Auteur/autrice : Anaël Verdier

  • Randomness #75

    Plastique tendu. Encre de Chine. Coulures. Dorures ébène. Moi, ma peau nue qui sert de toile. Toi qui sers de support à mes mots frappés sur le clavier d’ordinateur collé entre tes cuisses écartées. Sous ton jean, la fente ouverte. Moi, bandé à n’en plus pouvoir, excité à mort par la vision de ton énergie créatrice en éveil total. La vie rêvée. Le partage de ces énergies folles qui nous habitent et qui nous rendent vivants, toi et moi. Rien d’autre ne pouvait donner sens à nos vies que la rencontre fracassante de nos deux génies artistiques. Moi qui peins les mots. Toi qui encres les formes.
    Ô coque plastifiée où se déversent les liquides de ton art, à toi. Dilutions, projections. Rencontre et intersection des chemins tracés d’encre. Mystère du hasard livré.
    Ton regard, concentré, ton attention à la fois tout à l’extérieur et toute intérieure. Fulgurance de l’instant, qui impose la livraison totale de nos êtres à la création. Tes moues appréciatrices. La cigarette que tu viens d’éteindre était la dernière. En as-tu seulement conscience ? Et moi qui tape ces mots, moi qui suis orfèvre du rien, de l’invisible, du sens qui ne se devine que dans l’effort de la lecture. Les anneaux à nos doigts, que représentent-ils sinon l’alliance inévitable de deux esprits ? Nous unis dans nos introspections totales. Jamais plus distants, plus absents au monde, et jamais plus proches. Ne pas faire de mon art une démarche de l’intellect. Ce serait le priver de sa Beauté.

    « Vous connaissez Faulkner ?
    – De réputation.
    – Ah ! il faut impérativement que vous le lisiez ! C’est le plus grand auteur du XXe siècle. Le seul. Quand sort A bout de Souffle, vous vous souvenez, ce que … dit à Belmondo ? »

    Sur le quai de la ligne 11, à la station Mairie des Lilas, Brassens n’en finit pas de fumer sa pipe et jusque dans les rames du métro on fait des rencontres exaltantes.

    L’amour, le sexe que je te fais matin et soir, mes lèvres contre les tiennes, ma langue qui s’insinue au fond de ta vulve, qui va débusquer le pépin qui t’enlève à ce monde et t’entraîne dans des contrées d’extase, cet amour-là est le meilleur de ma vie. Le seul qui vaille la peine que je m’offre. Ta générosité est sans égale.

    San Francisco, été 68. J’étais là et toi aussi. Que faisions-nous ? je ne m’en souviens plus. Les souvenirs sont flous, brumes de drogues, d’alcools, brumes de la mort qui nous a arrachés à cette existence-là pour nous amener ici aujourd’hui, dans un appartement parisien du XXIe siècle, toi pendue à tes murs, agrafe plantée dans le plastique et le plâtre, moi à terre dans ta kitchenette, ordinateur et musique sur les cuisses, incapable de décoller mais si près, si près d’y arriver.

    Tu piétines quelques fringues, tu projettes de la peinture, de l’encre, sur les plastiques bombés et je crève de désir pour ton corps. Sensation étrange et assez neuve, de l’excitation sexuelle causée par l’énergie que tu dégages et par l’énergie qui jaillit de mon propre acte d’écriture, qui est lui aussi, éminemment érotique, éminemment créateur.

    Je veux fumer.

    « C’est pas un métro, c’est un corbillard. Mais vous ne m’aurez pas, je suis vivante, moi ».
    Le métro est un incroyable lieu de pouvoir.

    Tu souris en découvrant tes mains tâchées d’encre. Ton bras sert de support à l’étalement de la matière. Je triture mon anneau, dont la circularité me rappelle l’infini. Il est sans début ni fin, il n’est qu’existence, simple étant et pur être tout en même temps.

    Ton talon ne touche pas le sol. Ta jambe fléchie est une invitation à la caresse. Je retiens l’élan qui voudrait me faire jaillir sur toi, arracher ton jean et t’…

    En pleine montée d’acide, Mary-Audrey nous a lâchés. Ils étaient tous trop défoncés pour s’y intéresser. L’événement est resté inaperçu.

    Tu as noué tes cheveux et enlevé ton pull. A ton nombril, le bijou renvoie des reflets aveuglants pour qui ne sait pas regarder.

    Mon sanctuaire d’écriture a toujours été dans un coin, assis à même le sol, dans un état d’esprit lointain, bien évidemment absorbé par les images mentales et celles venues de plus loin encore. Je maltraite l’ordinateur, c’est mon outil et si je ne l’approprie pas à mon corps je ne peux pas le travailler. Écrire est beaucoup trop intellectuel pour que je ne cherche pas la moindre opportunité d’y faire intervenir mon corps. Le contact à la matière de ce qui écrit, le stylo, le clavier, n’importe, le contact de mes doigts contre la surface chaude et dure du clavier, ce contact-là est précieux au-delà de tout autre.

    Pink Floyd chantait The Wall avant même que tu ne naisses.

    Les fragments d’écriture, la solution est là. Fragments. Le sens qui jaillit d’une phrase lâchée là, comme une fabrication pop-artienne, une littérature de l’instant, sans recherche de cohérence apparente, tout est dans la recherche d’une unité de sens fluctuante. Une liberté de lecture, des mots qui renvoient à des images disséminées dans le livre. L’objet hybride, des mots fragmentaires, des presque rien du tout mais qui, lus dans l’ensemble, font jaillir un sens tiers. Pas de jeu sur les formes graphologiques, pas d’anagrammes quelconque, juste différentes formes artistiques mais qui se répondent les unes les autres dans une ronde de signification qui rendrait les unes sans les autres moins riches. C’est comme moi sans toi.
    J’ai piqué l’idée à Douglas Coupland.

