Skinny dipping in rabbit holes
Auteur/autrice : Anaël Verdier
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Unspoken
L’image de ton corps délié dans le film de ton esprit, celui que tu as semé dans mon imagination, a pris racine et laissé fleurir de rondes capsules de toi qui se promènent dans les chambres à écho de mon corps.
Écrire et sans un mot te prendre. Faire glisser les étoffes bruissantes sur ta peau, et retrouver le soyeux de ta souplesse. C’était le début d’un film dont je n’ai pas vu la fin, distrait que j’étais par le mouvement de l’existence.
Fauché, des ennemis à tous les coins de rue, des gens déçus par les promesses que je ne leur ai pas faites, je trébuche à la recherche du sens de ces choses-là. Agnès un jour a dit « je ne suis pas encore sûre que ça en vaille la peine, cette vie » et chaque jour je comprends un peu mieux cette question.
Un corps chaud pour compagnie, un peu de musique, la répétition des jours encore, et encore, et encore les mêmes choses à vivre. On n’y échappe pas, à cette circularité de l’existence. Et pour quoi ? Pour finir en poussière au fond d’une boîte au fond d’un caveau ou en cendres éparpillées au vent.
La conscience de notre mortalité devrait nous pousser à profiter davantage de chaque instant, au lieu de quoi nous vivons pétrifiés à l’idée de faire une erreur, de ne pas être aimés, de nous faire rejeter.
J’ai récemment réalisé que je préférais souffrir de ne pas aller au bout de ce que je voulais que risquer de souffrir que ça ne marche pas. Absurde réconfort de la familiarité.
Alors bien sûr, j’ai mis un coup de pied dans tout ça et j’ai publié deux livres en trois mois. Parce qu’il n’y a pas de temps à perdre en stupidités.
Et toi tu m’écris tes délicieuses rêveries et je ne demande qu’à jouer à ce jeu mais je ne veux pas que l’on se blesse à trop se protéger l’un de l’autre, à craindre ou à espérer ce qui n’est pas. Alors je me crispe et je détourne la conversation.
Qui a le temps de badiner, de toutes façons, avec des enfants et une vocation et les autres, tous ces autres qui égaient la vie ?
Mais dans ma solitude baignée de musique triste, j’en arrive à me demander de quoi je me protège, au fond, sinon de l’inconfort d’une discussion sincère et vulnérable et posée comme je sais en avoir. C’est comme si j’avais perdu le courage. Comme si je n’avais plus la force de vivre pleinement, comme si j’étais en train, l’air de rien, de baisser les bras et de me résigner.
C’est peut-être aussi la pluie, tout bêtement, et cette météo qui ne sait pas plus à quoi s’en tenir que moi.
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La neutralité du changement
Je suis assez choqué, sur le site des impôts, de lire cette phrase.

Il y a tellement de choses qui ne vont pas avec cette incise que je ne sais pas par où commencer.
Déjà, il est temps d’en finir avec l’idée que les choses qui finissent sont malheureuses, qu’elles sont négatives, que la tristesse (plus souvent, la nostalgie) qui les accompagne est une chose malheureuse.
La rupture, la perte du lien, la mort, même, sont des événement de changement important, qui déstabilisent, mais qui ouvrent aussi la porte à des réaménagements identitaires profonds, à des changements de paradigme aussi importants que la rencontre, la création d’un lien ou la naissance d’un enfant.
Comment se fait-il que notre culture associe une telle charge négative au changement ? En particulier au changement lié à la perte, mais au changement en général), au point qu’un document officiel, envoyé à TOUS les contribuables français, se permette d’émettre un jugement sur un événement de vie individuel et intime.
Je n’ai pas vécu mon divorce comme un événement malheureux, merci, pas plus que les décès qui ont émaillé ma vie, pas moins que la naissance de mon fils, pas plus que mes ruptures amicales ou romantiques, pas moins que mes rencontres amicales ou romantiques, ou les formations que j’ai suivies, mes succès et échecs professionnels, bref tous les moments charnière de ma vie.
Je suis choqué qu’en 2018 on en soit encore à associer divorce et malheur. Je crois que c’est un automatisme, une sorte d’association d’idée inconsciente, un paradigme que l’on a oublié de questionner et qui, pourtant, a des conséquences désastreuses.
