Catégorie : Journal

Ici, c’est un journal de bord, un outil pour garder pied et garder le cap.

  • Mutation en cours

    Mutation en cours

    J’aimerais avoir une idée plus claire de ce que j’écris ici mais l’existence glisse sur ses plaques tectoniques et invente une nouvelle géographie. À croire qu’une fois amorcé, le travail de transmutation de soi ne cesse plus.

    L’instabilité n’est pas pour tout le monde, il faut croire. Nombreux sont ceux qui craignent le changement, qui tremblent face à la perspective de lendemains qui innovent. Je vise une production littéraire plus prolifique et pour cela je dois agir avec la détermination d’un urgentiste, pratiquer le triage sans ciller, supprimer les activités qui ne me rapprochent pas de mon horizon, les personnes qui ralentissent le bouillonnement de mon essence.

    En même temps, je préserve le temps de la contemplation, du silence assis, de la proximité des arbres. Je ne suis pas à un paradoxe près.

    L’enjeu de la vie est-il autre chose que l’acceptation pure de notre tempérament, de notre personnalité, de nos goûts ? Partout des prophètes du bonheur cherchent à nous dire comment bien vivre, des comités d’éthique réfléchissent aux critères d’une vie digne, noble, bonne. Nous cherchons à contrôler une force qui nous dépasse, la vie est une énergie d’expansion que notre chair ne peut qu’à peine envisager.

    Dans ma quête d’une authenticité radicale, je suis tiraillé entre la recherche avide de signaux laissés par mes prédécesseurs humains et l’écoute de mon intuition, une intuition qui s’affine avec les années. Si nous sommes tous interdépendants, nous sommes aussi unique, si nous pouvons puiser à la source des sagesses du passé, nous devons aussi développer notre propre sens de ce qu’est notre existence, de ce qu’elle signifie.

    À ma droite, l’école productiviste, stakhanoviste, séduit mon besoin de créer, de manipuler la matière de l’existence pour en faire autre chose, mon envie de dépasser mes instincts. À ma gauche, l’école du lâcher-prise, de la contemplation pure, de l’abandon aux rythmes du monde, séduit mon hypersensibilité et mon désir de découvrir la vérité qui vient de l’intérieur.

    Ce n’est pas d’un juste milieu dont j’ai besoin, c’est d’un paradigme qui transcende la dualité de mes paradoxes, une conception de la réalité qui réunissent les extrêmes et dissolve leur apparente contradiction.

    C’est un chemin qui se parcourt seul. Les autres, en la matière, ne peuvent partager que la leur, de réalité. C’est à nous qu’il incombe d’explorer les terres inconnues de notre propre monde, de cartographier notre unicité, de revendiquer nos singularités, au risque certain de provoquer l’incompréhension chez certains de nos contemporains. Au risque, surtout, d’inspirer, d’enthousiasmer, d’encourager une portion de ceux-ci à s’affranchir de la pensée commune et à découvrir leurs nuances personnelles.

    Et ce risque, ce risque-là est délicieux.

  • Randomness #132

    Dehors se croisent les dealers et les putains, tous t’appellent et te proposent, qui de laisser glisser ton esprit vers l’ailleurs, qui d’emmener ton corps dans des dimensions lointaines : « Bon shit, viens on va faire l’amour, je te suce bien, tu veux planer ? Je te caresse bien, tu me suces si tu veux, tu me caresses, allez viens chez moi si tu veux pas aller chez toi, acide ? coco ? j’ai tout ce que tu veux mec, je te jure, tu vas pas en revenir. Je t’emmène loin, je connais mon métier, je te baise bien, tu peux me frapper si c’est ce que tu veux, allez viens, on monte. » Nan, rien de tout ça ne m’enchante, je préfère laisser la musique me faire planer, quant à mon corps… non, pas ce soir. Une autre fois peut-être que j’aurais dit oui, va savoir. Mais pas ce soir, ce soir le monde a des allures d’apocalypse et je veux garder toute ma tête.

  • Randomness #045

    Jamais je ne serai à une femme comme j’ai été à Julie, traître et égoïste, mais jeté dans ses bras et apprenant la vie.

  • Et maintenant ?

    Et maintenant ?

