Catégorie : Journal

Ici, c’est un journal de bord, un outil pour garder pied et garder le cap.

  • La tragédie et l’espoir

    À quel moment la tragédie de l’existence étouffe-t-elle notre capacité à espérer ?

    Espérer des jours meilleurs. Espérer des solutions à nos problèmes. Espérer que nous serons capables d’inventer pour nous-même plus de joie, plus de sécurité.

    Quand l’espoir tombe, ce sont tous nos projets qui s’effondrent. À quoi bon investir les efforts nécessaires à construire autre chose, à changer notre quotidien, à adopter de nouvelles habitudes, à surmonter les obstacles qui se dressent entre soi et le projet réalisé. À quoi bon si l’on n’espère pas arriver au bout.

    Alors s’engage une bataille, entre le poids du tragique et le poids de l’espoir. On n’est pas dupe. La tragédie l’emporte, mais être vivant, vraiment vivre, c’est continuellement se dresser face à l’obstacle et dire : « j’arrive ».

    Le moment où, sans même lever le regard, l’on se dit : « ça va être trop dur, le résultat ne vaut pas l’effort », l’instant où l’on déclare forfait, la tragédie gagne.

    Elle sera victorieuse de toute façon mais notre effort collectif pour la repousser, cet effort compte.

  • Enquêtes de satisfaction

    Après avoir ouvert 4 formulaires de satisfaction aujourd’hui, je me suis dit que notre époque avait vraiment un problème.

    Je me suis demandé combien de temps nous allions passer dans nos vies à remplir des questionnaires clientèle. À coups de 5 minutes par ci, 10 minutes par là, combien d’heures cela représentera-t-il ? de jours ?

    Bientôt il faudra plus de temps pour répondre à l’enquête de satisfaction que pour faire un achat. Enfin, je dis bientôt… je suis sûr que c’est déjà le cas pour certaines expériences.

    Et pourquoi au juste ? Pour « nous aider à mieux vous servir », c’est un code pour dire « nous aider à vous vendre plus de trucs ». À force de vouloir créer des expériences toujours plus lissées, toujours plus confortables pour le consommateur, on l’anesthésie. Il entre dans le magasin, on lui sert un thé chaud, on le masse, et on scanne sa carte bleue — sans contact pour éviter les frictions : voir le montant de son achat et taper son code, c’est avoir l’opportunité d’ancrer dans sa conscience l’action, l’achat. C’est avoir une dernière occasion de dire « vous savez quoi ? En fait, j’ai changé d’avis ».

    Il y a quelques années j’ai imaginé un univers dans lequel tout serait soumis à des questionnaires de ce type, y compris nos relations sociales. Mais Dark Mirror m’avait précédé. Je ne le savais pas. J’ai passé des jours à travailler ce texte, je l’ai envoyé à un concours et sur le quai de la gare mon père m’a dit : « C’est un épisode de Black Mirror, ça ». Je suis tombé des nues. Ma super idée ! Bonne pour la poubelle.

    Ça arrive tout le temps, ce n’est pas un problème.

    Et puis ce n’est pas le sujet. En bon contrarien que je suis, j’ai décidé de faire l’inverse dans mon business, et de créer des points de friction. De redonner du pouvoir au consommateur. De créer de l’inconfort pour forcer une décision consciente et délibérée de la part de l’acheteur. Je trouve ça plus respectueux. Trop de fluidité embrume.

    J’ai dû racheter des lunettes récemment après avoir marché sur celles que je portais depuis quatre ans. Je me suis retrouvé au milieu de chez l’opticien avec quinze paires dans les mains, à devoir prendre une décision sur le type de lunettes que je voulais. On ne m’a pas proposé de thé ni d’analyse laser de mon visage pour me dire quelle forme ou quelle couleur seraient les meilleures. Une imprimante 3D n’a pas imprimé les lunettes sur le champ pour m’éviter d’attendre. Au lieu de ça, j’ai dû attendre 10 jours qu’elles soient prêtes, et continuer à porter mes lunettes monobranche en attendant.

    J’ai passé un très bon moment. Pas nécessairement confortable (jongler avec 15 paires n’est pas hyper évident) mais très sympa. Et j’ai non seulement dû taper le code de ma carte bleue, il a aussi fallu que je signe des papiers. C’était chouette.

    Évidemment, après, j’ai reçu un questionnaire de satisfaction par mail. Je l’ai jeté à la poubelle.

    Notre recherche collective de confort va trop loin. On n’accepte plus que la réalité soit hostile, on n’accepte plus les tensions ou les points de friction. Il faudrait se débarrasser des émotions « négatives », lisser, huiler, lubrifier l’intégralité des relations sociales. C’est un excellent moyen de nous endormir et de nous faire oublier que la vie est d’abord une lutte — pour ses idées, ses idéaux, ses valeurs, ses ambitions, ses choix, même lorsqu’ils sont atypiques.

    Alors non, je ne cherche pas à être davantage satisfait lorsque je consomme, parce que j’ai besoin de me rappeler que consommer n’est pas un acte anodin. C’est un moment de décision qui a un impact immédiat sur ma vie (ce que j’achète, ce que je paie) et un impact direct sur le monde (ceux, humains, animaux ou végétaux, qui vendent, fabriquent, acheminent, produisent les matières premières…) et ça, je ne veux pas l’oublier.

  • Quand et comment lire votre premier jet

    Article en cours de rédaction

  • Sensory Overload

    J’ai longtemps cru que j’étais timide et introverti.