Je connais autant d’enfants de parents divorcés tristes de la séparation de leurs parents que d’enfants de mariages ratés tristes que leurs parents n’aient pas divorcé. Et pourquoi ne l’ont-ils pas fait ? Parce que le divorce est socialement stigmatisé comme un échec.
Il faut du courage pour accueillir le changement, quelque changement que ce soit. Je vois tous les jours défiler dans mon bureau, des personnes qui sont terrorisées à l’idée de faire de la place dans leur vie pour un de leurs plus anciens rêves. Écrire un livre, c’est juste mettre des mots sur la page, c’est juste poser sur le papier l’histoire qui nous trotte dans la tête. Pourtant, il y a, derrière cette simple décision, un entrelacs d’associations émotionnelles plus ou moins lourdes. Ecrire c’est s’autoriser à s’exprimer, c’est poser sa voix à soi sur le papier, c’est montrer une part de sa vulnérabilité. Et tout ça est totalement OK et sain et salutaire mais pour une raison toute simple, c’est aussi terriblement terrifiant.
La peur d’être rejeté, la peur d’être ignoré, la peur d’être vu, la peur d’exister même parfois, peuvent freiner nos décisions, celles qui ont une vraie incidence sur notre qualité d’être et notre plaisir de vivre.
Je lutte moi-même contre cette croyance que difficile = mieux. Si c’est facile, ça n’a pas de valeur, je me dis. Mais c’est faux. Souvent c’est précisément dans qui est facile pour soi et difficile pour d’autres, que nous découvrons notre vraie valeur. Ce que je peux faire avec aisance, c’est ce que je dois faire en priorité (entendons-nous bien, je ne parle pas d’allumer la télé ou de cliquer comme un zombie sur lien après lien trouvé sur les réseaux sociaux) parce que cela aidera ceux qui ont plus de mal à le faire.
Je suis ravi d’avoir une comptable, par exemple, et je ne crois pas que ce soit particulièrement difficile pour elle de classer mes dépenses dans les bonnes cases et de remplir des fichiers Excel alors que pour moi, c’est un enfer, cela me paralyse, mon cerveau court-circuite dès que je décide de m’atteler à ces tâches-là.
C’est dire s’il est important de repenser nos paradigmes. Constamment, nous avons des choses à changer sur la façon dont nous voyons le monde à notre insu, sur les catégories que nous avons assimilées sans le vouloir, sur les représentations que nous tenons pour des vérités absolues.
Notamment la place d’événements charnière dans l’équation du bonheur. Non, ce n’est pas toujours un événement heureux que la naissance d’un enfant. Non, ce n’est pas toujours un événement heureux qu’un mariage. Et inversement, le décès d’un proche ou la fin d’un couple n’est pas non plus événement malheureux. Tous ces événements sont de simples incidents, des étapes dans le dessin d’une vie, des traces progressives laissées sur le rouleau de nos existences et qui, rétrospectivement, composent l’estampe de notre passage sur Terre.
Ce message du gouvernement témoigne d’une vision à court terme, d’un regard focalisé sur l’aspect temporaire des émotions plutôt que de la vision qui découle d’un regard intéressé à la construction d’une psyché, à la réalité de l’évolution d’organismes complexes.
La neuroscience sait que c’est dans la tension que les nouveaux chemins neuronaux se construisent, dans le conflit que l’on développe (physiquement) de nouvelles ressources mentales, émotionnelles, psychiques…. C’est en sortant de ce que l’on connaît, en accueillant le changement, en osant faire ce que l’on ne sait pas encore faire. Parfois cela implique de couper des ponts, parfois cela implique d’en créer, parfois cela demande d’avancer avec la peur au ventre, la tristesse au cœur, d’autres fois de se mettre en colère et parfois aussi de rencontrer l’euphorie.
J’ai lu quelque part, en passant, que la joie était notre mode par défaut et que nous devions nous servir de nos émotions pour savoir comment agir pour augmenter la joie dans notre vie. Quand une relation n’est que crispation, frustration, tristesse, quand les valeurs à l’intérieur d’un couple, ou d’une amitié sont incompatibles ou pas compatibles de façon optimale, quand vos objectifs de vie et le contexte professionnel dans lequel vous êtes ne peuvent pas coexister, n’est-il pas plus malheureux de maintenir la situation à tout prix que d’accueillir sa réalité et d’y mettre fin ?
