Cette simple expression du désir

Elle surgit là où on ne l’attend pas.

Elle est bouffée de chaleur, joueuse, tentatrice.

L’instant passé, le corps a envie de prolonger cette connexion saine, légère, si simple avec un autre corps.

La charge érotique comme une tension irrésolue, comme un désir en attente de satisfaction.

Délicieuse, elle est rappelle la facilité d’être en vie.

Next level

Pendant vingt six mois j’ai été chatouillé, agacé, tiraillé par la sensation d’être à l’orée d’un “prochain niveau”, d’un palier sur le point d’être gravi. Sensation d’autant plus frustrante que lorsque j’en parlais, mes coaches se contentaient d’un “le prochain niveau, tu y es déjà” ou d’exercices pour me ramener dans le présent.

Je comprends. En tant que coach je fais la même chose. Je rappelle à mes clients que chaque pas compte, que seul est importante l’étape à laquelle ils en sont. En tant qu’individu, c’est une tension insoutenable que de sentir que l’on est sur le point d’atteindre autre chose, un nouvel état, de savoir qu’il sera meilleur, et d’ignorer à la fois quand il arrivera et comment accélérer sa venue.

Le secret est sans doute qu’il n’y a rien à accélérer et tout à laisser venir, à accueillir et à vivre mais la patience est un difficile apprentissage, sans doute encore plus dans une culture de l’accélération, de l’immédiateté et du progrès à grande vitesse, dominée par la certitude que “qui n’avance pas recule”.

Cet été, après (ou pendant ou grâce, ces choses-là sont rarement linéaire) un douloureux épisode dépressif (seul face à moi-même, isolé volontaire sur l’île de mon existence) j’ai atteint – il semblerait – cet autre niveau. Calme et patience, rigueur de la régularité, effort de la concentration ininterrompue, sommeil suffisant, surtout, je le répète, patience, dirigent cet état.

J’ai pris pour un paradoxe, au lendemain d’avoir annoncé à mes thérapeutes que je n’avais plus envie de partir, de rêver d’un départ pour Montréal. Après avoir fini de m’installer, j’en rêve à nouveau et je réalise que loin d’être un paradoxe, c’est une confirmation. Mes rêves, comme pour me conforter dans mon intuition, me ramènent dans mon “chez moi” symbolique.

Moins enclin à courir après autre chose, je regarde la liste des projets que je veux accomplir, vérifie qu’ils résonnent avec mon essence, qu’ils vibrent à l’unisson de mon noyau existentiel, et les suit. Chose nouvelle, je m’octroie des temps de jeu comme des respirations nécessaires pour à la fois m’émerveiller et laisser de l’espace à la relâche cognitive.

(c) Bryan Lee O’Malley

Je réalise que j’avance plus vite seul, et mieux, et que je vais sans doute plus loin quand je n’ai pas les autres à attendre. Si je devais traverser l’Atlantique à la voile, ce serait en solitaire. Je reconnais la valeur du groupe mais je vois aussi les distractions qu’il encourage et mon tempérament aime l’immersion. Je lis et relis et rerelis Deep Work et j’y trouve le reflet de ce que je pressens depuis toujours. Je m’imagine en gardien de phare, perché sur un rocher inaccessible, heureux de me consacrer à ma tâche, celle que j’ai choisie ou celle qui m’a choisi – difficile à savoir.

“Tu es dans ta navette, il n’y a pas de place pour moi”, m’a soufflé Renard en me voyant m’éloigner. Je n’ai rien pu faire qu’acquiescer et réaliser qu’il m’a fallu 35 ans pour accepter que ce soit le cas, que je m’étais propulsé dans l’espace intersidéral sans copilote et que si je tournais de temps à autre autour d’une lune c’était seulement pour profiter du champ gravitationnel afin de préparer ma prochaine propulsion.

Accepter qui je suis. Accepter ma compétence. Accepter que ce soit assez.

Coralie, récemment, sans le préméditer, a contribué à mon apaisement.

Et j’écris. Comme je n’ai jamais écrit. Avec sérénité, texte après texte, sans discontinuer, avec la confiance d’aller exactement là où j’ai besoin d’aller.

Je profite de cette délicieuse sensation d’être là où je voulais arriver. Je sais qu’un autre pallier m’attend, plus loin, plus tard. Ce n’est pas le moment d’y penser. Je viens d’achever de gravir ce pic, j’ai atteint ce sommet et je suis bien décidé à en apprécier la vue.