    Il m’a fallu plusieurs années pour observer qu’en fait mon cerveau a de la difficulté à intégrer les informations dans un contexte social de groupe, ce qui crée une confusion cognitive qui rend difficile le fait de prendre la parole. Je me vois en train d’essayer de suivre chaque conversation, de capter les nuances dans la gestuelle des personnes et du lieu. Il se passe trop de choses qui stimulent mon attention pour que j’arrive à me concentrer sur le fait de produire de l’information.

    Je me suis aussi rendu compte, dans les interactions individuelles, que ce que je prenais pour de la timidité était 1) une ignorance des codes sociaux et 2) mon indifférence à l’autre. En vrai, une interaction c’est simple : si l’on s’intéresse à son interlocuteur, on lui pose des questions, on le fait parler de lui, tout en lui est susceptible de solliciter notre curiosité — jusqu’à un certain point. La supposée timidité naît souvent d’une obsession narcissique. Que va-ton penser de soi ? Quelle image allons-nous donner ? Comment pouvons-nous donner bonne impression ?

    Lorsque l’on abandonne ce souci de plaire et de bien paraître, l’on se rend compte qu’il suffit d’être pour interagir.

    La timidité n’est pas la traduction de notre insécurité mais de notre vanité. Nous refusons de pouvoir passer pour un imbécile, un clown, un loser. Encore aujourd’hui mon ego me censure souvent. Je tiens à paraître sous mon meilleur jour — mais quel meilleur jour ? Celui qui correspond à un idéal d’humain emprunté aux films, à la publicité, une sorte d’homme sans faille, intelligent, lettré, intéressant.

    Le clown m’aide à me dépouiller de ces impératifs encombrants.

    La nuance entre intéressant et intéressé me donne des outils puissants pour nourrir des interactions qui valorisent mes interlocuteurs plutôt que moi-même.

    « Pose des questions intéressées, pas des questions intéressantes », nous a-t-on un jour conseillé dans un passionnant exercice de visibilité.

    Les questions intéressantes cherchent à nous mettre sur le devant de la scène. Avec les questions intéressées, nous nous effaçons au profit de l’autre.

    Les vraies questions intéressées viennent toucher la vulnérabilité de son interlocuteur, mettent en lumière les points sur lesquels il ou elle a besoin de rencontrer son propre reflet, d’être mis au contact de lui-même, de sa vérité. Ces questions font naître les amitiés les plus durables.

    Je ne suis pas timide mais je fonctionne mal en groupe. Trop de stimuli excitent mes sens. C’est un festival de couleurs, de sons, de sensations. Bien meilleur que la moindre conversation.

    Je ne suis plus timide depuis que je m’intéresse aux personnes que je rencontre, et si je sens que j’ai du mal à interagir, c’est inévitablement le signe que je ne m’intéresse pas à mon interlocuteur. Cela arrive. On n’a pas le temps pour tout le monde. On n’a pas tout le temps le loisir d’être disponible à l’autre.

    Depuis que je n’en fais plus un problème, je ne m’étiquette plus « timide », je me dis « c’est un jour où je suis moins disponible ».

  • Traverser le tunnel

    Traverser le tunnel

    Lentement, patiemment, progresser chaque jour d’un mètre ou dix, selon le terrain, selon l’envie, la fatigue. Avancer sans relâche ni éclat, ne rien attendre. Accepter, de plus ou moins bonne volonté, l’absence d’horizon. Chaque jour rythmé par la nécessité de progresser. Il se peut que le tunnel n’ait pas de fin. Ça ne fait rien. Avancer vaut mieux que de baisser les bras. Peu à peu s’alléger du superflu, retrouver le sens du nécessaire. Il y a quelque chose d’apaisant dans la répétition aveugle du quotidien. Dans le rituel : se lever, avancer, se coucher.

    Et puis un jour, quand on a oublié d’y croire, quand on n’y pense plus, l’aveuglante lumière de la sortie.

    Le proverbial bout du tunnel.

    On ne sait plus faire avec la lumière. On est tenté de ralentir la cadence, histoire de prolonger ce que l’on connaît. Le calme de la traversée. Dehors, à la lumière, n’est-ce pas l’agitation, la bousculade ? Ce sont les souvenirs que l’on en a gardé.

    Pourtant, persévérer. Avancer pas à pas, se préparer à sortir en plissant les yeux pour filtrer le soleil à l’éclat trop vif. Petit à petit, l’envie de prolonger le séjour des profondeurs laisse place à l’anticipation de l’extérieur. Sans précipitation, on avance moins par réflexe, on trouve dans la démarche l’élan de l’impatience curieuse.

  • Not working

    Not working, c’est l’histoire fragmentée, impressionniste, de Claire. Claire ne travaille pas. Claire se cherche. Claire pensait que son problème, c’était son boulot et réalise que non, ce n’était pas le problème principal même si elle ne sait pas bien nommer ce qui cloche avec sa vie.

    Not working c’est l’histoire d’un entre-deux, d’une suspension comme on en connaît tous. Un flottement existentiel pendant lequel le sens nous échappe. L’existence se fait anecdotique, déstructurée, en pointillés.

    Je lis Not Working et j’y trouve des échos. J’y trouve cette forme que j’affectionne, des fragments qui ne se tissent que dans les interstices. J’y trouve un personnage tellement obsédé par la recherche de soi qu’il en perd de vue le monde qui l’entoure. Ou qui, soudain, se prend d’un intérêt maniaque pour un détail de son environnement, pour la biographie d’un anonyme, comme une bouée de sauvetage qui lui éviterait de se noyer dans l’absurde et le vide de sa propre existence.