Auteur/autrice : Anaël Verdier

  • Randomness #239

    Journals are like the photographs of the soul,
    A book about journaling

    Drifting through your old pages is like looking in a mirror and seeing your old reflection, odd and familiar at the same time.

  • Mon moi de 20 ans

    Mon moi de 20 ans

    Si mon moi de vingt ans me rencontrait, il me mépriserait. Il ne comprendrait pas ces choses que je fais pour prendre soin de moi. Une partie de mes difficultés à être pleinement joyeux viennent de ce que je crois devoir rester fidèle à toutes les versions de moi qui ont existé.
    Il y a quelque chose qui reste, comme une essence, un noyau qui ne bouge pas. Cette capacité à me percevoir. « Je ». Cette première personne, qui agit et dit son action. Mais tout le reste change. Le corps change, les besoins changent, les aspirations changent, les désirs, les plaisirs, les peines, les résistances, tout change.
    Alors pourquoi cette loyauté ? Je me sens reconnaissant pour le chemin parcouru, pour chaque étape, chaque apprentissage des différents âges de ma vie mais si j’ai envie d’aller voir un match de hockey, si ça me fait plaisir, quel droit le petit con que j’étais à vingt ans, qui portait des jugements à l’emporte pièce a-t-il de ternir mon plaisir ?
    Aucun.
    Si le bébé que j’étais n’avait pas envie de voir le jour, quel droit a-t-il de m’empêcher de vouloir jouir de ma vie aujourd’hui ? Aucun.
    Le problème, c’est que je traîne ces versions de moi comme des livres jaunissants dans le sac à dos de mon passé. J’ai tellement l’habitude de les porter que j’oublie leur présence. Mais le poids est réel sur mes épaules, il ralentit ma progression, il alourdit mes pas et fatigue mon âme.
    Alors faire le tri. Regarder chaque tome, en tourner les pages, sourire ou grincer des dents à l’évocation des souvenirs qu’elles contiennent. Puis déposer le livre sur le coin de la route, avec un merci. Et déposer le suivant. Et le suivant. Jusqu’à ce que le sac soit vide. Abandonner le sac, aussi.
    Je suis la somme de mes expériences et je suis aussi plus que ça. Plus large. Plus vivant. Je vibre plus fort.
    C’est donc ça, intégrer ses vécus : savoir laisser à leur place les expériences du passé pour livrer l’espace à l’expression du présent.
  • Randomness #453

    Drinking clandestine wine in a strange room

  • À quoi ressemble mon quotidien d’auteur ?

    À quoi ressemble mon quotidien d’auteur ?

    Maintenant que j’ai décidé d’arrêter de fuir l’écriture, mon quotidien a changé. Je passe beaucoup de temps à ne rien faire. Je suis assis ou allongé sur le sol et je rêvasse à l’histoire. Il n’y a pas toujours des images. La plupart du temps ce sont surtout des sensations un peu floues. C’est cette période que Lynda Barry appelle « attendre qu’il se passe quelque chose ». Au bout d’un moment, plus rien ne se passe, alors je me mets à écrire. Je ne sais pas ce qui va sortir, même si je connais la fin de mon histoire. J’écris en sachant où je vais mais sans le savoir vraiment. C’est ce paradoxe de la créativité : même si j’ai une vision de la destination, c’est plus une sensation qu’un truc que je peux décrire avec clarté.

    Pour écrire, soit j’arrive à m’abstraire du processus, soit je dois aller chercher chaque mot consciemment. Dans ce cas, je sais qu’il y aura pas mal de déchet, pas mal de choses artificielles, trop marquées par mon état émotionnel. Dans le premier cas, au contraire, je suis comme traversé par l’histoire. Je n’ai pas réellement conscience de ce qui se dépose sur la page, je le découvre après coup et j’ai décidé que c’étaient ces morceaux-là qu’il me fallait préserver, conserver dans des écrins comme de précieuses poussières d’univers arrivées jusqu’à moi.