Parfois je me demande à quoi sert ce que je fais, à quoi bon écrire si je n’ai pas quelque chose à changer, si ce n’est pas pour porter un message fort. Et puis je lis un mot sur le site des impôts, j’entends une conversation dans la rue, j’ai un échange de sms avec un client, et je réalise que ce n’est pas que je n’ai pas de message fort, c’est que je vis tellement avec que j’oublie de le voir pour ce qu’il est : un autre avis, un autre regard, une opportunité de croissance pour le monde.
Si je peux, dans ma vie, contribuer à ce que davantage de personnes voient le changement comme une chose neutre, comme une opportunité de se diriger vers plus de joie (même si ce n’est qu’au terme de plusieurs ricochets: une rencontre joyeuse devient une relation toxique devient une rupture devient la rencontre avec son autonomie émotionnelle, devient une plus grande joie à être soi dans la rencontre avec l’Autre (je le précise pour échapper à l’ambigüité: l’Autre, c’est l’altérité, ça n’est pas une personne particulière, c’est tout ce qui n’est pas moi dans le monde)), alors j’aurai contribué de manière utile.
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Plan de carrière ? Non, plan de vie
Qu’est-ce qui est le plus important pour moi ? Pour quoi ai-je envie de me battre ? Qu’ai-je envie de préserver ?
Impossible d’être sur tous les fronts en même temps. Le mien est, quoi, artistique? L’art en l’occurrence, c’est l’exigence de pouvoir prendre le temps de ne rien faire. Déconnecter. M’extraire du bruit du monde pour mieux entendre le murmure qui chante en sous-face, presque en silence.
Prendre le temps. M’arracher à l’urgence globale, au sentiment que tout doit être terminé hier sous peine de… De quoi ? Eux-mêmes l’ignorent. Prendre le temps de respirer, de construire, de mûrir. La difficulté en la matière c’est d’accepter qu’il ne se passe rien en surface quand le travail est profond, inconscient.
Paix. Tranquillité d’esprit. Quoiqu’il arrive, quelle que soit l’urgence qui se fasse, là, pressante, un jour nous serons tous morts. La peur se dissipe à l’intérieur de cette conscience. Challenge: rester conscient de la réalité de cette affirmation. Un jour je serai mort et tout ce que j’aurai fait de mon vivant sera oublié.
Il y a parfois de l’angoisse là-dedans, quand je me prends trop au sérieux. Mais il y a surtout du soulagement, une forme de répit.
Il paraît que nous sommes différents des dinosaures parce que nous avons un programme spatial. Il est probable, cependant, que l’humanité s’efface de l’univers comme 99,9% des formes de vie avant elle. Alors même si je vise la postérité, au bout d’un moment, même ça, ça n’existe pas.
Une seule question semble pertinente: quoi faire maintenant? À quoi ai-je envie d’occuper mon temps? La réponse n’est pas évidente. Observer le monde, m’observer moi, avec tous les mouvements de mon inconscient, qui sont fascinants. Me divertir, divertir les autres. Partager mes idées. Me poser des questions. Remettre en question mes idées. Ne pas répondre au démarchage téléphonique. M’énerver quand j’en ai besoin. Maintenir ma vie sur l’arrête étroite de la frustration créative. Et surtout, surtout, NE PAS louer mon temps à un employeur.
Discussion avec le stylo vert: « Y a-t-il une autre place pour les slashers et les multipot’ que l’indépendance et le freelance ? »
Sans doute pas. Ou alors il faudrait inventer un studio qui réunirait plusieurs de ces profils, une sorte de collectif. Au bout de deux jours tout le monde voudrait faire les trucs à sa façon. Focaliser sur le résultat, pas sur le cadre. Le résultat.
Utiliser toutes les ressources à ma disposition. Pousser les gens dans leur zone d’expansion. Les voir lutter et résister et se retourner contre moi. C’est fascinant. Je les vois refuser les opportunités de croissance qui leur sont offertes (par moi, par eux-mêmes, par le process de l’accompagnement, par la vie) et rêver de les saisir. La farce de la vie c’est qu’elle nous donne exactement ce dont nous avons besoin, elle nous offre précisément ce que nous voulons, mais la forme de ce cadeau n’est jamais celle que nous imaginions.
