Catégorie : Journal

Ici, c’est un journal de bord, un outil pour garder pied et garder le cap.

  • Mise à jour

    Cette année j’ai rencontré un moment charnière dans ma vie. Tout à coup, plus rien des logiciels qui dirigeaient mes actions ne semblait fonctionner. J’ai eu cette impression d’avoir atteint le bout de la route et de découvrir une falaise abrupte sans chemin tournicotant à même la roche pour la descendre. Tout ce que je pouvais faire, c’était de laisser mes jambes balancer dans le vide, faire marche arrière, ou sauter. Je n’ai pas de parachute. Pas de corde ou de harnais. Je ne peux que me rattraper aux lianes suspendues ici et là à de vieux arbres chétifs mais solidement ancrés dans la roche.

    Sauter.

    Délesté de toutes les croyantes qui ont alourdi ma première moitié de vie, libéré des discours enfermants, je peux m’offrir aux vents ascendants et me laisser tomber comme une feuille d’automne, léger, confiant, beau.

    Concrètement, cela signifie que je n’ai plus rien à me prouver, plus d’ambition désespérée, plus de frustration déchirante comme moteur. Ce qu’il me reste c’est l’humilité du travail, la volonté de faire de mon mieux, l’ambition paisible de briller et d’entraîner dans mon sillage nombre d’auteurs de génie et de lecteurs qui le sont tout autant.

    Concrètement, cela signifie que je vais profiter des dernières semaines de 2022 pour dépoussiérer ma présence en ligne, mettre à jour mes déclarations d’intentions, revoir la cohérence de toutes mes plateformes, unifier mon activité d’auteur et mon activité d’accompagnement d’auteurs.

    Cela signifie aussi repenser mes collaborations, réfléchir aux projets qui incarneront le mieux ma voix pour la décennie à venir, structurer ma pratique et mon focus autour de ces envies qui font vibrer mes tripes, limiter voire supprimer la part de projets qui sont là pour me rassurer sur ma valeur et ma compétence et cultivent une perception trop étroite du monde et de moi-même.

    Élargir ma réalité, voilà qui semble être le maître concept en ce début de nouvelle décennie.

    Cela passe par des projets d’écriture, des projets d’enseignement et des projets de vie (le clown et le spectacle vivant en tête).

    Ma présence en ligne, confidentielle ces dernières années, va reprendre de la place. J’attends le retour d’une collaboratrice pour décider quelle(s) forme(s) cela va prendre précisément. Les changements seront graduels et expérimentaux. Ma priorité est de me redonner de l’espace pour jouer et me tromper, pour oser et atteindre mes objectifs les plus fous.

    J’espère que vous embarquerez avec moi. Attachez vos ceintures, ça va secouer !

  • Recherche : Personnage, la vieille danseuse

    Elle n’a vécu que pour son ambition artistique, sacrifiant tout à ses projets les plus incandescents. Elle n’a jamais percé. Elle n’a jamais touché le gros lot, vit de petits cachets, ne manque ni de talent ni de volonté. Elle travaille jusqu’à l’épuisement. S’il lui a manqué quelque chose, c’est d’un peu de chance. Elle a lu — puis brûlé — tous les livres de développement personnel, ceux qui encouragent la responsabilité individuelle, ceux qui oublient les accidents de vie et l’indifférence du réel.

    Elle n’est pas aigrie, juste un peu triste. Elle aurait aimé goûter à la gloire, goûter à la lumière des projecteurs. Elle n’en veut à personne, ni à elle ni à la vie. Elle n’a aucune religion, rien qui puisse la consoler de la vie qu’elle n’a pas eu, elle ne croit ni au karma ni à la rédemption. Elle est arrivée là par accident un soir de Juin, elle repartira un jour et s’effacera de la mémoire du monde.

    Le seul sens qu’a la vie c’est ce magma d’émotions qui la traverse, qui lui rappelle qu’elle est encore là, debout. Tant qu’il lui restera un souffle d’émotion, elle continuera à le danser et le faire danser, parce que c’est dans la danse que l’existence s’exprime au mieux, qu’elle s’épanouit et trouve sa pleine densité, dans le mouvement que le corps, l’esprit et le reste s’alignent.

  • Recherches : personnage, celui qui avait perdu ses rêves

    Recherches : personnage, celui qui avait perdu ses rêves

    Il évitait de se rappeler les rêves de son adolescence. Il avait appris il y a bien longtemps qu’on devait les remiser et ne plus y penser. Ils appartenaient à l’imaginaire. La réalité était bien plus dense et solide. Elle imposait ses contraintes et ses règles immuables. On n’avait d’autre choix que de cesser de croire à l’impossible et apprendre à accepter le rationnel, le raisonnable, l’atteignable. Atteignable, comme ses objectifs SMART. Spécifiques, mesurables, atteignables, réalistes et timés. Voilà quelque chose qui était ancré dans la réalité. Ce modèle de définition d’objectifs était un excellent moyen d’éviter les déceptions humiliantes de l’échec. Chaque mois, en réunion, il définissait ses objectifs en s’assurant qu’ils étaient juste assez certains pour ne pas être terrifiants, juste assez challengeants pour ne pas être ennuyeux. Ainsi, il évitait les grandes marées des émotions. Jamais désespéré, jamais trop excité, il se réjouissait de remplir ses quotas et de ses primes de fin d’année. N’étaient-elles pas la preuve qu’il avait tout compris à la vie ? Il détestait les losers et lui, il réussissait tout ce qu’il entreprenait. Qu’il n’entreprit rien de véritablement risqué ne le préoccupait pas.