    Mais le sens doit aussi jaillir de la structure, qui est un travail autrement plus intellectuel, réfléchi, mental, à mille lieues de l’euphorie créatrice qui m’habite au moment de taper ces lettres, d’assembler ces mots pour en tirer… quoi ? ce qu’ils ont à donner.

    J’ai envie de toi, de te serrer contre moi, de te ramener à moi et en même temps rien ne peut m’arracher à l’écriture.

    Sauf que j’ai envie d’une cigarette. Ou d’une taffe de tabac, simplement. Mais tu n’en as plus et je suis trop emporté pour quitter cette pièce, quitter mon état de concentration, je ne peux pas laisser tout cela en plan, il y a trop en germe, trop qui doive encore jaillir. Mais il faut que je mâche, que je suce, que je serre quelque chose entre mes lèvres. La fumée pourrait entourer ma langue, un bonbon fondre sous elle, une feuille de salvia occuper ma mâchoire. Mon corps doit travailler, surtout la bouche. Écrire appartiendrait à la phase orale ? Pas très étonnant quand on sait qu’écrire c’est avant tout communiquer. Créer c’est communiquer. C’est vouloir parler mais avoir trop à dire pour se contenter de la simple conversation. C’est avoir des mots qui grandissent en soi en permanence et qui exigent de sortir, qui pressent à la porte du langage et s’emmêlent les pinceaux dans les couleurs de la langue à tel point que le sens se perd et rejaillit là où on l’attend le moins.

    Je suis ailleurs. La feuille de Sauge que j’ai mangée m’aide peut-être à trouver une plus grande concentration sans réduire ma capacité à faire sens. Quand je relève la tête, tu es là, absorbée toi aussi, pas du tout abandonnée, plutôt heureuse, plutôt vivante. Moins nue que moi peut-être… mais je ne suis plus du tout dans l’excitation. Je sais que je pourrais la retrouver si je retournais mon attention vers toi mais… Sais-tu que nous sommes en train de poser les premiers jalons de notre atelier à venir ? De notre collaboration qui va au-delà de la vie quotidienne ? Crois-tu que nous vivrons vieux, ensemble, crois-tu que nous parviendrons à l’accomplissement qui est le nôtre tard ou plus tôt que prévu ? Je ne veux pas que tu sortes de ma vie mais tu l’as dit toi-même. La voyante ne croit pas que nous finirons ensemble. Et je ne le crois pas vraiment… Mon rêve disait autre chose. Mais que sont les rêves sinon des bases sur lesquelles construire, des bases que nous pouvons transformer et modifier ? Là, en cet instant, ma seule maîtresse, c’est l’écriture. Mais je sais qu’elle est ma fille. Toi tu es ma compagne, ma coéquipière, ma partenaire. Je t’aime.

    La clope de survie, tu l’as fumée en 1975, souviens-toi. Rien de spécial ce jour-là, juste une grosse envie de nicotine. Ou en fait même pas si grosse que ça. J’étais déjà mort, je t’attendais de l’autre côté sans impatience, juste avec envie. Envie de toi et de te retrouver, de revenir à l’unicité du Nous.

    Dans son trou, Alice n’en finit plus de tomber. Cette phrase n’est sûrement pas de moi. Mais si le trou était en fait la trachée du géant révérend Caroll, le sens serait transformé. Alice est mangée, comme le vieux menuisier dans la baleine. Alice avalée dévale les pentes intestinales jusqu’à l’expulsion excrémentielle qui lui est comme une nouvelle naissance.

    Ton regard est complètement infiniment absorbé par ta vision, tes mots commentent tes pensées et n’appellent pas de réponse. Tu me parles mais en fait tu parles ta vision, tu confirmes en l’inscrivant dans le monde physique du son une pensée qui n’est pour l’instant qu’une abstraction.

    Sans l’anneau qui me lie à toi de toute éternité, je suis incomplet.

    Faim. Dans l’assiette s’entremêlent les couleurs. Vert avocat, jaune mangue, rouge tomate et orange carotte. Un peu de rose radis ou de vert basilic, le tout baigné d’huile d’olive en filet de pêche et de taches de vinaigre. La salade nous promet longévité et éveil gustatif, sensoriel, sensuel. Je mange. Tu peins encore. Le secret n’est pas dans la simultanéité, il appartient à une autre sphère d’être.

  • Les filles de Milan

    Les filles de Milan

    Dans les rues de l’Italie du Nord le regard des femmes est franc. Quand tu leur plais, elles te le font savoir par un long regard appuyé. Il y a du plaisir dans ces échanges impromptus, ces regards soutenus de quelques secondes sur un trottoir. Accompagnée ou pas, que tu sois accompagné ou pas, la milanaise te mate.

    Ou alors j’avais un truc dans la barbe.

    Je ne cherche pas de feedback. Je fais ce que j’ai à faire, je suis qui j’ai à être, et les gens réagissent. Ça m’importe, oui, ça m’importe de savoir s’ils ont du plaisir ou pas de plaisir. Ça me fait de la peine s’ils rejettent mon travail mais ça ne m’empêche pas de continuer.

    “Tu veux du feedback ?” me demande un pote auteur après avoir lu un de mes textes. “Non”, je réponds, parce que ma démarche artistique n’est pas ouverte à la critique. Je n’écris pas pour faire plaisir – je suis content quand ce que j’écris fait plaisir, la nuance est importante.

    J’ai parfois besoin de feedback quand, coincé sur un sujet – comme en ce moment sur un malentendu – je cherche d’autres regards pour élargir ma vision. Mais sur un texte fini ? Non, c’est trop tard. Je n’écris pas pour être populaire – je cherche le plus grand nombre de mes lecteurs. La différence ? Ce que j’écris touche certaines personnes. Ce sont elles que je trouve en publiant, en communiquant. Je ne sais pas combien elles sont alors je continue à chercher plus large et plus loin.

