage en bateau. Respiration. Découvrir Fabcaro. Traîner. Courir. Prendre un vélo. Penser qu’on est jeudi. Être décalé.

    Ces derniers dix jours je n’ai eu qu’une idée en tête: « je passe à la radio bientôt. Fuck ».

    Première fois. Pas de repères. La seconde fois sera plus facile, c’est clair. La cinquième m’ennuiera.

    Maintenant je respire. Le trac m’a lâché. Il est retombé lentement au fil de la journée, le temps pour mon cerveau d’intégrer toutes les informations qui lui permettent de comprendre le contexte de la radio, de me dire: « voilà où j’aurais pu faire mieux » (prendre le contact de ce vigneron qui passait après moi dans l’émission, par exemple).

    Je prends rendez-vous pour un café Vendredi. Je me dis « c’est demain ».

    Perdus Mercredi et Jeudi, où sont-ils passés ?

    Et puis soudain, je ne sais ni comment ni pourquoi, la prise de conscience: « Mais si on est mardi, ça veut dire que le blog attend sa mise à jour ? »

    Je n’ai plus de billets d’avance. Quelques brouillons commencés (Écrire sa vie, pour faire écho à la radio, questionne le double sens de l’expression).

    « Écrire, m’a-t-on dit récemment, c’est enterrer quelque chose ». Je réponds « Écrire c’est, pour moi, planter des graines. Vous avez écrit votre vie de vos vingt ans à vos vingt-huit, vous en avez trente, qu’écrivez-vous si vous écrivez ce qu’il se passe de trente à trente-huit ? »

    Lumières dans les pupilles de mon interlocuteur.

    L’autre soir, j’aurais pu travailler sur le roman, ou sur le blog, ou sur le livre. Au lieu de ça j’ai passé un temps indécent à récupérer des images sur Pinterest. Des tas de trucs en vrac (non parce que s’il avait fallu le ranger en plus…).

    En tous cas, ça m’a fait gamberger cette histoire. Comment 14 minutes d’antenne peuvent canibaliser l’attention d’une semaine et demie ? Tous les matin, dans mon journal (et de plus en plus lourd à mesure que l’on se rapprochait de la date): « Radio ».

    Le fait que j’organise des conférences en direct toutes les semaines depuis 2 ans, que j’aie des vidéos sur Youtube, tout ça tout ça, que je sache parler de mon métier, rien de tout ça ne m’a épargné le trac. Donc il se passe quoi, là ?

    Le chaos.

    Je ne suis pas allé chercher Isabelle Wagner, c’est elle qui est apparue soudainement dans ma messagerie Facebook en me disant: « ça me ferait plaisir de vous avoir à l’antenne ». Je suis flatté. Et rattrapé par mes insécurités: « suis-je à la hauteur ? »

    Je ne vais pas m’étendre sur la banalité de cette inquiétude. Ce qui est intéressant c’est de savoir ce que l’on peut en faire. Dans mon cas, c’est ok, je comprends les enjeux, je comprends le but de se confronter à ce qui est effrayant (le rendre banal).

    De quoi j’ai peur ? De me ridiculiser, de perdre toute forme de crédibilité, de raconter n’importe quoi, de bafouiller, de ne pas bien articuler, de parler trop vite, de dire des choses trop banales, de dire des choses trop complexes. Que l’on me voit comme un imposteur parce qu’en 14 minutes, comment je fais pour montrer ce que je sais être ?

    Haha. Si j’étais mon client, je me répondrais que la réponse est dans la question.

    Alors je me pointe en étant moi, tout simplement. Ouvert à l’expérience, en me disant: « les dés sont jetés », c’est le grand saut, je suis dans le vide maintenant et le parachute m’écrase le dos. Et je n’ai ni le temps de flipper ni le temps de me regarder tomber. Je chute, c’est tout. Et en même temps j’ai l’impression de voler.

    Et puis c’est terminé. J’ouvre le parachute et descends tranquillement.

    L’expérience se clôt comme la grille qui mène au studio.

    Je n’ai pas réfléchi quand j’ai dit « oui ». Je n’ai pas pesé le pour et le contre, je n’ai pas calculé ce que je pouvais en tirer, je n’ai pas mesuré les risques. J’ai juste dit « Oui ». Parce que l’expérience en elle-même me fait grandir et que c’est tout ce qui m’intéresse: apprendre encore et encore, être à l’aise avec de plus en plus de choses. L’autre jour je me disais que je prendrais bien un cours de dressage de serpents ou un truc du genre, parce que je suis flippé de ces bestioles.

    Aujourd’hui, journée off. Demain, je reprends la course. Podcast sur le changement avec Guillaume. Corrections du Livre. Activités périscolaires. Mes parents de passage en ville. Si j’ai l’énergie j’avancerai sur le Roman. Ce weekend, c’est le départ d’une nouvelle aventure d’accompagnement d’auteurs. Level up, tout ça.

