Catégorie : Journal

Ici, c’est un journal de bord, un outil pour garder pied et garder le cap.

  • Tracer sa route

    Tracer sa route

    Nombreux sont ceux que les chemins balisés aux pavés bien alignés rassurent. Je les ai en horreur. Je préfère la sente qui s’échappe entre les arbres, dont on ne sait dire si c’est une trace laissée par un animal ou le dessin esquissé par une coulée d’eau ou une simple illusion d’optique. Il se dégage une certaine forme de passivité chez les arpenteurs de routes préétablies. Tant que la route n’existe pas, ils n’osent pas se lancer. La peur les paralyse. Peur de se perdre ou de finir bloqué par une falaise, obligé de faire demi-tour.

    Pour les traceurs de chemins inédits, l’idée de se perdre euphorise. La falaise invite à l’escalade. L’excitation de découvrir des territoires vierges, d’espaces inédits, l’emporte sur les risques. Ce n’est pas pour défier la mort, pas pour la gloire de la découverte, c’est pour la joie de suivre sa propre route, y compris lorsqu’elle s’enfonce dans les fourrés griffus et qu’ils prélèvent leur taxe sanglante.

    Loin des clichés véhiculés par les dictons vides de sens, je vais plus loin et plus vite seul qu’accompagné. Mon attention moins distraite par les bavardages des compagnons de route, moins ralenti par leurs besoins de faire des pauses ou du tourisme, me voilà libre de fondre sur mon cap. La fatigue et l’épuisement viennent des autres, toujours. De leurs priorités qui se heurtent aux miennes.

    J’apprends.

    Que le silence parfois pesant de la forêt est un maigre prix à payer pour ouvrir la route à ceux qui suivront. Qu’il ne s’agit pas de s’enorgueillir d’être devant. Qu’être éclaireur signifie aussi être à l’écart, en marge. Que cela veut dire que la majorité des conseils de « bon sens » ne s’appliquent pas à vous (le « bon sens », c’est celui qui a été entériné par la tradition, c’est-à-dire qu’une masse suffisante a suivi cette voie pour arriver à destination, ce qui est l’opposé de notre démarche).

    À m’éclairer à la faible lueur d’une torche fatiguée laissée là par l’un de mes rares prédécesseurs. Ils sont durs à trouver les témoignages des autres éclaireurs. Ils ne bénéficient pas de l’éclat médiatique des chantres de la voie établie. Leurs journaux se passent de la main à la main, entre voyageurs. La rencontre de hasard, la bonne fortune et ses revers, tout cela fait office de compagnie pendant le voyage, d’indice de route à emprunter, de chemin tracé de cailloux blancs brillants sous la lumière de la lune.

    On se reconnaît entre nous. À notre humilité face à l’existence. Au frisson qui nous traverse quand le vent se lève. À notre volonté sans faille de plonger dans le vide, les bras ouverts à la rencontre du moment où l’air nous soulèvera, où nos ailes se déploieront. Comprendra qui peut.

    Photo de Andy Mai sur Unsplash

  • Silence

    Silence

    C’est dans le silence offert par une solitude prolongée que la pensée peut se former. Dans une société du bruit omniprésent, où tout est pensé pour court-circuiter ce rapport privilégié à soi-même, ces espaces doivent être façonnés avec soin et protégés avec la détermination qu’un animal sauvage met à défendre son territoire. Les frontières ne doivent pas seulement être tracées sur une carte mais des douves doivent être creusées et remplies de lave maintenue à température de fusion.

    Ce n’est que la première étape. Le premier squatteur du silence, c’est l’ennui. Il se comporte mal. Il est du genre à soupirer fort pour que l’on perçoive bien qu’il est mécontent. Il donne des coups de pieds dans les murs, jongle avec une cannette vide, trouve que le silence, c’est trop vide et trop inerte. Il faut le laisser faire. Ignorer ses récriminations autant que possible. Tolérer ses impatiences. Passer outre. Le traverser comme on traverse une ruelle sans éclairage une nuit de nouvelle lune, un pas après l’autre, tête rentrée dans les épaules, sans s’attarder.