    Je crois (j’espère) que j’ai assez de lecteurs pour couvrir mes (relativement importants) besoins financiers. Si ce n’est pas le cas, cela me va aussi. Je sais faire d’autres choses pour gagner ma vie.

    Les filles de Milan sont un bon exemple parce que je les ai croisées par centaines (peut-être par milliers – il y avait du monde). Je n’ai eu d’échange de regards qu’avec une poignée. Je ne cherchais pas ces regards, je ne cherchais pas à plaire. J’étais là avec Rox, à visiter la ville peinard.

    Quand je publie un livre, je cherche à en être fier. Pas fier d’arrogance, mais fier de reconnaissance, je veux pouvoir regarder ce livre et me dire que j’ai fait un bon travail et que je suis content que ces pages existent et soient mes porte-paroles dans le monde. Je n’avais pas ça à la télévision et je crois que c’est surtout pour ça que j’y étais malheureux.

    Je parlais avec une copine scénariste récemment, d’un appel à texte auquel je n’ai pas participé parce que le sujet ne m’inspirait pas (et que l’argent n’était pas suffisant pour justifier que j’aille trouver l’inspiration) et elle m’a dit “tu es un auteur, tu dois savoir écrire sur tout”. Et d’un côté je suis d’accord, oui, d’un point de vue technique, je peux le faire. Mais d’un point de vue artistique et identitaire, c’est très différent.

    Si je dois choisir je préfère gagner ma vie en enseignant qu’en utilisant mon écriture commercialement (c’est-à-dire en écrivant sur n’importe quoi, parce que j’aime la dimension commerciale de l’écriture artistique). Alors oui je pourrais écrire sur tout mais j’ai fait ce choix aussi de construire ma carrière d’auteur d’abord pour sa dimension artistique.

    Et quand je parle de dimension artistique je pense moins à l’esthétisme (que je trouve dans ma recherche de minimalisme) qu’au sens de ma démarche. L’écriture créative est un outil dont je me sers pour générer du sens. À tout le moins j’essaie.

    Alors quand je mets un livre dans le monde, je le fais avec le maximum de conscience possible, c’est-à-dire en réfléchissant à sa place dans la construction de ma vie et de ma carrière maintenant et à long terme. Je sais pourquoi j’ai publié chacun de mes livres. Je sais de quoi il était le témoin et je sais quelle brique il est dans l’édifice que je bâtis et qui ne sera complet qu’après ma mort. Dans cette démarche, la réception du public a relativement peu d’importance dans la mesure où je construis mon œuvre d’abord pour ancrer mon regard sur le monde.

    Quand les filles me regardent je suis content, cela me rend un peu plus léger et un peu plus joyeux mais ça ne change ni la personne que je suis ni ma destination, et cela n’influence pas non plus mes actions. Je souris et je trace ma route.

    Comme quand j’apprends qu’un lecteur a été ému, amusé ou ébranlé par ce que j’ai écrit. Je souris, et je trace me route. Je continue d’écrire dans la même démarche, avec le même enthousiasme et les mêmes peurs et la même recherche de fierté et le même souci de cohérence.

    Je crois que j’ai une vision assez claire de ce que je construis même si, paradoxalement, cette clarté est très floue. Je sens où je vais, je sens ce que je cherche et je sais le reconnaître quand je le trouve. Et j’avance dans cette direction, patiemment.

    Le monde continue de tourner même si je prends du retard sur mes factures, même si je néglige certaines conventions sociales, même si je ne réponds pas à tous les messages, même si je coupe certains ponts encore et encore et encore toujours dans ce souci minimaliste qui consiste pour moi à obtenir les meilleurs résultats possibles avec le moins d’effets possibles.

    Dans cinquante ans le chaos du quotidien sera oublié, les regards des Milanaises réduits à une volute d’émotion magenta fugitive. Les livres nés de ces rencontres fugaces, eux, resteront comme une marque sur le tissu fluide de l’existence.

  • La tentation de l’équilibre

    – Le bilan de l’année est positif, votre profit croît. Pour moi, c’est bien.
    Ma comptable me montre des courbes. Charges, recettes, bénéfices, déficits, mois par mois, année par année.
    – Ce qui est bien c’est que nous avons trois ans de recul maintenant, donc nous avons une bonne idée de votre situation.
    Je souris.
    – Parfait, lui dis-je, il me reste à mettre de l’ordre dans l’administratif pour vous permettre de mieux vous y repérer et de ne pas tout vous envoyer à la dernière minute, et ce sera excellent. Cette année devrait être meilleure, j’ajoute, parce que ma vie personnelle s’est stabilisée.
    Elle hoche la tête d’un air entendu. Nous sommes des gens sérieux. Nous parlons d’argent, pas de sentiments. Les émotions mettent le bazar dans les affaires, nous avons appris à les mettre sous cloche pour développer nos affaires.
    Ma comptable est en pleine expansion.
    – Ca fait quatorze ans que je vois des petites entreprises. La vôtre est saine.
    J’ai une gestion chaotique. Je n’étais pas très mûr quand j’ai lancé cette affaire. Je n’étais pas quelqu’un d’organisé. Savoir que ma boîte est saine malgré tout, cela me rassure. Quand j’aurai réussi à mettre de l’ordre dans ma gestion, tout roulera. Ce ne sera plus qu’une question de patience avant que je ne récolte vraiment les fruits de mes efforts.
    Je quitte son bureau avec le sourire et animé d’une énergie nouvelle. Je m’inquiétais de l’état de mon entreprise parce que ma trésorerie est dans le rouge. La semaine dernière, ma banquière me rassurait. Aujourd’hui, c’est ma comptable.
    Elles n’ont pas de raison de me caresser dans le sens du poil. Je les ai choisies pour leur franc-parler et leur esprit de gagnantes, pour leur capacité à me pousser quand j’en ai besoin, parce qu’elles ont sur mes affaires, un regard distant, objectif. Elles regardent les chiffres, pas les émotions.
    La peur, l’espoir, l’enthousiasme, m’empêchent de voir clair. Elles sont mes garde-fou.

