44. 267

Écrit par

dans

« C’est quoi ton processus ? » me demande A. quand je lui parle de mes projets de spectacle vivant. J’ai une réponse mais comme à chaque fois que j’aborde des activités de l’esprit, il y a quelque chose comme un décalage entre la réalité vécue et la réalité racontée. Ce n’est pas que le récit soit faux, mais même en y mentionnant les phases de doute et d’incertitude, les remises en question et le tâtonnement, écrits, ces concepts semblent presque anodins. Dans la réalité quotidienne, ce sont eux qui dominent. La majeure partie du temps, je suis incapable de répondre à la question « est-ce que t’avances ? » parce que cette notion d’avancer échappe à mon attention consciente. Je peux jouer à objectiver ma pratique et ses effets, les traces qu’elle laisse sur le papier, mais ça se joue ailleurs. Dans les profondeurs, dans l’invisible de ce qui se trame à l’intérieur de ma créativité, à mon insu. C’est seulement après coup que je peux relier narrativement les événements et esquisser une lecture du parcours d’une création : « ah là, quand j’avais l’impression de me heurter contre un mur, en fait, il y avait ça qui se passait. Et à ce moment où je pensais savoir où j’allais, j’étais en train de définir un cadre qu’il m’a fallu savoir dépasser ». Mais sur le moment, je fais des hypothèses : « si je fais ça, ça devrait aller dans le sens de ce projet » et je tente et j’avise.

Et pourtant, ça n’est pas seulement un tâtonnement aveugle. Il y a des choses qui montent à ma pensée consciente. Il y a effectivement des décisions réfléchies et éclairées sur l’axe du projet, sur les éléments que je fixe et sur les questions que je pose. Parce que c’est beaucoup de questions, un processus créatif, et qu’il s’agit essentiellement de se poser de meilleures questions, pas de trouver de meilleures réponses. Les réponses ont cette saveur d’arbitraire qui colle mal à la curiosité dont se nourrit le travail de création.

Les bonnes questions ont cette faculté à orienter l’exploration. Plutôt que d’avancer à l’aveugle, la question permet de choisir une direction et de diriger un regard pour leur propension à apporter des éléments de réponse. Notez que j’ai dit « éléments de réponse ». Les réponses ont quelques chose de trop définitif. Or, aucun artiste n’est jamais sûr de ce qu’il créé ou de ce qu’il a créé. Chaque rencontre d’un individu dans le public avec l’œuvre l’éclaire différemment et rend visible une dimension dont l’artiste n’avait pas conscience. Principalement parce que la relation entre le public et l’œuvre n’a pas grand chose à voir avec ce qui pousse l’artiste à créer. Il se passe un truc intime et très personnel entre le spectateur et l’œuvre, et je crois que l’artiste n’est pas concerné par cette relation. Elle ne le regarde pas. Il n’a pas à s’en mêler. Je suis très flatté quand on me fait un retour sur un de mes textes, mais je suis toujours un peu gêné, j’ai l’impression qu’on m’ouvre une porte derrière laquelle je n’avais pas à regarder. Comme si, sous prétexte que j’écris de l’érotisme, on m’invitait dans la chambre à coucher.

C’est très intime, le rapport au texte, ça raconte des choses de soi, de son histoire personnelle et de son rapport au monde, de ses blessures et de ses espoirs. Ça peut être assez impudique de partager ça. Alors je souris, je dis merci, ou « ah ? » et « oh ! » mais je ne suis pas responsable.

C’est pour ça que les réponses sont contraires au travail créatif : on a entre les mains une matière qui nous échappe, très mystérieuse et très puissante puisqu’elle en mesure d’enflammer quelqu’un. C’est une matière délicate, qu’un rien peut faire s’écrouler.

Alors le processus me rappelle sans cesse de formuler des questions, de cultiver l’humilité de mon ignorance et l’enthousiasme de ma curiosité, et pourtant d’avoir les nerfs assez solide pour prendre des décisions et fixer des morceaux de texte, des motifs narratifs, des personnages, des décors, des scènes, même si la possibilité d’une autre décision plane, une décision qui aurait pu être « meilleure », quoi que « meilleure » veuille dire.

Plus de publications