    C’est dans les mots qui éclaboussent la page sans que je ne les ai choisis, mesurés, calculés, que se trouve le sens de l’acte créatif pour moi. Mon travail c’est de me mettre en lien avec cette source mystérieuse, et de fabriquer le meilleur support pour sa mise en valeur, pour qu’elle atteigne d’autres regards et transporte d’autres âmes.

    J’aligne les mots jusqu’à sentir que j’en ai assez écrit, assez dit pour construire une histoire complète, avec son début son milieu et sa fin, sa structure plus ou moins classique, un cheminement des personnages qui tienne ses promesses. Et quand tout est fini, j’imprime le résultat et l’oublie quelques semaines pendant lesquelles je travaille sur autre chose, souvent quelque chose qui a peu à voir avec l’écriture. Je m’autorise des flâneries, je lis, je m’abrutis de films. Pendant que je produis je supporte mal de sortir, d’interagir avec le monde, j’ai besoin d’isolement. Si je lis, ce sont des passages piochés au hasard dans les livres qui traînent sur mon sol, sur mes tables, pour emprunter quelques mots en désordre.

    Puis je relis le texte et je prends des notes. Je le repose et je recommence à faire autre chose. J’attends qu’émerge une vision du sens et de la forme du livre. C’est avant de les avoir trouvés que je sors ciseaux et ruban adhésif et que je sculpte le texte. Je l’accroche aux murs, aux fenêtres, à l’affût d’un rythme et d’un découpage visuel qui me parle de l’histoire.

    Une fois que je l’ai, je réécris.

    Je reproduis sur l’ordi le découpage qui s’étale sur mes murs. Et je complète, je coupe, je reformule. Je réimprime, je relis. Je reformule à nouveau. Je coupe à nouveau.

    Et puis c’est fini. Je publie, ce qui peut vouloir dire que j’envoie le texte à un éditeur ou que je le diffuse sous mon propre label. Et puis, je commence le livre suivant.

    Et au milieu de tout ça, la flippe. Le mort de trouille que je ne sache plus faire, la frousse d’avoir perdu le contact avec le livre, avec les mots, de n’avoir ni le sens du rythme ni la compétence pour exprimer ce que l’histoire me confie.

    Parce qu’écrire, malgré les méthodes éprouvées, les outils, et l’expérience, c’est toujours un peu un saut dans le vide. Oui, il y a l’habitude et les repères que celle-ci nous donne, la capacité de reconnaître un ralentissement de productivité et de ne pas craindre pour notre compétence, d’y voir plutôt l’indication d’un manque de clarté sur l’étape en cours ou celle à venir.

    Mais l’espace d’une seconde ou d’une journée, il m’arrive d’oublier. Et de croire que j’ai tout perdu, que je n’ai jamais su faire, que je suis foutu, que toutes ces années passées à construire et renforcer mon expertise technique, l’ont été en vain.

    Je fais l’effort d’avancer quand même, et le passage à vide laisse la place au projet. Ça va mieux. Je respire. J’avance. Je progresse.

  • A short story about relationships and their meaning

    I’m leaving, now

    A short story about relationships and their meaning

     

    « Does it bother you that they want to tag along ?

    – How do you mean ?

    – When you say one day you’ll leave for London. And they say: « you’ll make us end up in London ». Does it bother you that they feel invited ?

    – No. Why should it ? They’re my family.

    – It bothers me. When I say: « I’ll leave » and she says « I need to find a job there, I could open a bed and breakfast or start an import business ». I feel … violated is a strong word but it’s close enough, so it will do.

    – Why ? This should reassure you.

    – I’m not insecure about the relationship. If I leave, I want to leave alone. A fresh start.

    – You don’t care about her enough.

    – Maybe I don’t.

    She looked at me and asked, curious: ‘You said you wanted me to come »

    – I did.

    – Did you feel violated when you invited me ?

    – It was my decision, you didn’t force yourself on me.

    – What if I said yes ?

    I remained silent. I wanted her to come with me. I needed her around me. When she was away it was painful. I didn’t think about her husband or her kids. When she was with me, what we had… this went beyond husbands and girlfriends. I needed that. I needed her. I needed us.

    – Would you ? I asked

    She paused.

    – Probably not.

    I shrugged.