    Alors pourquoi ces rêves qui l’arrachaient au sommeil depuis dix-sept jours ? Chaque nuit, à 4:23 pile, il ouvrait les paupières sur son réveil matin, les derniers filaments d’une scène déjà oubliées tentant sans succès de s’accrocher à sa conscience. Ne demeurait qu’une lointaine sensation de gâchis, un sentiment d’urgence, le tictac du compte à rebours de son existence toquant à la porte, enflant. Il soupirait, fermait les yeux. Inutile. Le sommeil l’avait abandonné. Une désagréable sensation nauséeuse farfouillait dans son ventre. Sa femme parfaite dormait, elle, du sommeil du juste, de son côté du lit. Un gouffre semblait les séparer. Le lit trop grand. Son dos tourné. Son souffle profond, régulier tandis que lui respirait mal, tournait et retournait sans trouver de position confortable.

    Résigné, il se levait, allumait son ordi. Se branlait devant un porno sans ambition. Frustration. Il sortait un dossier ramené du boulot. Impossible de se concentrer. Les mots flottaient dans sa tête sans s’y imprimer. 4h51. Le temps était-il bloqué ? Il chaussait ses baskets, fermait la porte en silence. Au moins, se disait-il, je prends de l’avance sur mon planning. J’aurai fait mon sport. Son prochain marathon dans cinquante-sept jours. Il serait prêt. Il battrait son record. Il battait toujours son record. Peut-être parce qu’il ne donnait pas son maximum. Il ne poussait pas jusqu’à l’épuisement. Il ne flirtait jamais avec ses limites.

  • Sauter dans le vide

    Sauter dans le vide

    Enraciné dans l’écriture comme un moyen de me relier à un monde que je n’ai vécu que dans la rupture et le départ, me voilà face au vide.

    Finie la timidité de l’entraînement. Finis le doute et la peur du manque. Fini de tourner autour.

    Un second souffle sonne comme un titre prophétique. Rouvrir la route, relancer la vie comme on remonte le mécanisme d’une boîte à musique.

    Nouveau chapitre, même histoire. Je reprends le cours de ma vie comme on reprend la lecture d’un bouquin oublié, tranche ouverte, sous le lit. Petit souffle pour chasser la poussière et on repart comme si de rien n’était, les personnages encore frais dans notre esprit, l’histoire encore au clair dans notre imaginaire.

    Combien de faux départs, combien de détours avant de se sentir à la bonne place ?

    Les routes se ressemblent, c’est à s’y méprendre. On croit prendre l’autoroute et l’on se perd sur de petites routes de campagne qui s’arrêtent au milieu de nulle part. Quand j’ai embarqué pour ce voyage, je croyais que ce serait simple : j’allais écrire des histoires et il se passerait ce qui arrivait aux histoires, elles seraient refusées ou publiées et je me débrouillerais avec les conséquences de ça. Je n’avais pas idée de toutes les tentations, de toutes les formes que peut prendre l’écriture, des mirages que l’on poursuit parce qu’ils prennent l’apparence de raccourcis prometteurs. Je n’avais pas idée du travail intérieur nécessaire pour se débarrasser de tics de langage, se défaire de ses pudeurs émotionnelles que l’on prend pour des boucliers contre l’intransigeance du monde. Qui ne font que mettre nos fragilités en évidence.

    40 ans et l’impression d’être né hier. La vie comme un bon jeu vidéo, où chaque niveau ouvre sur une nouvelle réalité, de nouveaux défis, de nouveaux enjeux. C’est le même jeu, je ne vais pas devenir chef ou marin, même si je caresse cette idée dans les moments où le désespoir l’emporte. Je suis au milieu du jeu et je ne suis qu’au début de la partie. Pas question de m’abandonner à la résignation. Le monde peut bien brûler autour de moi, je cultiverai l’espoir et la foi dans un avenir plus doux.

  • Transitions : quelle cible je vise ? quelle score je décompte ?

    Transitions : quelle cible je vise ? quelle score je décompte ?

    Je n’ai jamais trop tenu en place mais il est des grandes marées existentielles qui balaient tout sur leur passage et demandent une reconfiguration profonde de soi. Il ne s’agit pas de forcer la réinvention mais d’entendre quand le corps parle (pour moi ça passe toujours par le corps) et quand les désirs évoluent. Je m’enferme facilement dans des visions figées de mon identité (« je suis citadin », « je suis solitaire », etc.) et m’interdis malgré moi d’entendre quand des éléments de moi évoluent. Ça se déplace dans mon horlogerie interne et je dois l’entendre.