    Je rentre au bureau. J’ai trois heures avant la fin de la journée, cela me laisse le temps d’appeler mes prospects et de gérer quelques dossiers. Je fais attention à finir à l’heure, parce que je ne veux pas mettre en péril ma vie de couple. Dans mon emploi du temps, deux heures sont réservées chaque jour à ma compagne.
    C’est le seul moyen de garder une relation solide. Comme le dit mon mentor: « si c’est important, ça doit être planifié ». Ça a été une révélation pour moi, d’entendre cette phrase, de réaliser que je vivais en réaction et non en proaction. Depuis que j’ai pris l’habitude de remplir les cases de mon agenda de tout ce que je fais, ma vie est devenue bien plus équilibrée. Il me suffit d’un coup d’oeil pour repérer mes excès. Je suis tenté, parfois, de travailler trop.
    Je me rappelle alors que ma compagne a besoin que je l’écoute. Elle a besoin que je lui consacre du temps, que je la câline, que je lui fasse l’amour quatre fois par semaine. Si je ne le fais pas, elle s’étiole. Si elle s’étiole, ma relation devient un problème, parce qu’elle va se plaindre, exiger que je sois là davantage, elle va penser que je ne fais pas attention à elle.
    Ce stress m’éloigne de mon travail.
    Je ne veux pas ça. Si je me laisse embarquer là-dedans, je n’atteindrai pas mes objectifs et tout ce que j’ai construit périclitera.
    Alors je préfère organiser chaque jour des moments pour elle. C’est un peu contraignant au jour le jour mais j’y gagne beaucoup sur le long terme.

    L’équilibre est important. Dès que je le perds, je me perds. Je commence à vivre au jour le jour et à oublier que « chaque jour est une marche vers demain » (un autre des mantra de mon mentor). Le temps que je perds aujourd’hui n’a pas l’air important mais ses conséquences s’amplifient à mesure que j’avance dans l’avenir.
    Quand je pense à tout le temps que j’ai gaspillé au début de ma vie d’adulte, le temps que j’ai passé à traîner avec des potes, à jouer aux jeux vidéo ou à essayer de séduire des filles que je n’avais aucune chance d’intéresser au lieu de faire quelque chose de productif, je me sens mal. J’évite de me perdre là-dedans, parce que ça aussi c’est une perte de temps, le passé c’est le passé, mais quand même! Je pourrais être tellement plus avancé dans ma vie si j’avais été plus mûr plus vite.
    Enfin, j’aurais aussi bien pu ne jamais me réveiller!

    Avant de rencontrer Cali, je ne me doutais pas de ce que je ratais. Je pouvais partir à la plage sur un coup de tête en milieu de semaine sans réaliser que je brisais ma concentration, mon élan productif.
    Depuis que j’ai appris à repousser mes gratifications immédiates, ma vie est bien plus structurée, bien plus constante à la fois en termes de sensations que de résultats. J’ai une excellente énergie, une régularité impeccable et mes clients sont ravis du travail que je réalise avec eux.
    Cali a commencé comme vendeur d’assurances. Il s’est vite rendu compte que le système ne jouait pas en sa faveur et que ses collègues se contentaient de miettes quand ils auraient pu avoir leur propre gâteau.
    Il a déconstruit les habitudes et les comportements des meilleurs vendeurs de l’histoire de sa boîte et il en a tiré une série de règles qu’il s’est appliquées. Ses résultats ont décollé en trois fois rien de temps et il a connu la plus rapide progression de l’histoire de sa boîte.
    A vingt-huit ans, il était le plus jeune senior manager de sa firme. Alors il a décidé de monter sa propre boîte et il l’a amenée à plus de 10 Millions de chiffre en moins de cinq ans. En partant de zéro!
    Je n’arriverai pas à ses résultats mais, wow, avoir la chance d’apprendre de lui, c’est juste énorme.
    Ses règles sont simples: 1) Penser à l’avenir, 2) Avoir une vie saine, 3) Rester concentré sur les résultats concrets plutôt que sur des rêves.
    Sa clef, c’est de trouver l’équilibre dans sa vie pour éviter de se disperser. Donc: prendre soin de son corps et de ses émotions. Il m’a appris à manger sain et à compléter mon alimentation avec les bons nutriments, et il m’a appris l’importance de nourrir sa relation de couple pour recevoir le soutien nécessaire dans les moments durs. Ça évite de partir en vrille.
    Et c’est tellement vrai!
    Depuis que j’ai appliqué ses conseils relationnels à ma vie de couple, Nora s’est épanouie et elle s’est rapprochée de moi de façon super forte. Elle est attentive à moi, elle m’aide à régler mes questions de boulot, elle me pousse quand j’en ai besoin et me recadre si elle sent que je perds mon cap. Ce qui est génial, c’est qu’elle est venue avec moi à un séminaire de Cali, alors elle comprend le système. On peut parler le même langage et je sens qu’elle est là pour m’épauler et qu’elle voit ma réussite comme sa propre réussite. On est une équipe et on va gagner ensemble !