    – I’m ok with it. I’ll leave anyways. I’d like for you to be there with me, on the plane. And finding a new flat and living on a mattress on the floor for a while. For the while it would take us to figure things out. But if you’re not there, I’ll sleep on the floor alone and I’ll like it, too. Because what matters is to leave.

    I didn’t know how much of that was true. Not being with her while she lived half an hour away was one thing. Not being with her six thousand miles away was something else.

    But I meant it. Either way, I would leave. The difference would be the amount of tears I’d cry.

    – So, that’s it, then ?

    – No. This, the bound we share, I can’t feel complete without you anymore. When I write I write for you. When I imagine stories, I wonder what you would think of them. When I listen to songs that touch me, I want to share them with you. Because you make them more meaningful. Because I like the way you react to them and the way you add to them.

    – You’re in love.

    – I’m not. It’s what we have. This creative bound. You’re the one who called me soul mate.

    – Because you thought of it.

    – That’s your answer ? I know you didn’t play me. I know you were sincere. I know we’ve found each other after a long search. All the beacons I’ve sent in the world. They were destined to you. All the journey that precedes it was meant to build me for you.

    – You’re getting ridiculous.

    – I don’t care. You feed me. You nourish my imagination and my creativity. You ignite sparkles in me and I can’t stop them from spreading all over my brain. You welcome them with your open arms and you know how to steer them.

    – I’m your guardian, then. I protect you from your madness.

    – Why don’t you want to admit that what we have is unique and precious and rare ?

    – Oh, but I do. I admit it.

    – So, leave with me!

    – I won’t. I have a family.

    – They’ll be fine.

    – You don’t know that.

    – Ok. Fine. Don’t come.

    I turned away. We remained silent for a short while. She took my hand.

    – Why don’t you stay ?

    – I can’t. You know I’ll die if I stop moving.

    – Don’t you think that’s just an idea that you’re entertaining ?

    – No, I can feel it. When I stop to move, I begin to shrivel. My brain dries up. My body slumps.

    She let go of my hand.

    – When are you leaving ?

    – I don’t know. Next month ? Next year ? Not much later.

    – What about all the things you have here ?

    – They’ll be fine without me.

    – What about the people ?

    – They’ll forget.

    – But will they forgive ?

    – I’m free of guilt now, so I’ll be fine even if they don’t.

    – There’s really no way I can convince you to stay ?

    – There’s really no way I can convince you to leave ?

    The discussion was over. We were at a dead-end.

  • La métaphore du jeu vidéo

    La métaphore du jeu vidéo

    C’est marrant, je me sens encore un peu pisseux quand je dis que je joue aux jeux vidéos, quand je dis que j’aime ça. Parce que je fais partie de la première génération à être née et avoir grandi avec un joystick dans les mains et que le paradigme que j’ai reçu c’était : les jeux c’est pour les enfants, c’est quelque chose dont on doit grandir. Parce qu’on n’est pas à un paradoxe près: je jouais aux dés, aux dominos et aux cartes avec mes grands-parents, à l’ordi avec mon père, aux jeux de société avec ma mère. Tous les adultes qui m’entouraient jouaient.

    Mais le jeu vidéo, peut-être, était différent, parce que solitaire, parce que rivé à un écran, que sais-je ? (incidemment, j’ai trouvé ce livre de Serge Tisseron, que je suis en train de lire et qui m’éclaire sur cette question)

    Toujours est-il que je joue. J’ai bientôt quarante ans et l’une des choses que je suis le plus content de posséder c’est ma PS4. Je joue peu, par vagues intensives, un peu comme je vis, en immersion pendant un temps dans une activité, puis pouf, en immersion dans la suivante. Et je joue comme un explorateur.

    C’est sûrement ce qui m’attire le plus, d’ailleurs, dans cette activité : l’exploration. J’adore les livres et j’adore les histoires qui m’emmènent dans des mondes uniques et différents et pleins d’imagination. J’ai un peu de mal avec les grandes descriptions de paysages et de décors, ce n’est pas quelque chose qui me stimule. Quand je lis je cherche le mouvement. Je n’ai jamais eu, en lisant, cette sensation de pouvoir contempler un paysage impressionnant comme quand je suis, disons, à la montagne ou dans une forêt.