Apprendre ça. Apprendre à accueillir ce qui nous est offert et abandonner l’idée que nous nous faisions de ce qui aurait dû nous être offert, permet de grandir plus vite.
La semaine dernière, dans un tribunal, j’ai grandi.
« Et si je devenais avocat ? »
Les voir discuter, jouer avec leurs arguments, les tourner dans un sens puis dans l’autre. Où sont les humains derrière les plaidoiries ? Réduits à des articles de loi, à des situations arbitraires. C’était une atmosphère fascinante et excitante.
« Ça t’irait bien » me dit le stylo vert.
« Le problème c’est qu’il faut connaître la loi » me dit mon père.
Bah. Quatre ans d’études. Ça pourrait être mon nouveau hobby. Peut-on être avocat à temps partiel et rester bon ?
Je pense à voix haute, je joue avec des concepts. Je me dis « pourquoi pas ? »
Il y a tellement de possibles dans cette vie, je suis souvent triste de devoir choisir. Je ne crois pas au « bon » choix. Je crois qu’il y a les décisions que l’on prend, et celles que l’on aurait pu prendre. Pas de meilleur choix. Le résultat, c’est une vie caractérisée par son unicité, son mélange singulier de décisions et de chemins empruntés, arpentés.
Pourquoi, pourquoi pas, trouver sa voie, faire entendre sa voix, exister, ne pas exister, être entendu, être vu, ne pas faire de vagues, savoir quelle est sa vocation, connaître son cocktail de marque, optimiser, devenir plus efficient. Efforts minimums pour effet maximal, se poser trop de questions, ne pas s’en poser assez, pour ne pas frapper sa femme Monsieur X la mord à l’épaule, violences ordinaires. On me dit « tu réfléchis trop ». Peut-être que si les autres réfléchissaient un peu plus le monde serait moins merdeux. Mais il ne l’est pas, il est plein d’espoir et d’élans vers l’avenir, et d’initiatives saines. Ce n’est pas une lutte entre Bien et Mal, c’est une série de cavalcades et de trébuchés dans les coursives de l’existence.
« Vous faites quoi dans la vie ?
– Je fais de mon mieux »
(Diane Dufresne)Avancer sans juger. Accepter de faire ce que nous pouvons. Chacun à son échelle. Chacun avec ce qu’il est, ce qu’il a, ce qu’il peut.
Le cerveau met du temps à entendre l’inaudible. Court-circuit des filtres. Sensation d’être sonné. De sortir du ring. Presque K.O.
Comme dans Rocky: « Si je reste debout jusqu’à la fin du combat, j’aurai gagné ».
Peu importe qui remporte le titre. C’est l’endurance et la résilience et la persévérance qui fait le vainqueur.
Victorieux petit organisme que rien ne prédestinait à survivre, la grande force de l’humain ce n’est pas son intelligence, c’est son obstination à se relever et se reconstruire. À persister contre toutes les probabilités.
Pas de plan de vie si ce n’est de suivre des élans d’envie, aller là où mon risque est préservé. Le risque qui crée, pas celui qui détruit. Parce qu’il n’y a pas d’élan créatif sans danger. L’erreur d’appréciation que j’ai longtemps faites, a été de croire que le danger en question signifiait que je ne devais pas assurer mon confort de vie le plus primaire. Il n’y a pas de cours là-dessus, à l’école. Et les exemples qui nous sont donnés d’être créatifs sont plutôt axés sur les personnalités autodestructrices. L’association artiste = torturé est ancrée fort dans l’imaginaire collectif, au point qu’un artiste serein, un artiste qui explore la créativité sans en être perturbé outre mesure, est presque suspect.
Pour que cela change, ce qui doit commencer à changer, c’est l’attitude des artistes eux-mêmes, qui doivent prendre soin de leurs besoins, se soucier d’argent, se soucier de l’administratif, se soucier de faire valoir leurs droits.