    Mais comment ? Pris dans le mélodrame du présent, malmené par les tempêtes du quotidien (il en faut des tempêtes pour échapper à l’ennui), je m’accroche à ce que je peux : les bouées du passé, les balises de l’avenir. Je m’égare dans des montagnes de livres destinés à faire office de lampes torches dans la pénombre de ma confusion. On me croit torturé, c’est juste que je suis exigeant. Je ne veux pas vivre à moitié mais je me surprends souvent à le faire. Trop complaisant ou trop fainéant.

    On me demandera à juste titre ce que signifie « vivre à moitié » et je répondrai à côté, parce que je n’en sais rien. C’est plutôt la sensation de passer sans cesse à côté de mes ambitions. De ne pas être assez à ce que je fais. D’être, en un mot, humain, sujet à des humeurs, des préoccupations — est-ce que vivre en entier ce serait n’être jamais préoccupé ? C’est absurde.

    Reformulons. C’est moins vivre à moitié le problème, c’est que je tombe régulièrement à côté de la cible que je vise. Bon, aussi, j’en vise plusieurs, mais ça n’explique pas tout. J’aime avoir une vie plurielle, poursuivre plusieurs centres d’intérêt en même temps, avancer sur différents axes.

    Une partie de mon insatisfaction vient de mon manque d’alignement entre mes priorités et mes attentes. Prenons un exemple : si mes pensées et mes actions sont concentrées disons sur ma vie de famille, je vais y investir plus d’énergie de d’attention que dans les autres domaines de ma vie. Et si je mesure mes résultats sur, disons, ma vie professionnelle, sur laquelle je mets moins d’attention et d’implication (cf mes priorités), ça va créer une dissonance. Je veux des résultats sur un truc sur lequel je ne travaille pas, ça ne marche pas.

    Quand j’avais l’impression de « vivre à fond », ce n’est pas que j’atteignais plus souvent la cible, c’est que je regardais la bonne cible. Pour étendre la métaphore : quand je me concentre sur ma vie de famille, c’est dans cette cible que je plante mes flèches. Alors quand je regarde la cible de la vie professionnelle, je n’y vois pas de flèches. Et je me sens nul, parce que je calcule mon score à partir de la mauvaise source.

    Quelque chose comme ça. La métaphore est dégueulasse mais ce n’est pas le propos. Le problème avec les transitions, c’est que notre regard change de cible mais nos mains visent toujours la précédente. On ne réévalue pas ses priorités, on veut aller trop vite. Le cerveau est comme ça, il bondit d’un truc à l’autre sans se demander si le corps suit et après il râle quand tout ne s’enchaîne pas de manière fluide.

    Alors :
    * Quelles sont les priorités ?
    * Mes actions vont-elles bien dans ce sens ?
    * Comment je mesure mes résultats ?
    * Quelles anciennes unités de mesure je peux abandonner pour refléter mon évolution ?

    Moi non plus je n’aime pas le style très manuel d’entreprise de cette liste, ça manque d’élégance. À son crédit, c’est un questionnement efficace. Et il paraît que je dois assumer ma recherche de productivité et d’efficacité, alors voilà : j’assume.

  • Même si elles sont vraies

    J’aime écrire sur la perte, j’aime les histoires de deuil, de séparation, d’égarement, d’amitiés brisées. On écrit sur les tragédies que l’on n’arrive pas à accepter. On écrit aussi sur les espoirs qui nous portent dans l’existence, mais ce n’est pas cette histoire-là aujourd’hui. Aujourd’hui, ce qui m’intéresse, c’est le tragique. La mort. La perte comme une répétition de la mort.

    C’est la conscience de la fragilité du monde — notre monde, pas le grand univers, le petit monde que l’on se construit au fil de la vie, avec ses amis, ses objets fétiches, les croyances auxquelles l’on s’accroche comme si elles portaient la réalité — c’est notre conscience de la fragilité du monde qui nous pousse à apprécier chaque instant. À l’apprécier avec toute l’énergie, toute l’attention du désespoir.

    Dans la perte, les sens se décuplent. On voit mieux, on retient mieux, on ressent mieux. La présence apporte avec elle l’habitude, la routine, la présence, peu à peu, aveugle. On se fait à elle. Ce n’est peut-être pas tant la perte, la tragédie. Dans la vie, on trouve des subterfuges. On invente de la nouveauté. On fabrique de l’inattendu, pour briser le rythme, provoquer des interruptions pour raviver le regard.

    Pas dans les livres. Dans les livres, la tragédie occupe tout l’espace. Pas pour sonner comme un avertissement. La littérature n’a pas pour fonction de donner des leçons de morale. La tragédie occupe tout l’espace pour devenir belle. En s’autorisant l’inacceptable, la littérature nous libère d’une partie de son poids. Pleurer la perte d’êtres de papier nous libère pour un instant de l’angoisse de la perte des êtres de chair qui illuminent nos vies. C’est un artifice, un tour de passe-passe, une manière de jouer à la vie pour de faux même si les émotions sont sincères, même si elles sont vraies.