Maintenant, demain

Ils sont là, ils arrivent à l’attention du grand public. Ils sont là, déguisés, dans les maisons. Siri, Alexa, Google Home, Facebook, les robots prennent de plus en plus de place. Les prochains grands succès de la littérature ado (les successeurs d’Harry Potter, Twilight, Hunger Games) parleront de robots parce que c’est la prochaine grande épreuve de l’esprit humain: comment vivre avec des machines de plus en plus présentes et de plus en plus autonomes ? Comment réagir quand ces machines prennent de plus en plus de métiers qui étaient jusque là réservés aux humains ?

De plus en plus, nous laissons notre pouvoir de décision aux algorithmes, nous sommes heureux de le faire parce que nos esprits sont déjà surchargés d’informations et de décisions.

Amazon sait ce que je devrais lire… Et m’enferme dans ce que je lis déjà.

Alors si nous pouvons déléguer le choix d’un film ou d’un restaurant, une liste de course ou les informations que nous recevons, alors tant mieux. Cela nous laissera plus de temps pour chercher comment combler notre solitude, faire fonctionner notre couple ou être de bons parents.

Peu à peu nous abandonnons notre autonomie au profit d’une illusion de personnalisation. Les machines nous reconnaissent et les sites nous accueillent avec notre prénom. Bientôt, la fabrication industrielle de milliers de modèles identiques sera désuète et il sera aussi facile de créer des modèles sur mesure pour tout ce que nous voulons.

Ivres d’option de personnalisation, nous oublierons que si nous sommes en train de commander ce canapé, c’est parce qu’une machine a jugé que ce serait celui qui nous plairait le plus de tout le catalogue à sa disposition. Et elle aura sans doute raison.

Art (c) Adam Harvey

Les robots arrivent pour nous faciliter la vie. Ils vont même bientôt nous apporter notre idéal relationnel.

Oh, il y aura des opposants. Des manifestations contre les boulots pris par les machines, des mouvements de défense de droit de l’Homme s’opposeront aux mouvements de défense des droits des Robots. Ironie: Tous s’organiseront sur leur mini robot de poche. La frontière entre humain et machine deviendra floue.

Pour l’instant c’est le début, discret et silencieux.

Ce n’est qu’une question de temps avant que le premier robot à gagner un Oscar ne choque le monde entier. Drôle de perspective.

Ce qui m’interroge le plus c’est ce que nous ferons quand les machines feront tout mieux que nous. Il est probable que des robots finissent par être programmés pour gérer les ressources planétaires et les répartir. La question n’est pas de savoir si ni quand mais de savoir combien de temps il faudra pour que les ploutocrates cèdent le terrain.

Comment passerons-nous le temps quand nous vivrons tous dans une cage à lapin, alimentés à la chaîne par des purées hypernutritives à base de krill et de soja, branchés à un monde virtuel qui nous fera oublier les conditions de vie de notre corps ? Que créerons-nous ?

Ceci dit en supposant que les machines soient programmés avec le respect de la vie humaine et qu’elles ne décident pas de nous éliminer parce que nous serons trop gourmands en ressources.

La version optimiste c’est un monde dans lequel nous aurons choisi la stérilisation volontaire après le premier enfant pour réduire la population mondiale et revenir à une consommation raisonnée des ressources de la planète et où nous vivrons dans un entente parfaite avec les machines qui nous serviront.

La version pessimiste c’est que la troisième guerre mondiale réduira tout espoir d’avenir en cendres avant que ces questions-là ne se posent.

Cette année je fais enseigner les rudiments de la programmation informatique, la robotique et l’électronique à mon fils parce que dans l’avenir, soit nous utiliserons les robots, soit nous les créerons et l’avantage compétitif ira au créateur.

Sans titre

Blender: 4

– Tu réfléchis trop.

Je regardai l’échiquier et ses pièces. Je n’avais jamais rien compris à ce jeu. Trop paresseux pour calculer, anticiper. Je déplaçai une tour. Un coup sans intérêt, un coup perdu. Laurent secoua la tête.

– En plus, tu ne fais aucun effort.

Je ricanai et voulus me rouler une cigarette mais il avait déjà déplacé son fou. Je savais que j’avais perdu. Cela faisait au moins trois tours que j’avais perdu et que je repoussais le moment de l’admettre. Je pris le temps de me rouler une cigarette et de la porter à mes lèvres sans l’allumer avant de coucher mon roi.