    #

    Je souris. C’est une blague. De mauvais goût mais c’est une blague.
    – C’est un exercice d’impro ? Un jeu de rôle pour tester mes capacités d’adaptation ?
    Elle ne change pas d’expression, le visage fermé, le regard fixé sur mes pupilles.
    – Je te quitte, Sam, c’est pas un jeu. C’est la réalité. Je pars.
    Je me sens vaciller.
    – Mais pourquoi ? On est une super équipe ! On va gagner ensemble.
    Nora secoue la tête.
    – Non. Tu vas gagner tout seul. Ou tu vas perdre, je m’en fous. Dans tous les cas, ce sera sans moi parce que je pars.
    – Tu vas où ?
    – Pas ici.
    Je ne sais plus quoi dire. Tout s’embrouille dans ma tête. Une petite voix me dit de respirer. Je n’y arrive pas. L’air est coincé dans mes poumons. Je répète, idiot:
    – Mais pourquoi ?
    Nora baisse les yeux.
    – Je ne t’aime plus.
    – Mais je suis avec toi tous les jours. Pendant deux heures. Je fais attention à toi. Est-ce que je ne fais pas assez bien attention à toi ? Dis-moi ce que je peux changer et je le ferai!
    Je sais que je peux rattraper ça. Quoiqu’il se passe, ce n’est qu’une crise. Si je l’aborde avec méthode, je m’en sortirai.
    – C’est ça le problème, Sam, il n’y a rien de spontané. Tu calcules tout, tu contrôles tout. Tu me mets dans ton planning, tu suis tes protocoles quand on se voit, c’est nul.
    – Tu rigoles ? On n’a jamais eu de meilleure communication que depuis qu’on fait comme ça !
    Nora plaque son poing sur la table.
    – Justement! Et si j’aime ça, moi, qu’on ait une communication de merde ?
    Je laisse échapper un ricanement.
    – Ne dis pas n’importe quoi. Regarde comme on avance vite, regarde nos résultats!
    – Je m’en fous des résultats. Je veux juste vibrer pour quelque chose, je veux de la surprise, de l’inattendu.
    – « L’inattendu, c’est l’opium de ceux qui sont trop lâches pour prendre en main leur propre avenir »
    – Oh ça va!
    – Quoi ? Cali a raison. L’inattendu c’est séduisant mais c’est de l’agitation stérile. On ne construit rien dans l’inattendu
    – C’est avec lui que tu devrais te mettre en couple.
    – Dis pas n’importe quoi, tu sais bien qu’il est marié.
    Je réalise trop tard ce que j’ai dit. Tout d’un coup, je comprends. Je comprends pourquoi Nora me quitte.
    Mais je ne peux pas bloquer Cali. Ses idées ont transformé ma vie. J’errais sans but ni destination, je me laissais porter par les événements, réactif à tout, je ne construisais rien. Oui, il prend beaucoup de place mais c’est parce que je ne me sens pas encore assez fort pour tout porter sans lui. Il me rassure.
    Je me retiens de dire tout ça à Nora. Je sais bien que ça ne ferait qu’aggraver mon cas, qu’elle ne verrait pas la réalité de ce lien, son importance pour moi, pour nous, pour elle.
    Nous restons plongés dans le silence. Mon équilibre se fait la malle dans ce silence. Je réfléchis à ce que je vais mettre en place pour retrouver de la stabilité rapidement. Il faut quelqu’un dans ma vie. D’un autre côté, je n’ai pas le temps de séduire. Il me faut quelqu’un de disponible. Qui, dans mon entourage, serait prête à me soutenir, qui saurait m’écouter, partagerait mon hygiène de vie (nourriture, sport, sexe) et serait assez ouverte pour laisser sa juste place à Cali ?
    Peut-être Manon.

    #

     – Viens vivre avec moi.
    Manon me sourit.
    – Comme ça, sans préambule ?
    Je toussote.
    – Euh… ouais… Je prends un nouvel appart et je me disais… tu vois…
    – Et Nora ?
    Je reste évasif.
    – On a décidé de prendre un peu de distance.
    Manon mordille sa paille.
    – Je sers de bouche-trou alors ?
    Je crois que je rougis.
    – Mais non! Où tu vas chercher ça ? Je veux pas prendre un truc trop petit, mais si je prends un grand appart tout seul, je vais pas pouvoir me le payer.
    – Ah! Tu cherches un colloc! J’ai un pote qui cherche, lui aussi.
    Elle prend son portable.
    – Attends, je vais te filer son numéro. Il sera trop content.
    Je me demande si elle se moque de moi.
    – Oui, enfin non, j’espérais que…
    A court de mots, je tends le bras et prends sa main en boule dans la mienne. Je fais mon regard le plus pétillant et je la fixe. Son sourire s’adoucit.
    – Sam, je t’apprécie vraiment tu sais.
    Oh oh…

    Manon me laisse devant le café en m’embrassant sur la joue.
    L’angoisse commence à monter le long de mon échine. Le temps que j’ai perdu ce matin avec Manon, je ne le retrouverai pas. Ma journée de travail est bien entamée et je n’ai pas résolu mon problème.
    Je ne veux pas déranger Cali pour un si petit problème. Je fais défiler dans ma mémoire le souvenir de tous ses modules de formation. Lequel pourrait m’aider à traverser cette épreuve sans me laisser déborder par les émotions ?
    Une phrase me revient, quelque chose que Cali a dit dans une discussion informelle : « Quand j’ai un moment de doute, je vais au stand de tir. Ça me ramène à la réalité. En sortant, tout est à nouveau clair ».
    Je n’ai jamais cherché de stand de tir ici mais ça doit bien se trouver.