    De l’autre côté de l’ennui, les premières pensées font surface. Maladroites, elles suscitent notre indignation, masque de notre honte d’avoir aussi peu de jugeote ou d’originalité, ou les deux. D’autres squatteurs s’invitent dans notre silence. Ce sont nos jugements. Souvent accompagnés du souvenir de nos humiliations passées, ils censurent nos pensées à peine esquissées. Ils tentent de museler nos idées en étouffant leurs murmures pourtant timides. Ceux-là, on les baffe quand ils surgissent. Il ne sert à rien de raisonner avec eux, ils sont d’une mauvaise foi sans égale et réduiront à néant la moindre de nos argumentations. À la limite, leur dire qu’ils ont peur de fantômes, que nos anciennes humiliations ne présagent pas de celles à venir.

    Après tous ces efforts, une voix nous suggère que nous avons bien mérité une pause : une petite détente ou un léger casse-croûte. On se laisse facilement convaincre et c’est sans conséquence si l’on ne profite pas de cette pause pour inviter le bruit du monde dans notre bulle de silence si chèrement conquise. Évitons, donc, de consulter les infos, de lancer une série ou un jeu, d’ouvrir un livre ou de lancer un album de musique. Interdiction absolue de passer un coup de fil ou d’ouvrir une application de réseau social. Les mails sont périlleux. La fenêtre (physique) passe encore.

    La pause passée, il est temps de s’y mettre. Les pensées qui s’expriment une fois les jugements muselés se révèlent souvent plus robustes et mieux formées, parce que plus matures, plus éprouvées, que les esquisses des premières heures. Il aura fallu du temps et de la rigueur pour parvenir ici. Quelques mots donneront les prémices d’une forme à notre pensée. Écrire pour avoir de la matière à réécrire. Ce n’est possible que dans cet espace précieux et fragile que l’on aura bâti et préservé avec une sauvagerie bestiale, jour après jour.

    Oui, parce que le silence n’est jamais acquis. Chaque jour, il nous faut recommencer. Repartir de zéro, ou de zéro point zéro zéro zéro un. Nos victoires du jour nous offrent une avance mineure le lendemain. C’est fastidieux et épuisant, mais c’est à ce prix que l’esprit se consolide, que notre singularité se fait jour, que nos œuvres naissent et qu’elles ont quelque chose à dire du monde et de l’expérience humaine.

  • Rythmes

    Rythmes

    Parfois la vie à 1000 à l’heure. Parfois plus lent qu’un escargot. Un pas en avant nous rapproche même s’il est minuscule.

    Au théâtre, l’autre jour, on a fait cet exercice : sans jamais rester immobile, être le dernier à arriver au bout du plateau. Puis, sans jamais courir, être le premier à arriver au bout.

    Atteindre l’objectif, gagner, ça ne se fait pas toujours en étant le plus rapide.

    Il y a quoi à apprendre dans la lenteur ? Pas juste la patience, mais aussi une meilleure écoute de nos réels désirs, de nos vrais besoins, des paradigmes et des postulats qui nous en éloignent. Dans la lenteur, j’apprends à renforcer mes ancrages. Je me rends plus solide. Pour mon futur, pour mon présent. Pour toi.

    Dans la lenteur, je resserre mon axe. Je concentre mon essence. J’élague ma vie. C’est dingue, quand on y pense, cette nécessité que l’on ressent à régulièrement faire le tri dans l’existence. On dégage des trucs qui nous ont servi, qui ne le font plus. On a grandi, c’est pour ça. Le vent de l’existence nous a tordu, il faut nous adapter. Pousser les murs, changer d’environnement. Couper les liens qui ne nous soutiennent plus.

    Avancer lentement, c’est l’opportunité de laisser nos racines creuser la terre. De s’enrouler autour du cœur magmatique de la planète, qui est la source de notre pulsation primaire.

    C’est aussi dans la lenteur que peut se reconstruire patiemment le bonheur.

    Photo de Nikola Tasic sur Unsplash

  • Souffle

    Souffle

    Mon inspiration. Ton expiration. Mal synchronisées. Un nuage passe. Un corbeau le traverse en croassant. Dans ma poitrine, un ancien vide s’ouvre. Il n’a jamais été comblé. Je me contente de le boucher avec mon espoir et mes rêves. Une voix s’écorche sur les parois de cette cavité. Elle crie que je ne serai jamais assez, toujours trop.

    Toujours en trop.

    Je fais avec. Je l’enveloppe de chaleur, cette voix. Il n’y a rien d’autre à faire que de l’aimer, avec sa détresse et ses racines tortueuses.