– Tu préfères pas qu’on sorte ?, lui demandais-je

Il soupira, rangea son jeu et nous quittâmes l’appartement. Anne-Cha n’était pas là. Elle n’était jamais là. Je crois qu’elle bossait dans un café de la Butte aux Cailles. Quand je dis bosser, je ne parle pas d’un boulot de serveuse, mais de travailler ses cours.

Nous marchâmes jusqu’à nous en lasser et prîmes le métro. A Odéon, il était encore tôt pour commencer à boire. Nous nous contentâmes d’un café. Je regardai les filles, pas lui. Il était célibataire, pas moi.

Peur d’être libre

Blender: 1

« Si tu les laisses enfermés, ils ne rêvent que d’une chose c’est de partir, comme s’ils ne pouvaient se définir qu’en réaction au monde que tu leur offres.

– Je crois que les gens ont peur de leur liberté. Quand je laisse la porte ouverte c’est pour qu’ils aillent vivre leur vie, faire leurs expériences. Mais ils restent.

– Moi je n’ai pas envie qu’ils partent. Je tiens à eux, tu sais, alors je veux les garder avec moi un peu plus longtemps.

– Tu les aimes alors tu les enfermes ?

Sourire gêné : « Oui… C’est mal, hein ? »

Haussement d’épaules.

Il est déjà en train de penser à cette idée: les gens ont peur de leur liberté. Ils passent leur vie à créer leur propre enfermement, à se limiter comme pour devenir certains qu’ils n’auront pas à se confronter au grand inconnu. Mais ils le rêvent ce grand inconnu. Parce que c’est là qu’ils sont, eux, leur essence, qu’ils peuvent se découvrir, se réaliser, être eux-mêmes pour de vrai, sans excuse ni justification. Juste être et découvrir que quand ils peuvent ils veulent.

Et ils en ont peur de ce grand inconnu parce qu’alors, si on les aime pas, ils ne pourront plus dur que c’est à cause de toutes les raisons qui les empêchent d’être eux-mêmes, toutes ces raisons toutes faites qu’ils ont soigneusement inventées avant de les rendre réelles.

Mark me parle de son minimalisme pour m’expliquer pourquoi il y a autant de bazar sur son canapé avant de se reprendre: « ton lit, sur ton lit ». J’ai un lit qui m’attend à Toronto. How cool is that ?

Le fruit du grand inconnu.

Être soi, ouvert aux rencontres, et s’offrir la liberté de vivre sa vie comme un jeu d’impro.

Le grand inconnu est rempli de belles choses, de personnes formidables, d’une nouvelle version de soi, d’une meilleure version de soi. Pour peu que l’on accepte d’aller y voir et de, peut-être, faire fausse route.

Mark, encore: « je plonge trop tôt dans les relations ». Échos de l’abeille qui bourdonnait: « je grille les étapes ». Je secoue la tête: « il n’y a pas de trop tôt. Tu peux passer un an à te préparer, à rencontrer cette personne et à chercher à être sûr avant de l’embrasser, tu devras quand même passer trois mois en étant avec elle pour savoir si la relation peut fonctionner. T’être préparé un an n’y changera rien, tu partiras toujours de zéro. »

Les gens fuient la liberté parce qu’ils n’aiment pas les ruptures. Alors ils limitent leur capacité à se rencontrer. Parce que ça pourrait ne pas marcher. Parce qu’ils pourraient vivre l’inconfort des conséquences de ce « ça ne marche pas ».

Mais ils n’ont rien défini.

« Peut-être que nous inventerons les règles au fur et à mesure » lance Jack à Val dans Casual. Que pouvons-nous faire d’autre ?

J’ai passé trente ans à chercher le mode d’emploi de la vie et je crois que je l’ai trouvé. Il contient une seule phrase: « Invente ce que tu veux ».

Crédit photo: Yoann Boyer via Unsplash

Memento Mori

« Salut Jack »

Jack hoche à peine la tête et déboutonne déjà sa chemise. Torse nu, il s’installe sur le tabouret usé et écoute le vrombissement du moteur de la tatoueuse.

Cinq secondes plus tard, il reboutonne sa chemise.

« A la semaine prochaine, Jack ».

La clochette de la porte tintinnabule sur ses talons.

« Une case de plus », pense-t-il. Cinq secondes ont suffi pour faire défiler les souvenirs des sept jours écoulés et faire pencher la balance : semaine perdue ou semaine vécue ?

Dans son dos, Jack a fait tatouer une grille le jour où son grand-père est mort. Cinquante-deux cases par ligne. Quatre-vingt six lignes. L’âge de son grand-père. Chaque semaine écoulée c’est une case noircie en plus pour lui rappeler de vivre.