    #

    Wow! Quel pied!
    Je comprends mieux les Américains et leur fascination pour les guns. Ce truc est surpuissant! Avant même de tirer, le poids de l’arme qui repose dans mon poing, les vibrations de l’air quand les coups des autres tireurs partent, le parfum de la poudre, me galvanisent. Le mieux c’est de sentir l’arme reculer dans mon poing, mon épaule résister un peu trop, mon poignet se tordre. Ce n’est pas la douleur, c’est la puissance. Il me faut de la concentration pour accompagner le tir, une présence totale à l’instant. Si j’ai la tête ailleurs, si je réfléchis trop, la sanction est immédiate. Et encore! Le type du stand m’a dit qu’il me prêtait une arme facile, avec peu de recul.
    Quand je ressors, je me sens capable de conquérir le monde. Tout est clair, comme l’a dit Cali. Mon esprit est tendu, concentré, je peux plonger dans le travail. Je n’en décolle pas pendant cinq heures. Quelle satisfaction! Quel pied!
    Mais le contrecoup est sans appel. La solitude est comme un crochet dans ma mâchoire. Quand je relève la tête de mon clavier, tout le vide de mon appart me saute au visage.

  • La peur de ne pas être assez

    La peur de ne pas être assez

    Elle est ambivalente cette formule. Tout de suite on a envie de demander « pas assez quoi? » mais la peur c’est celle de ne pas être. Assez ; pas celle de « ne pas. Être assez. »
    Parce que je suis déconnecté de moi souvent et des autres toujours. Parce qu’il m’arrive de payer mon loyer en retard, de boire trop, de ne pas déclarer mes impôts à l’heure, de ne pas rappeler ma banquière, de flirter quand je devrais travailler, de travailler quand je devrais jouer avec mon fils, de ne pas aller voir mes parents qui sont mes voisins depuis un mois, de ne pas appeler mes grands-parents qui ne rajeunissent pas. Parce que je ne suis pas millionnaire, parce que je n’ai pas envie d’être propriétaire, ni d’être « en couple »,  ni de participer aux soirées, aux voyages organisés par les potes. Parce que j’ai beau avoir fait quatre ans de thérapie, il y a toujours des sous-couches qui émergent, je suis comme une plaine africaine, plus tu creuses plus tu te rapproches de origine du monde.
    Peur de ne pas être assez, donc.
    Parce que je suis avec simplicité, moi, et que si l’on est ce que l’on fait, alors je suis ce que j’ai envie de faire, donc d’être. (Vous suivez? Je fais à peu près ce que je veux de mes journées donc je peux choisir ce que je suis).
    J’ai créé un semblant de vie professionnelle dont le but très explicite est de ne faire que ce qui me botte. Et je vis bien. Je loue un appart cosy avec un extérieur dans un coin tranquille de la ville, je mange bio, j’envoie mon fils dans le privé, je paye des impôts, ce qui est une fierté et je verse mes cotisations sociales, ce qui est une plaie.
    Si je regarde objectivement, j’ai plutôt réussi. Je ne roule pas sur l’or, je n’ai pas d’investissements (j’y reviendrai), je galère de temps en temps mais à la fin de l’année je finis à l’équilibre. Et tout ça sans compromis. J’ai choisi ma vie et je vis la vie que j’ai choisie.
    Mais j’ai l’impression de ne pas être assez. Parce que je ne tiens pas de budget et que je ne pars pas au bureau tous les matins, parce que je suis à 16h devant l’école mais que ma tête est encore pleine de mes pensées de la journée, parce qu’il m’arrive d’élever la voix, parce que j’ai encore honte d’être en vie, parce que je n’ai pas encore publié de best seller, parce que je ne prends pas le temps d’apprendre à dessiner, parce que je fais des mini burnout tous les 5 mois, parce que je ne cuisine pas assez, parce que je fais mes courses au supermarché du coin plutôt que chez les producteurs, parce que j’ai acheté des tomates d’Espagne en février, parce que je n’ai plus vraiment envie de voyager.
    Je me sens lâche et faible parfois et je me sens triste et en colère et obsédé et pas assez sexuel, et parce que je bricole ma vie plutôt que de la construire mais quand je la construis je me sens comme en prison.
    Alors j’ai peur de ne pas être assez. Et je crois que c’est bien.
    Je crois que ça me pousse à regarder ce que je fais avec plus de rigueur et que ça me force à apprendre à être bienveillant. Ça m’encourage à me demander, dans tout ce que je regrette de ne pas savoir faire ou de ne pas faire assez bien, ce qui m’importe vraiment et ce qui m’indiffère, ce pour quoi j’ai envie de me battre et ce pour quoi je peux laisser faire.
    On n’a pas besoin de vivre selon ces standards de perfection. C’est facile à dire et moins facile à vivre. Je m’entoure de gens qui ont des valeurs différentes des miennes, pas par masochisme mais pour m’aider à prendre position dans ma vie.
    Je fréquente des gens qui aiment l’argent et des gens qui le craignent. Cela me permet de réaliser que je le vois pour l’outil qu’il est, ni plus ni moins. Pratique mais pas une raison de vivre. Petite parenthèse, ma fantastique coach Sarah Carruthers m’a proposé un jour cet exercice qui consiste à remplacer le mot « argent » par le mot « clef anglaise », et de me demander si mon discours continuait à avoir du sens. Si l’argent est un outil, il obéit aux mêmes règles que n’importe quel autre outil.
    Je fréquente des gens mariés ou dans des relations classiques d’exclusivité et je fréquente de vrais polyamoureux presque dogmatiques. Cela me permet de me positionner.
    Idem pour le travail, la vie de famille, l’éducation, la nourriture, l’administration.
    La richesse de la vie vient de l’infinie variété de nuances qu’elle propose. Vous pouvez être ce que vous voulez être, dit Paul Arden. Et c’est vrai.
    On n’a pas à vivre selon les standards des autres pour se sentir suffisant, mais être soi, cela nous met aussi dans la responsabilité de tout ce que nous ne sommes pas. J’allais écrire « ce que nous décidons de ne pas être », mais toute la nuance est là, justement: le décidons-nous ou le subissons-nous ?
    Pour bien le décider il faut conscientiser ce que nous décidons de ne pas être, donc, aussi, de ne pas avoir. Il faut conscientiser les critiques que nous choisissons de recevoir et la tribu que nous décidons de rejoindre.
    C’est un effort de tous les jours — surtout les jours difficiles — que de se rappeler que les difficultés que nous rencontrons quand nous choisissons de vivre notre vie pleine et entière, ces difficultés aussi font partie de notre choix.
    Si vous aimez ce que vous lisez sur ce blog, si vous aimez mes fictions, et que vous voulez m’encourager, vous pouvez me soutenir via paypal.
  • Géraldine