    Dans le jeu vidéo, si.

    Je peux explorer des mondes ouverts, me promener pendant des heures dans des lieux qui n’existent pas, des environnements passés ou à venir, des terres extraterrestres, des réalités parallèles. Un copain avec qui je joue de temps en temps, qui vise la réalisation des missions et le passage des niveaux avant tout, est ébahi par ma volonté de tout visiter, tout fouiller, d’ouvrir chaque tiroir, de remuer chaque recoin. Et moi par sa propension à passer à côté de tous ces trésors (pragmatiques ou esthétiques), par son indifférence au sens du détail des mondes que nous parcourons.

    Question de tempérament. Plus le jeu est libre plus il laisse de place à la personnalité de chacun, à l’expression de ses spécificités. La plupart des titres de ma ludothèque attendent que je les termine. Ils sont pour moi des portails vers d’autres réalités, des avions que je peux emprunter pour visiter, pendant quelques jours, des destinations étrangères. L’histoire y est pour moi presque secondaire. Laissez-moi reformuler ça. L’histoire que les développeurs ont prévue pour être l’histoire principale s’efface pour moi devant l’histoire que je peux écrire en choisissant les actions de mon personnage, en décidant des lieux dans lesquels il s’attarde et ceux qu’il survole.

    Red Dead Redemption 2

    C’est ma grand-mère qui a fait ma culture du Far West. La petite maison dans la prairie, les Morricone, Bud Spencer et Terrence Hill, ont baigné mes passages chez elle. C’est resté un plaisir de gosse, c’est un univers qui ne m’a que très vaguement suivi dans l’adolescence (surtout avec Blueberry) et plus du tout à l’âge adulte. Même la dimension western de Westworld m’a laissé relativement froid.

    Mais Red Dead Redemption 2 c’est une promesse. La promesse de grands espaces, de PNJ vivants, d’une nature bruissante de rencontres, et d’une infinité de recoins où fouiner. Rockstar est un studio qui a amplement fait ses preuves avec moi, un studio auquel je fais confiance pour m’offrir des expériences mémorables.

    L’action mise en avant, les fusillades, le réalisme des armes, m’excitent moins que la perspective de tirer mon cheval dans la neige, de courir sur des trains en mouvement, d’écouter les histoires de mes compagnons autour d’un feu de camp. J’ai hâte de me perdre dans les forêts, de marcher le long des canyons à l’horizon infini, et de jouer au poker dans des tripots enfumés.

    Univers

    Ce qui m’attire dans un jeu, dans un roman (merci Emily St. John Mandel, merci William Gibson), c’est l’univers dans lequel il me transporte. Quelque part, ce qui m’attire dans une histoire à écrire c’est aussi sa capacité à m’entraîner dans de nouveaux lieux, même si ceux-ci sont parfois (souvent ces dernières années) internes.

    Dans Les larmes félines, je prends plaisir à découvrir les nuances de cette communauté de magiciens, le sens que la magie a pour chaque pratiquant, la diversité du rapport que les individus ont avec cette réalité de leur monde. C’est pour moi plus intéressant que l’intrigue elle-même.

    Ce que l’écriture me permet c’est aussi de découvrir comment différentes personnes vivent le même monde différemment, comment il n’y a pas une mais plusieurs réalités qui se côtoient avec la même légitimité et la même justesse. Certains joueurs veulent remplir les missions tandis que pour d’autres la mission est un prétexte à la découverte du monde. Ce qui compte c’est que l’expérience de chacun lui convienne, l’émerveille et le remplisse de joie, de la joie simple d’être là, participant d’un monde qui lui offre cette opportunité d’enrichir son vécu.

    À ce stade ce n’est même plus une métaphore, c’est un parallèle direct avec la vie dans laquelle tous nous cherchons à écrire notre histoire, celle que nos pas décident de tracer dans le monde ouvert, si riche, si abondant, si débordant d’opportunités, qui est offert à nos foulées.

    La question de l’authenticité, dans notre réalité, est-elle autre chose que celle-ci : trouver comment nous prenons une place dans le monde qui vibre de notre justesse ?