    La plupart des décisions sont bonnes, quelles qu’elles soient. Prendre plus de deux secondes pour les prendre est souvent inutile. C’est une fois que la décision est prise que les peurs ont le droit de venir, parce qu’avant, elles paralysent et retardent le fait d’oser.

    Or oser, c’est un peu la clef de la vie, non ?

    A l’auteure que j’ai reçue cet aprèm, j’ai dit: « il faut poster le manuscrit, là ». Elle l’a fait.

    Oser.

    « Le livre, lui ai-je dit, une fois qu’il est écrit, c’est à lui de se porter tout seul, faites-lui confiance, donnez-lui la chance de séduire, de convaincre, d’emporter l’adhésion des lecteurs. Si vous le retenez, vous l’étouffez. Votre responsabilité a été de recevoir cette idée, de l’écrire au mieux, mais maintenant elle est de la renvoyer dans le monde. »

    C’est vrai de toutes les formes de création mais aussi d’autres aspects de la vie. Nos décisions professionnelles ou relationnelles, qui les prend ? D’où viennent-elles ? Qui décide qu’il est temps de changer de métier ?

    Je ne parle pas du moment où vous prenez la décision consciente mais de celui qui précède. Du moment qui vous fait sentir qu’il est temps de mettre les choses en mouvement. Ma grande question du moment c’est de savoir comment réduire le temps de latence entre ces deux moments, comment passer de l’intuition à l’action plus tôt.

    Comment faire confiance au chaos… ou ce qui se donne l’apparence du chaos tout en étant l’ordre le plus authentique.

  • Theremin

    Theremin

    Vers la minute 11’50

    « Parfois quand je bois trop de café… » et ce qui suit (jusqu’à, à peu près, la minute 14)

    L’équilibre créatif, l’équilibre de vie, émotionnel, etc…. sont liés de façon indissociable. Beaucoup de gens n’ont pas envie d’entendre ça.
    Ils préfèreraient peut-être que la vie créative soit libérée de la vie tout court. Beaucoup de mes clients viennent me voir pour que je leur enseigne les techniques de l’écriture et je leur réponds: « je peux, mais ça ne vous servira à rien si nous ne travaillons pas aussi, et en priorité, sur vous, votre capacité à ressentir et à observer, à accueillir et à être, parce que créer c’est exprimer une partie de ce qu’il y a en soi et parce que ce qui bouge en soi peut parasiter la créativité si l’on ne sait pas détacher les deux vécus ».

    Alors pas mal de gens partent. Ils disent: « oui mais ce que je veux c’est la technique », comme si la technique pouvait suffire. Alors je leur apprends la technique et ils commencent à écrire et au bout d’un moment ils me disent: « je ne comprends pourquoi mais je n’y arrive pas. J’ai l’impression de faire ce qu’il faut, pourtant ».
    Alors je leur demande comment ils se sentent, et ce qui arrive dans leur vie, et ce que l’histoire qu’ils sont en train d’écrire provoque en eux à un niveau émotionnel.

    Alors commence le travail. Les résistances, l’inconfort, l’envie de ne pas regarder ce qu’il se passe.

    Faire, créer, inventer, une œeuvre, ses relations, sa vie, cela demande du discernement.

    Pendant que je travaille à ce projet, je dois faire le calme à l’intérieur de moi, laisser passer les émotions, les pensées parallèles, les associations d’idées qui concernent d’autres sphères de mon être et de mon activité. Sinon, les notes manqueront de stabilité, sinon le son sera moins pur.

    La discipline qu’exige la décision d’être l’auteur de sa propre vie c’est aussi la discipline du discernement. Apprendre à reconnaître ce qui est lié au projet et le distinguer de ce qui a trait à autre chose ; savoir dire « Non » aux distractions quand elles sont un évitement mais savoir reconnaître notre besoin de distraction quand il est un besoin de respiration.

    Couper le téléphone, refuser les sorties, préférer la solitude, se reposer, savoir dire: « voilà de quoi j’ai besoin ».

    Nous ne sommes pas venus à la vie pour divertir les autres. Nous sommes venus pour construire une vie dont nous soyons fiers. Cela demande de préférer les activités qui nous aident à construire cette vie plutôt que celles qui nous en détournent.

    Et c’est un peu ce que le theremin dit à travers Pamelia Stickney dans la vidéo en tête de cet article.

    Si nous décidons de réaliser l’impossible, c’est parce que nous pressentons que c’est dans la quête de comment nous pourrons y parvenir que se joue la rencontre avec notre plein potentiel, avec la plus grande de nos richesses intérieures. C’est en poursuivant ce qui nous semble inatteignable que nous nous invitons à développer des ressources qui, jusque là, nous manquaient.