    – Mec, putain! Je t’avais demandé de pas faire ça!
    Noé, en caleçon et robe de chambre ouverte sur un t-shirt, les cheveux ébouriffés, croque dans une pêche.
    – Chill, dude.
    – Mais merde, ça me fait chier que tu l’aies fait!
    – Je sais. Tu veux en parler ?
    – Non je veux pas en parler, je veux que tu l’aies pas fait.
    Noé écarte les bras.
    – Ça va être dur, là.
    Damien a le corps noueux. Il marche d’avant en arrière sur le perron. Il fait un pas vers la maison, un pas vers l’extérieur.
    – Mais pourquoi t’as fait ça ? Comment t’as pu me faire ça ?
    – A toi, j’ai rien fait.
    – T’as trahi ma confiance voilà ce que t’as fait!
    – Tout de suite les grands mots.
    – Parfaitement. Tu savais que je voulais pas que tu couches avec elle. Je te l’ai dit plusieurs fois et tu l’as fait quand même.
    – Le truc, c’est que tu n’as de droit ni sur elle ni sur moi.
    – C’est pas la question, putain! Tu savais que ça allait me mettre dans cet état, tu le savais.
    – Ouais.
    – C’est pour ça que tu l’as fait ? Pour me ruiner ?
    – Non mais écoute-toi un peu. J’ai pas couché avec ton ex à cause de toi, je l’ai fait parce qu’elle me fait bander et elle l’a fait parce que je la fais mouiller. Le monde ne tourne pas autour de ton nombril.
    – T’es un ami de merde!
    – Wow wow. Alors écoute, on va remettre les choses à leur place. Je veux bien que tu viennes pleurer dans mon salon quand t’es pas bien. Je veux bien que tu me balances tes histoires à la gueule à longueur de soirée et que tu te mettes sur ton smartphone quand je te parle de ce qui m’arrive. Je tolère que tu tournes mes choix en dérision, mais là je sature. Tu te pointes chez moi sans prévenir, tu me réveilles, et tu viens te plaindre que je pense pas à tes petits sentiments quand je choisis la fille avec qui coucher ? Il va falloir que tu prennes un peu de recul sur la situation et que tu changes de ton. Je ne sais pas où t’as vu que le monde devait te préserver mais j’ai une nouvelle pour toi: c’est pas le cas.
    Damien s’immobilise.
    – T’es un petit con en fait. Je croyais que t’étais mon pote mais ça te fait chier de me consacrer ton temps. T’as jamais été mon ami, c’est ça. Dans mon monde, les potes se serrent les coudes.
    – Se serrer les coudes veut pas dire que je remplace ta mère et que tu viens pleurer dans mes jupons.
    Noé soutient le regard de Damien. Un instant, il se demande s’il va devoir esquiver un coup de poing, mais Damien se contente de secouer la tête et d’enfiler son casque avant de partir.
    – Qu’est-ce qu’il est lourd, soupire Noé en regardant s’éloigner la moto.
    Il a couché avec Géraldine un soir d’abandon. Ce n’était rien, juste un élan qui les a portés l’un vers l’autre avec spontanéité et légèreté. Non, il n’a pas pensé à Damien au moment de glisser sa langue sur le ventre de Géraldine. Doit-il s’en excuser ?
    Il jette son noyau de pêche dans le caniveau. Il pourrait appeler Géraldine et lui demander des comptes : pourquoi elle l’a dit à Damien ? Elle sait qu’il est chiant, que ses valeurs sont au mauvais endroit. Il ne le fait pas. Il a envie de s’en foutre et le meilleur moyen, c’est de ne plus y penser.

    #

    Noé, réveillé pour de bon – bien trop tôt à son goût – s’est mis au boulot. Une tasse de café froid, remplie au deux tiers, lui tient compagnie pendant qu’il agence des couleurs et des formes sur son écran, la tête dans la chair de Géraldine. Il mi-bande. Son téléphone sur la table basse du salon joue à l’aimant avec son dos. Parler d’elle a ravivé ses souvenirs de leur nuit ensemble et il se dit qu’il en reprendrait bien un peu. Peut-être aussi parce que le boulot l’ennuie aujourd’hui, et qu’il cherche à se distraire, ce qui n’est pas la meilleure des raisons.
    – Tu veux passer ?
    Une heure plus tard, il termine de mettre un peu d’ordre dans son salon et ouvre la porte. Elle porte une jupe légère, facile à retrousser, et son petit blouson en jean qui lui rappelle les filles avec qui il flirtait dans les années 90. Elle lui jette ce regard hésitant des plans culs qui ne s’assument qu’à moitié. Elle n’est pas venue pour taper la discute mais est-ce qu’il va vouloir parler ? Prendre un verre ? Ou va-t-il la plaquer contre la porte à peine refermée et la baiser là, tout de suite, comme elle en a envie ? De se l’imaginer, elle est déjà trempée.
    – Tu bois quelque chose ?
    Merde.
    – Damien est passé ce matin.
    Il se demande pourquoi il l’a dit alors qu’il avait décidé de s’en foutre. Pourquoi ne l’a-t-il pas juste allongée sur le canapé pour la lécher ? L’inconscient et ses curieuses priorités.