Il y a un problème quand, alors que je demande une paie décente pour un travail d’écriture, mon interlocuteur s’exclame: « tu n’es pas vraiment scénariste, c’est producteur que tu devrais être! »
Ah! Il faut bien apprendre.
Nous apprenons, collectivement. J’apprends, seul. Et je fais de mon mieux pour entraîner les autres dans mon sillage.
Mon plan de vie ? Apprendre ce que j’ai à apprendre pour me sentir à l’aise dans mon activité d’auteur, d’artiste, d’explorateur du monde. Faire le nécessaire pour continuer d’avancer, à mon rythme plutôt qu’à celui de cette société du trop-vite, tout-de-suite. Et parce que ma carrière c’est d’être humain, parce qu’être artiste n’est pas une fonction mais un être-au-monde, alors mon plan de vie et mon plan de carrière se rencontrent et se chevauchent, même, souvent.
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Défi
Chaque jour un nouveau défi. Parfois le défi c’est de me poser. Prendre le temps. Respirer. Souffler. Prendre le temps de se concentrer sur l’important. Écrire des histoires.
Repousser l’urgent juste à la frontière de notre attention. Le mettre sur pause un instant (secret: le monde ne va pas s’effondrer pour autant). Et avancer sur son chemin à soi. Paisible.Ce défi-là, certains jours, est le plus difficile.
(photo: Luca Bravo via Unsplash)
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En fait, la vie
Ce truc qui échappe toujours un peu à notre vigilance, ce truc qui file sans qu’on le voit trop partir. On s’agite, on se remplit la tête d’idées, d’images, de rêves, on cherche à en réaliser un ou deux et quand on est sur le point de les atteindre, on se détourne comme s’ils n’étaient pas pour nous.
Les autres ont souvent l’air de mieux mener leur barque, de moins douter, de moins peiner, de vivre plus d’aventures et d’avoir plus de joies et plus de ces choses qu’on aimerait bien, nous aussi, avoir. Qu’on ne veut parfois même pas vraiment.
J’ai parfois du mal à croire à ce que je dis à mon fils, sur la vie, sur l’avenir. J’ai de plus en plus l’impression de vivre à l’envers, que plus j’avance, plus c’est dur et que ça devrait être l’inverse, en fait. Sûrement parce que je veux que ce soit plus de défis, plus d’audace, plus de découvertes et de rencontre avec moi-même.
Et puis ces mouvements de balancier, le matin la joie de vivre et le soir la fatigue et l’épuisement de savoir tout le temps qu’il nous reste encore à traverser.
L’impression, parfois, d’être en suspension, de regarder les fils du destin se tisser sous mes yeux sans rien pouvoir y faire. Me plaire dans la simplicité du quotidien. Me dire que si je ne m’en extrais pas par la force de ma volonté, je ne saurai pas de quoi j’aurais été capable. Me dire que si je force trop, avec ma volonté, je ne pourrai pas non plus profiter à plein de ce que ce monde a encore à offrir.
Je pense à acheter un terrain vague pour y planter des arbres. Une petite forêt. Des arbres fruitiers. Des arbres solides. Un mélange d’essences. En ville, comme un endroit de mystère et de sérénité.
J’ai des livres à écrire mais pas en ce moment, pas trop. Les mots sont en jachère, chahutés par d’autres urgences, moins importantes mais omniprésentes.
« Pense à prendre du temps pour toi ».
Oui, oui. Peut-être.
Je suis fasciné par l’obstination des gens à vouloir autre chose de la part des Autres que ce que ces Autres ont à offrir. Des projections à tire-larigot, des reproches quand tu es toi et pas ce qu’ils veulent que tu sois. Ça me fascine. Je regarde de loin. La détresse émotionnelle. La fragilité. L’isolement. Souvent, si tu leur donnes un peu d’attention, si tu les écoutes avec un peu de concentration, si tu les aides à se connecter à leur intimité, les voilà qui s’enflamment, qui cherchent à t’enchaîner à eux. C’est le chaos dans leur tête. Je n’ose même pas imaginer les histoire qu’ils peuvent se raconter. Enfin, on en passe tous par là, un peu érotomanes sur les bords, ça nous rassure, c’est confortable, c’est une autre forme de fuite.