    À force d’être bercée, elle s’apaise. Ne reste que l’épuisement d’avoir mis toute mon énergie à la soutenir. Je regarde par la fenêtre. Le corbeau n’a pas reparu. Il se sera perdu dans la brume.

    Le silence résonne désormais dans mon centre. De son cœur s’élève un chant tendre et délicat. Il raconte, ce chant, que je peux suffire. Que je suis assez.

    Juste assez.

    Je l’ignore. C’est plus loin qu’il me faut plonger. Dans les profondeurs les plus sombres de la caverne se trouve le souffle d’un vent tiède. Il faut l’amplifier pour discerner, dans cette brise, un murmure. Il suggère, ce murmure, que trop, trop peu, assez, tout cela c’est du pareil au même. Il ajoute que peut-être, seulement peut-être, il ne s’agit que de respirer. Ensemble.

    Photo de Ignacio Giri sur Unsplash

  • Visible/Invisible

    Visible/Invisible

    Que savons-nous des méandres de notre psyché ? Des plans secrets de notre âme ? Comment pouvons-nous prétendre dire si le chaos qui s’impose parfois à nous n’est pas précisément le feu qui nous libèrera des gangues étriquées avec lesquelles nous étouffons notre singularité.

    Dans les profondeurs de nos apnées se trouvent les indices de nos réponses à la question essentielle : qui suis-je ?

    On vous dira que l’identité n’est pas si importante. Que ce qui compte c’est d’épouser le mouvement sans fin du chaos dans sa danse avec l’ordre. Quelque chose construit. Quelque chose détruit. Une part de l’existence bâtit et l’autre démonte. On vous dira que ce qui importe, c’est de se détacher de ces choses, parce qu’elles n’ont aucune importance. On vous dira que ce qui compte, c’est le noyau qui prend vie dans tous ces mouvements, c’est le germe qui se fraie un chemin dans la complexe machinerie de votre corps et de votre esprit et de vos rêves.

    La tension entre le chaos et l’ordre, c’est le visible. L’invisible c’est la fleur qui éclôt, que, parfois, vous rejetez parce que vous auriez préféré en être une autre, parce qu’à un moment de votre existence, dans l’enfance ou l’adolescence, vous avez développé un imaginaire démesuré autour de cette autre fleur. De sa forme et de son parfum et de ses couleurs.

    Noyons nos peurs et la censure qui nous pousse à masquer notre essence. Qui nous pousse à nous la dissimuler à nous-même. Nous n’avons pas le temps de les laisser respirer. Pas le temps de nous disperser dans des échos de nous.

    Mais comment faire quand le fond de notre être nous échappe ? Quand notre vérité se dissimule dans les recoins les plus inaccessibles de notre psyché ? Comment sinon en nos abandonnant aux élans et aux intuitions qui nous emportent telles des vagues de fond balayant la côte ?

    Photo de Nattu Adnan sur Unsplash

  • Vivre

    Vivre

    Je veux me sentir libre de rêver et d’être inspiré par l’avenir à construire, par la vie à inventer.

    Je ne veux pas que l’on dépende de moi pour son bonheur. Que chacun porte la responsabilité de sa propre existence, c’est largement suffisant, et si l’on parvient à s’additionner, tant mieux, mais que ce soit du bonus.

    Je célèbre l’indépendance, je célèbre la vision portée par chacun de vivre une vie sur-mesure. J’ai peur des gens qui ne savent vivre que par réaction ou par mimétisme ou par opportunisme. Je ne sais pas quoi faire avec ça. Cela m’oppresse.

    Vivre, c’est plonger dans le tourbillon de soi, de ses aspirations, de ses ambitions, de sa folie.

    Plonge dans les tiens. Va. Rencontre-toi. Ensuite seulement, tourne-toi vers moi et dis-moi ce que tu veux, mais fais-le libre et indépendante, pas par peur et crispation. Moi je reprends la route. Il est temps maintenant, que je dégourdisse mes jambes et mon âme. Je pars renouer avec mon errance.

    Ma vie poisse de mes renoncements et de mes trahisons de moi-même. Le besoin de m’ébrouer pour dissiper la lourdeur des habitudes néfastes. La nécessité de me perdre dans le labyrinthe du vaste monde pour mieux retrouver la sérénité que l’on éprouve quand il n’y a plus que soi face à l’immensité du cosmos, humble et minuscule, poussière destinée à être balayée par le vent de l’oubli.

    Photo de Ben Mathis Seibel sur Unsplash