    Cette croissance infinie s’accompagne de la nécessité d’apprendre, qui elle-même exige de ne pas savoir faire. Ne pas savoir, c’est inviter de la confusion dans sa vie. Ne pas savoir est déroutant à n’importe quel âge et il faut avoir appris à naviguer le flou d’une activité que l’on ne maîtrise pas encore et que l’on ne comprend parfois même pas.
    Quand je prends des cours de chant et que mon coach me demande de reproduire avec la voix une note qu’il joue au piano, j’y arrive mais je ne comprends pas ce que je fais, et je déteste ça. Comment puis-je le reproduire à l’infini si je ne comprends pas la mécanique qui est en jeu ? Comment puis-je me corriger si je ne comprends ni ce que je fais ni comment je le fais ?

    Je le vois sur mon fils de sept ans aussi bien que sur mes clients de plus de quarante: faire quelque chose sans savoir le faire est perturbant et, pour certains, presque impossible. Cela revient à skier dans la brume ou traverser un tunnel sans lumière.

    Je me souviens d’une nuit où je dormais chez mes grands parents. Je devais avoir 9 ou 10 ans. Je me suis réveillé en plein milieu de la nuit avec la vessie prête à déborder mais impossible de me repérer, j’étais désorienté. Je ne sais pas si les meubles avaient changé de place depuis ma précédente visite ou si mon cerveau avait mal évalué ma position dans la pièce, mais je me revois en train de ramper sous une table, d’escalader le montant du lit, à la recherche d’un mur, d’un interrupteur, d’une poignée de porte, n’importe quel élément me permettant de me repérer.

    Ça n’a pas duré longtemps et j’ai réussi à me retenir de me pisser dessus mais la sensation de déroute est restée ancrée en moi. L’absence de repères dans un endroit familier. C’est exactement ce que propose la créativité, qu’on l’utilise pour créer des œuvres ou pour inventer sa vie.

    Ce non-savoir, cet espace dans lequel l’ego s’abandonne pour faire place à autre chose, à ce qui cherche à s’exprimer en soi, à ce qui veut jouer avec nous dans l’acte créatif, cette chose que Lynda Barry cherche à définir dans What it is et Syllabus, cet inédit, ce chemin à tracer, c’est ce qui donne son relief à la vie. Et pour l’atteindre, il faut faire le calme en soi, parce qu’il est comme le theremin, sensible à la moindre variation, au moindre tremblement.

    Je parle de cet inconnu et des méthodes qui permettent de l’accueillir avec sérénité dans mon livre L’artiste est un athlète comme les autres. J’y parle aussi de la vie créative et de son importance, du rôle qu’elle joue dans la construction, pour soi, d’une vie qui mérite d’être vécue. Parce que créer, c’est honorer ce qui vibre en nous, cette inextinguible volonté de devenir, cette force désirante qui distingue le vivant du mort.

  • La vraie nature de la générosité

    La vraie nature de la générosité

    Elle m’écrit: « Je n’ai jamais pu être si sincère, si simple et si authentique. Merci de m’offrir cet espace et de me donner cela de toi aussi. C’est si précieux. J’ai du mal à réaliser que ce soit possible, si simplement. »
    D’autres aiment compliquer les choses simples.
    Moi je navigue et je crois ne rien mériter des choses qui m’arrivent. Cette idée de ne pas être à la hauteur, de ne pas être assez, c’est une saloperie qu’on n’a pas choisie. Peut-être que dans une vie antérieure j’étais vraiment un castor ou peut-être que je ne fournis pas assez d’efforts dans celle-ci pour justifier d’obtenir ce que j’obtiens.
    Je suis un homme difficile à aimer. Je ne sais pas recevoir, j’ai besoin d’immenses gouffres de solitude qui me happent et me font disparaître des radars pendant plusieurs semaines parfois, toujours sans prévenir, j’ai des vices et des perversions que je tâche d’assumer. Ce sont des choses que j’apprends à ne plus combattre, parce qu’elles naissent de mes besoins psychiques.
    Mercredi je discute de procrastination et j’ai envie d’introduire cette idée que nous procrastinons souvent sur nos besoins psychiques, on repousse le moment de s’occuper de soi, de laisser mûrir les idées, de laisser s’évaporer les émotions. On met tout sous le tapis. On verra plus tard. Il sera toujours temps, quand tout aura trop enflé, de nous occuper de la masse grouillante qui gonfle le tapis. Après tout, ce n’est pas urgent de rire, de pleurer, de dire stop. Plus tard, toujours plus tard.
    Alors nous émoussons notre sensibilité et nous devenons insensible aux manifestations de nos besoins.