Je n’ai pas envie de fuir. Pas envie de me résigner. Je garde dans un coin de mon esprit deux rencontres avec la résignation. Deux incompréhensions. La vie c’est jusqu’à la fin que ça dure, la possibilité de s’inventer, de se réinventer, de se rencontrer.
Until you die.
Jouer. Expérimenter. Ne rien prendre au sérieux. Prendre le soleil. Paresser. Rire. Boire du café. Du thé. De l’eau. Jardiner. Sentir le parfum des fleurs. Pleurer. Rager. Sentir la peur qui grimpe dans le cœur la nuit, cette peur qui dit « Et si tu n’y arrivais pas ? »
En vrai « si tu n’y arrivais pas ? » ça n’a pas de réalité, cette question. La vie, tu la vis, c’est tout. C’est le bordel, c’est pas comme tu veux, c’est mieux, c’est moins bien, c’est toujours un peu l’art de cette frustration créative qui te pousse à trouver d’autres manières de faire, d’autres ressources, des moyens de t’élever. C’est un jeu et une histoire que tu vis en temps réel, en immersion totale, sans replay. Une expérience unique que tu ne peux que réussir.
On peut échouer aux jeux sociaux, à l’argent, à la notoriété, mais pas à la vie. T’es là, t’as déjà gagné. Même quand c’est la merde. Même si tu préfèrerais parfois être ailleurs. Tu fais ton tour de manège. C’est pas forcément agréable mais des fois ça l’est quand même un peu.
On théorise, on cherche la meilleure manière d’aborder cette aberration logique qu’est l’expérience humaine, cette singularité galactique, ce coup de hasard qui fait que c’est toi, là, cette combinaison unique de gènes et d’Histoire, on veut contrôler mais rien ne se contrôle. Il y a trop de paramètres et l’échelle de temps et d’espace est bien trop vaste. À quoi ça te sert, franchement, de contrôler tes 80 ans et les quelques mètres carrés auxquels est limitée, toujours, ta conscience immédiate ?
Alors je respire. Je m’endors dans mon canapé en écoutant Portishead ou M ou Janis ou Cranes. Alors je m’occupe des plantes, je m’occupe de l’enfant, je m’occupe de moi. Alors je saute d’expérience en expérience: un café, un cours, un jeu vidéo, un roman, une marche en ville, un autre café, une interaction de surface avec un autre être humain, vivant, rempli de nuances auxquelles je ne prête pas d’attention particulière. On passe tellement de temps les uns avec les autres qu’on en oublie de voir combien c’est incroyable que mon ensemble d’atomes et ton ensemble d’atomes se croisent dans cette rue à cet instant-là. Des fois j’ai envie de juste serrer des inconnus dans mes bras et de leur dire: « wow, quelle chance qu’on se soit croisés, toi et moi, c’est tellement improbable! »
Mais on s’habitue. On prend pour acquise notre proximité, on cherche même à s’en prémunir, à se protéger contre elle. L’autre jour au téléphone avec une administration j’étais fasciné d’avoir une personne avec moi en ligne, une personne que je ne rencontrerai sans doute jamais, avec qui je ne parlerai peut-être plus jamais. Aujourd’hui (enfin le jour où j’écris ça) un faux numéro, une voix de femme qui demande un nom qui n’est pas le mien, moins d’une minute d’interaction. Tellement de richesse.
Mais ce serait creepy si je disais: « hey, c’est dingue non, qu’on se parle, vous et moi, vous réalisez l’ensemble de circonstances incontrôlables qu’il a fallu réunir, le nombre de paramètres insignifiants qui nous ont amenés à cette interaction ? »
Mais non, on se préoccupe trop d’équilibrer nos budgets et de payer nos factures et de régler nos blessures narcissiques et de soulager nos égos fragiles pour contempler la beauté de cette expérience, pour célébrer le miracle de chacun de nos instants. Et des fois c’est vrai, c’est chiant cette complexité que l’on a créée autour de ce miracle, et les conséquences désastreuses de notre évolution sur notre planète d’accueil sont à vomir. Et le stress de l’avenir et le stress du monde qu’on laisse à nos enfants et toutes ces choses. Mais juste un instant, juste une seconde, maintenant, si l’on prenait la mesure de ce qu’est notre vie, en fait.