    Enseigner, accompagner, coacher, chambouler les paradigmes et les représentations, ça je sais faire.
    Écrire des livres, je me débrouille.
    Être emporté dans une passion fulgurante et créer à partir de cette énergie, c’est un vertige qui m’est familier et qui a aussi, sans doute, quelque chose de masochiste.

    Il manque une dose de stimulation dans ma vie. Ou plutôt, ce qui me stimule est masqué par le voile du stress. Y arriverai-je ?

    Depuis un mois, je n’ai qu’une idée en tête: finir Shaolin Lovers à temps pour le concours auquel je le destine. Les jours filent et je doute de ma capacité, je vois déjà les concessions à faire sur ma vision, les rognures sur la version idéalisée du livre.

    La vie continue et le livre se glisse dans les interstices que je lui crée, cède face à l’épuisement, à la nécessité de reposer le corps et le cerveau.

    J’avance, donc. Je fais le boulot. J’écris, je publie, je vends des histoires. Je consolide mon sentiment de légitimité d’auteur. Il y a ce moment de transition, où mon cœur et mon esprit sont déjà dans ma prochaine étape de vie, celle où les livres sortent et les lecteurs les achètent et où je consacre mon temps à inventer de nouvelles histoires, mais mon compte en banque et mon calendrier sont encore remplis de l’autre système, celui où je donne des cours et où j’aide les autres à réaliser leurs ambitions pendant que je m’occupe des miennes dans mes moments de libre.

    Le stress vient de là, de cet écartèlement entre où je suis et où j’étais, où je vais et où je suis. La vie et son mouvement. Prendre le temps de construire, prendre le temps d’apprendre à s’écouter, prendre le temps de construire sa compétence. Je suis dans mon timing, celui que j’avais imaginé à quatorze ans, sous le toit en pente de ma chambre campagnarde.

    Il y a cet escalier dans la nuit, qui peut m’amener vers une meilleure version de moi et de ma vie, plus de justesse, d’alignement, d’authenticité. Et en bas, la lumière du connu, du fréquenté, du familier, et de ce qui est facile et qui m’ennuie.

    Je n’ai pas l’intention de vivre en dépit de moi-même, de m’abandonner, de préférer le confort de l’ennui au bonheur profond de l’écoute de moi, mais le chemin est fatigant. Ce n’est plus de la peur, je connais maintenant, j’ai les ressources, j’ai déjà gravi ces marches plusieurs fois. Avec cette fois peut-être une nuance, celle de ne pas vouloir repartir de zéro, de ne pas pratiquer la politique de la terre brûlée.

    J’irais volontiers vivre à Singapour ou à Taïwan, juste pour me libérer du stress, pour me recentrer sur de l’urgent, celui de s’adapter à une autre vie, d’apprendre à communiquer dans une autre langue. Pas comme une fuite mais presque. La distance géographique m’a toujours aidé à prendre aussi du recul émotionnel et psychique avec les événements de ma vie. Mes changements de route se sont accompagnés de changements de lieu. Aligner l’intérieur et l’extérieur.

    Mais il y a l’Enfant que je ne veux pas quitter, que je ne veux pas retirer à sa mère, elle qui ne partira pas, elle qui préfère la vie construction à la vie changement. Je suis le chaos, elle est l’ordre. Je suis le brassage et les pages tournées à toute allure. Elle est les fondations et le bâtiment construit pour les décennies.

    Alors elle ne partira pas.

    Patience, donc. Patience.

    C’est un nouveau défi, une nouvelle stimulation : tout réinventer sans tout bouleverser.

  • Je suis parti

    J’ai cherché des livres sur ceux qui partent. Je n’ai trouvé des ouvrages que sur ceux qui restent, comme si partir était interdit, comme si l’empathie et la sympathie ne se trouvaient que du côté de celui qui reste.
    Pourtant, j’aurais voulu ces livres. Ils m’auraient aidé à comprendre ce qui m’arrivait, à naviguer dans le chaos des sentiments qui m’affligeaient. Partir c’est dire: ça ne marche pas, ça ne marchera pas, je m’en vais. Sans savoir pour où, sans savoir si les choses seront mieux, mais avec la certitude qu’en restant, l’on meurt.

  • Transformations

    Transformations

    Celui que j’étais a pris des décisions dont a hérité celui que je suis.