  • Dis, c’est quoi être adulte

    Dis, c’est quoi être adulte

    Être un adulte responsable, c’est juste savoir prendre soin de ses besoins. Alors c’est un peu plus compliqué en vrai que sur le papier, parce qu’il faut d’abord les comprendre, ses besoins, et savoir les reconnaître n’importe où n’importe quand. On bosse là-dessus, sur le fait de s’entendre et de s’écouter plutôt que de laisser le bordel interne nous paumer, et puis on fait le nécessaire: pour gagner des sous, pour se sentir en sécurité, ce genre de trucs que font les gens dans une société du luxe (vous vivez dans une société du luxe quand tous vos amis ont un logement et un revenu et que la grande question de vos dîners c’est votre détresse existentielle. Je ne crois pas que les réfugiés syriens et les mecs qui vivent sous les bombes en aient quoi que ce soit à foutre des questions existentielles (« qui je suis, qu’est-ce que je suis venu faire sur Terre, quel est le sens de l’éternel retour, comment j’assure mon épanouissement personnel, est-ce que j’aurai trop l’air d’un hipster si j’achète lampe bocal sur Etsy ? »)

    Je me suis lassé de lire les bouquins de développement personnel qui disent, en substance: « il y a quelque chose qui cloche chez toi alors fais ce que je dis dans ces lignes et tout ira mieux ». Comme tout le monde je les lisais dans l’espoir d’y trouver un mode d’emploi de la vie, et puis j’ai fini par comprendre 1) que tout le monde bricole et 2) qu’être adulte c’est vivre selon ses propres critères. Depuis je lis des livres qui ne cherchent pas à être dogmatiques, sur des sujets qui m’interpèlent comme le Wabi Sabi. En les lisant, je cherche à me rapprocher de moi, pas à comprendre comment les autres veulent vivre.

    Je suis bien. La plupart des gens que je connais sont bien. Ils ont quelques préoccupations, parce qu’ils cherchent à vivre de meilleures vies et à progresser et à se sentir plus mieux (sic) plus souvent. On n’est pas brisés. On n’est pas cassés. Rien n’est à réparer en nous. Être adulte c’est cool. Si je veux passer la nuit à binger Netflix en mangeant des pizza froides, je peux le faire et personne n’a rien à me dire. Ça ne m’empêche pas d’être bien, ça m’aide à l’être.

    Être adulte c’est n’avoir de comptes à rendre à personne (sauf aux impôts pour qu’ils sachent combien vous prendre). C’est avoir la pleine et entière responsabilité de sa vie, et c’est ce qui fait flipper les gens.

    C’est ce qui fait que le salariat fonctionne, ce qui m’a toujours épaté, pourquoi quelqu’un irait donner son énergie à une boîte pour faire avancer les idées de quelqu’un d’autre ? La réponse est dans la décharge de responsabilité. Plutôt suivre les consignes que d’assumer ses idées et ses envies, c’est un peu ça. Il y a sans doute une explication plus complexe, un truc en lien avec la sécurité (ou l’illusion de sécurité), et avec le sentiment d’appartenance à une culture commune, mais pour moi c’est incompréhensible que ce système réussisse encore à fonctionner, sauf s’il y a derrière un refus des conséquences de la responsabilité: si je suis seul*e à devoir répondre à mes besoins, il faut que je fasse des efforts.

    Des efforts pour m’écouter et pour réagir de façon juste et équilibrée à ce que je ressens de ce qui s’exprime en moi. L’autre n’est pas coupable de ce que je ressens. Il/elle agit selon ce qui est juste pour lui/elle dans son contexte actuel. Je ne peux pas le contraindre à agir autrement mais si je ne suis pas à l’aise avec sa façon de se comporter, j’ai le droit de le lui dire et, s’il n’est pas disposé à changer, c’est à moi de décider de mettre fin à la relation.

    Les paradigmes dans lesquels nous baignons, en particulier les paradigmes émotionnels, nous entretiennent dans une logique de victimisation. Si je n’obtiens pas ce que je veux au boulot, c’est parce que mon boss et mes collègues me le refusent. Si je ne suis pas satisfait dans mon couple, c’est la faute de mon partenaire, etc. En réalité, si je veux quelque chose, je dois le demander (ou le prendre si personne n’en est détenteur).

    C’est finalement ça, être adulte: savoir demander ce que l’on veut.

    Et être un adulte créatif c’est comprendre qu’il y a des tas de façon d’obtenir ce que l’on veut et que souvent, ce n’est pas la première idée qui est la bonne. Si je veux plus d’argent, ce n’est pas en travaillant plus ou en restant dans le même job jusqu’à avoir une promotion que je peux le mieux l’obtenir, par exemple. Mais nous sommes emportés sur des voies rapides, comme ces tapis roulants des aéroports, et nous oublions que nous pouvons en descendre quand nous le souhaitons pour essayer autre chose.

    La vie n’est pas hyper sérieuse. Nous naissons, nous vivons quelques décennies, puis nous finissons en poussière. Dans le court laps de temps qui nous est accordé, nous devons chercher à profiter au maximum et cela implique de savoir ce qui nous fait vibrer le plus et de concentrer nos efforts sur cette chose-là et uniquement celle-là. (et quand la chose qui nous fait vibrer change, nous redirigeons nos efforts dans cette nouvelle direction). Peu de gens sont prêts à ça parce que cela demande un certain confort avec l’inconfort de l’incertitude et de l’insécurité (financière, émotionnelle, …) mais c’est soit ça soit un dernier souffle à l’allure de regret.