Ma vie me paraît être une succession de crises. Peut-être qu’une meilleure manière de le formuler serait de dire que je suis dans une recherche constante, et qui dit recherche dit interrogations. J’interroge mes possibles et mes horizons, ma curiosité me pousse à demander : « quoi d’autre ? » et « comment ? » et à vouloir essayer autrement, toujours, comme un enfant détruit son château de cubes et se lance dans une nouvelle construction. L’objectif pour moi n’a jamais été d’arriver, mais de rester en mouvement. L’existence est un changement perpétuel. On dit que l’intégralité de nos cellules se renouvellent tous les 7 ans. Selon cette grille de lecture, j’ai achevé 6 rotations cellulaires. Je suis dans la septième. Septième identité cellulaire, septième identité tout court. La continuité de soi est une illusion, une fabrication de l’esprit qui veut contrôler un réel chaotique. Si rien n’est stable, il panique et s’arcboute sur ce qu’il croit connaître, qui n’est qu’une réduction temporaire du réel par ses biais de perception, une manière de s’autoconfirmer dans l’illusion de sa propre stabilité. Je le vois : mes goûts changent, mes désirs changent, je suis obligé de me rappeler consciemment certains des mes engagements vis à vis de moi-même. Je redéfinis mon cadre chaque jour, sans quoi je dérive. L’effort de préserver la continuité comme indice de son caractère contre-nature ? Maintenir la continuité occupe la majeure partie des efforts de notre civilisation, de nos journées. Même si on ne fait plus l’effort consciemment, nous nous ajustons sans cesse pour coller à l’image que nous avons commencé à donner de nous-même. C’est nécessaire pour une vie collective harmonieuse. Si on épousait le chaos comme règle, la société telle qu’on la connaît n’existerait pas. [Note à moi-même : envisager un projet futur où le chaos sert de fondement à la société ; voir du côté de L’Homme dé et de la Cour du Chaos dans l’Ambre de Zelazny ; et de mémoire dans un des textes de la Trilogie New-Yorkaise d’Auster]. Ça ressemblerait à quoi, à mon échelle, d’épouser ma nature chaotique ? Chaque jour j’endosserais un archétype différent, je changerais de garde-robe, de manière de m’exprimer, d’aspirations. Je serais tour à tour businessman, artiste, employé des impôts, vagabond, fleuriste, employé de bureau, prof, élève… en fonction de mon envie du jour. Je pourrais sauter dans un train ou un avion et m’installer dans un autre lieu pour la journée ou pour une heure ou pour un an (la nature même du temps doit rester libre et sujette aux sursauts chaotiques de l’existence). Le plus dur, ce serait les relations. Sans stabilité, comment pourraient-elles exister ? Se maintenir ? Peut-être n’aurais-je que des amitiés de passage. Peut-être recroiserais-je certaines personnes. Avec le même archétype ?
Ça ouvre tellement de questions !
Le besoin de stabilité est-il un besoin de survie ou l’est-il devenu avec le développement de l’agriculture ? Je me sens plus nomade que sédentaire, et pourtant je vis depuis 16 ans dans la même ville. Je suis un nomade contrarié, un nomade fixé, mais ma fixation est temporaire, circonstancielle. [Note pour un projet futur : suivre un nomade qui se fixe. Comment son nomadisme s’exprime-t-il ? Quelles circonstances le contraignent à la sédentarité ? Finit-il sa vie sur place ou reprend-il la route ? À mettre en parallèle d’un sédentaire contraint à l’instabilité géographique. Quelles circonstances l’y poussent ? Comment s’exprime son sédentarisme dans le mouvement ? Finit-il sur la route ou réussit-il à s’ancrer ? Tous nos destins n’épousent pas nos natures ; et juger quelqu’un à la manière dont son destin le contraint peut nous faire passer à côté de son essence].
J’ai l’impression d’être constamment sur un seuil. Je plonge dans une expérience. Elle m’ouvre des portes, je plonge dans la suivante, et le cycle continue. Les personnes qui recherchent la continuité disent « tu ne vas jamais au bout des choses », mais de mon point de vue c’est tout le contraire. J’arrive au bout et je bifurque, je ne m’attarde pas. Mais ce sont des paradigmes différents, rien d’autre. Trouver son paradigme existentiel et vivre en accord avec lui, ça me semble être la mission de chacun, et on ne devrait pas se mêler du paradigme des autres. Sauf s’ils nous le demandent. Sauf pour affiner le nôtre. Jamais pour condamner ou juger ou rejeter. Ouvrir son cœur et sa tolérance à toutes les nuances de l’humain, c’est ce que je trouve le plus formidable dans cette vie : la découverte et la rencontre de l’altérité.