    Les conséquences de ces décisions m’échoient. Les élans amorcés par ces décisions offrent une avenue à grande vitesse que je peux suivre sans la questionner, sans interroger la pertinence du chemin choisi par celui que j’étais, cet autre avec lequel je partage une parenté involontaire. Ou je peux ralentir. Observer les nouveaux embranchements inventés par celui que je suis devenu, d’autres routes, moins praticables, plus en friche, des chemins en réalité. Choisir. Choisir une orientation de vie qui me correspondra mieux.

    La continuité identitaire n’est pas une chose facile à comprendre. Quelle part de moi demeure ? Quelle part de moi change ? Suis-je le même parce que je ne change pas ou ai-je changé parce que je suis demeuré identique ?

    La loyauté qui m’unit à mon passé et à mes visions d’avenir me bloquent la vue sur mon présent.

    Je retrouve des sensations d’avenir que j’avais oubliées. Un désir d’être qui me frappe par sa justesse et son authenticité. « C’était cela que je voulais être il y a vingt ans » ; « C’est encore cela que je cherche aujourd’hui ». Je n’ai pas rien fait pendant vingt ans, j’ai essayé plusieurs façons d’accomplir ma vision. Il n’y a qu’aujourd’hui, véritablement, ce 26 septembre 2018, que je retrouve les sensations exactes de cet horizon.

    Tous les chemins biscornus qui m’ont mené à ce jour, les autobus et les superjets avec lesquels j’ai arpenté le monde m’ont dirigé vers d’autres horizons, des horizons qui n’étaient pas familiers, qui n’étaient pas les miens. Il faut en passer par là. Peut-être. Comparer l’horizon des autres au souvenir de son propre horizon – parce que je ne crois pas que l’on décide de sa destination, l’on s’en souvient – et ajuster le cap jusqu’à se sentir sur la bonne route. Elle n’est bonne qu’en tant qu’elle se prolonge jusqu’à l’horizon que l’on connaît, dans lequel l’on se reconnaît.

    C’est bien de cela qu’il s’agit : se connaître à nouveau, faire connaissance avec soi encore et encore et encore au gré des tempêtes et des houles qui nous détournent de notre vérité profonde, celle qui résonne en nous comme l’écho d’un sonar.

    J’ai parlé avec C. hier. Il est dans l’un de ces moments de vie où son horizon lui échappe et il se sent impuissant. Il ne veut pas modifier les modalités de sa vie d’aujourd’hui en faveur de sa vie de demain.

    Il y a là un problème que je rencontre souvent : les gens aspirent à d’autres vies mais ils ne sont pas prêts à sacrifier leurs acquis, même lorsque ces acquis les empêchent d’avancer. Oui, bien sûr ce n’est pas agréable de passer de 120m2 à 60m2, mais je trouve plus désagréable de me maintenir dans un état d’insatisfaction existentielle, de m’empêcher d’explorer les possibles de ma vie, d’aller voir ce dont je suis capable.

    « […] Alice était entrée dans une petite chambre bien rangée, et, comme elle s’y attendait, sur une petite table dans l’embrasure de la fenêtre, elle vit un éventail et deux ou trois paires de gants de chevreau tout petits. Elle en prit une paire, ainsi que l’éventail, et allait quitter la chambre lorsqu’elle aperçut, près du miroir, une petite bouteille. Cette fois il n’y avait pas l’inscription BUVEZ-MOI — ce qui n’empêcha pas Alice de la déboucher et de la porter à ses lèvres. « Il m’arrive toujours quelque chose d’intéressant, » se dit-elle, « lorsque je mange ou que je bois. Je vais voir un peu l’effet de cette bouteille.« 

    Plutôt que de chercher la stabilité et le confort de la routine (même si je reconnais et encourage les bienfaits de la routine dans réalisation de ses aspirations), et si nous cherchions la transformation et la nouveauté.

    La peur que le changement nous amène à des circonstances matérielles moins satisfaisantes nous empêche d’agir même si nous y gagnerions en circonstances émotionnelles. À mieux écouter mes aspirations, j’apprends à sacrifier le matériel. De quoi ai-je réellement besoin pour me sentir épanoui ? D’écrire mes livres, de lire des livres, et de passer du temps dehors ; de voir mes amis, de les écouter et de leur partager mes expériences.

    Le reste c’est du bonus.