    Nous avons peur, aussi, de les exprimer, des fois qu’ils heurtent l’autre, des fois que nos besoins menacent les besoins de l’autre. Que se passera-t-il alors ? Que se passe-t-il en cas d’incompatibilité profonde de nos besoins ? Tu veux me voir, j’ai besoin d’être seul ; je veux parler, tu as besoin de silence ; j’ai besoin de diversité, tu as besoin de sécurité. Comment faisons-nous ? Est-il possible de concilier nos besoins ? Est-il possible de les hiérarchiser ? Faut-il que l’on alterne: un jour ton besoin, le lendemain le mien ? Et devenons parfois nous résoudre à ce qu’il n’y ait rien d’autre à faire que de constater que: ça ne colle pas, nos besoins sont incompatibles.

    Et alors ?
    Si cela arrive, est-ce si grave ? Dans notre précipitation à ne pas écouter les nuances de notre vécu intérieur, nous avons créé de grosses boîtes et jeté en vrac tous les petits billets envoyés par notre système émotionnel. On dirait mon système de comptabilité: une boîte à chaussure et des reçus en vrac.
    Comment voulez-vous que l’on s’y retrouve ?
    Si l’on reconnaît que nos besoins sont incompatibles, la chose saine à faire c’est de redéfinir la relation, de chercher quels besoins elle peut satisfaire, et si elle n’en satisfait aucun, se faire un gros câlin, se regarder droit dans les yeux en faisant défiler tous les bons souvenirs, se dire « Merci », et partir chacun de son côté.
    Au lieu de ça, quand nous piochons dans la boîte à chaussure les souvenirs vecteurs de gratitude, la conscience que la relation ne marche pas, nous piochons en même temps notre peur de l’abandon, notre peur de la solitude, les souvenirs de notre père en train de dire « tu finiras vieux garçon avec ton caractère », de notre mère en train de dire « tu vas me laisser mourir sans que je sois grand-mère », nous prenons aussi des choses qui ne nous appartiennent pas, comme la pression sociale (finir vieux garçon c’est échouer à la vie), la culpabilité vis-à-vis de besoins qui ne sont pas les nôtres. Alors nous nous trompons de cible, nous nous accrochons à des gens qui ne nous permettent pas de nous épanouir, nous restons englués dans des situations (professionnelles, amicales, amoureuses) néfastes, juste parce que nous n’avons pas pris le temps de ranger nos vécus psychiques, de séparer nos besoins des besoins des autres.

    Or si je passe ma vie à répondre aux besoins des autres, ce n’est pas moi qui trouverai l’épanouissement, pas vrai ? Et si je ne consacre pas mon attention prioritaire à répondre à mes besoins, je ne pourrai jamais ni être épanoui•e ni découvrir tout ce que je peux offrir au monde en retour, je ne peux pas contacter cette lumière qui existe au centre de mon être, qui est moi dans tout ce que j’ai de plus authentique, de plus singulier, et de plus généreux.
    Être pleinement soi c’est la plus grande des générosité. On vous dira « c’est égoïste de ne penser qu’à ses besoins », c’est oublier ou même nier l’interrelation qui définit le monde, comment chaque chose, en étant exactement ce qu’elle seule peut être, influence les éléments de son entourage. L’arbre, parce qu’il est arbre, accueille l’oiseau, la terre accueille la graine aussi bien que le ver de terre qui la nourrit.
    Ce qui est vrai pour l’écosystème naturel l’est tout autant de l’écosystème social. Quand je suis moi sans concession, quand je respecte mes besoins sans négociation (avec moi-même s’entend, il peut être sain d’accepter des compromis avec les autres, dans ce cas, il est impératif de se demander: « comment respecterai-je mon besoin autrement ? » parce que nous sommes des êtres créatifs et nous trouvons mille manières de répondre à nos besoins, et aucune de ces manières n’est réellement tributaire d’autrui), quand je me donne comme règle éthique principale d’être à l’écoute de ce qui est bon pour moi, alors je peux exister avec autant de majesté que l’arbre, ou la terre, ou la graine, la fleur ou le ver de terre. Et alors, à mon contact, sans que je n’aie besoin de savoir ni comment ni pourquoi, les autres peuvent à leur tour s’épanouir, grandir, apprendre.
    Tout comme j’apprends des autres grâce à qui ils sont, exactement, dans leur réalité la plus crue.

    Pour faire simple : être soi, c’est la seule manière d’être qui soit généreuse à la fois pour soi, et pour les personnes qui nous croisent, nous côtoient ou nous fréquentent dans l’intimité. Cessons de vouloir nous substituer aux autres. Exprimons nos besoins tels que nous les ressentons. Et laissons la vie faire le reste.