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Morceaux

À ma gauche en ce moment, le livre de Shapiro (Still Writing) est ouvert page 122-123, sur un passage qui s’intitule “Ordinary Life” et termine, p. 123, par “If I dismiss the ordinary […] I may just miss my life.”

En plein dans cette problématique.

Écrire l’ordinaire de la vie. Écrire l’éternel retour. Écrire l’excitante banalité du quotidien.

N’est-ce pas l’enjeu de l’existence ? Construire un quotidien en tel accord avec soi-même qu’il en devient notre meilleure vie possible ?

L’obstination à chercher autre chose, à vouloir gravir étage après étage est-elle autre chose que la reconnaissance que l’on n’a pas encore atteint ce stade où notre existence est précisément celle que l’on a choisi de vivre ?

Je ne suis pas loin de la mienne. Encore un effort et j’écrirai les livres que je souhaite écrire, et ils seront publiés, et ils me feront vivre. Et alors, alors j’y serai. Et je continuerai. Et je pourrai souffrir de la peur de ne plus rien avoir à écrire, et je pourrai frémir de la dépression post finitum, danser avec les angoisses existentielles et leur donner un souffle nouveau, les transmuter sur la page en extases. N’est-il pas là, le plus grand des mystères, que cette existence même qui nous échappe, que le fait même qu’elle nous échappe fut en même temps ce qui la rend si précieuse et délectable ?

Trop de distractions m’éloignent encore de cette vie. Trop de vie. Trop de bruit parasite à faire taire. Je veux retourner chez la shaman.

Quand ?

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Je suis assez indifférent au passage des gens autour de moi. J’ai eu de la peine quand Laurent s’est envolé, parce qu’il y avait notre histoire commune, et puis je me suis fait à son absence. Je suis comme un navire sur l’océan de ma vie. De temps en temps, un banc de poissons m’accompagne, ou un autre bateau, ou juste un certain reflet sur l’eau. Et puis les courants nous séparent. Ça me va.

La porno en réalité virtuelle est un truc de fou. Et puis cesse de l’être.

J’ai besoin d’avancer sur mon chemin. Je n’ai pas le temps d’être retenu. De temps en temps je me dis que ce serait chouette d’être posé avec quelqu’un, et puis je réalise que je ne le supporterais pas, je m’impatienterais trop, alors je me souviens que cette vie est exactement celle que je veux, même s’il y a des moments plus difficiles que d’autres.

Qu’est-ce que je me suis senti vivant pendant que ça frittait avec X! Qu’est-ce que c’était bon! Bien mieux que ces demi molles du développement personnel ou des masterminds.

Avec Trevor à Toronto aussi c’était vivant.

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J’écris parce qu’il y a en moi ce besoin de poser sur la page, cette “maladie de minuit”, cette configuration neuronale particulière. Et parce que c’est une activité méditative qui calme mes tempêtes. J’en ai besoin pour garder mon centre. Pour évacuer le trop plein. Ce n’est même plus une question de carrière ou de vocation, c’est un outil de survie émotionnelle et psychique.

Et comme la pratique amène la perfection, plus j’écris, meilleur je suis alors peut-être que quelqu’un quelque part pourrait trouver un écho dans mes mots (quel tic de langage!) quand je parle d’un écho, je parle d’une perche à laquelle se raccrocher dans le mouvement d’aspiration de la dépression, dans le vertige du monde, quand la réalité semble se déliter et que le monde autour s’effrite, l’illusion du monde plutôt. Ce n’est pas juste un écho. C’est une balise. Un cri d’alarme en même temps qu’une bouée de sauvetage. Je n’écris pas pour me divertir, je n’écris pas pour être célèbre, j’écris pour survivre. D’autres boivent ou s’abrutissent de télé, de sorties, s’enferment dans un cycle infini d’urgences quotidiennes pour oublier qu’ils tombent en permanence. Je n’ai pas besoin d’un groupe de mastermind, je n’ai pas besoin des autres autant que j’ai besoin de solitude et de retrait du monde pour, justement, continuer à percevoir le monde.

Mes mots sont ma position du lotus. Mes temps d’écriture sont mon zazen. Les histoires, les histoires sont l’effet secondaire, le produit dérivé d’une stratégie sanitaire.

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Même tes excuses sont hypocrites et en agression passive. Mépris, double mesure, tu coupes les derniers filaments d’estime que j’avais pour toi. Il n’en reste rien. Je saurai être cordial, n’attends rien de plus de moi. Je saurai maintenir l’illusion de l’amitié, la surface du respect mais je ne serai qu’indifférence à ton égard. Tu me raconteras tes dernières aventures et je serrerai ton épaule en pensant à autre chose.

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Je reste subjugué par l’obstination de l’Homme à inventer des récréations à l’intérieur de la vie, des parcs d’attraction à l’intérieur du parc d’attraction, c’est comme si en allant à Disneyland, on me proposait de passer par Mickeyland, un parc avec ses propres attractions. La vie elle-même est la récréation, une courte pause au milieu de l’éternité, une respiration pour atomes emportés dans une grande course vers l’infini.

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Enfin voilà, quoi. Il y a une bonne histoire là, sur une amitié qui démarrait pas trop mal et qui, d’un seul coup, bascule, pour une histoire de cul qui n’a même pas eu lieu. Si au moins j’avais couché avec sa copine, mais je n’en avais même pas envie!

Bah.

Qu’écrit Djian pour Eicher, déjà ? “Je n’aurais rien appris, il n’y a rien à comprendre”. C’est ça. La vie est absurde. En tout cas cette portion. Explosion hors de proportion d’une anecdote. Je n’ai pas vu le tournant qui a été pris. J’ai jab jab jab, esquivé, et uppercut, droite dans l’estomac, jab, jab, jab, punch ! J’aime, j’aime.

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Ce jeu de la vie, certains le prennent trop au sérieux. X est de ceux-là. Ses peurs lui ôtent tout discernement, tout sens des proportions. Il n’hésite pas à museler le plaisir de ses amis s’il se fait menaçant pour le cocon de sécurité dans lequel il s’est enfermé pour échapper à la réalité. On ne peut pas lui en vouloir. La grande majorité de ses contemporains font de même, s’aveuglent de rationalisation égotique pour s’éviter de regarder le monde en face, pour s’éviter les émotions qui font l’existence, son sens, son sel. L’équilibre émotionnel c’est la faculté à revenir à la sérénité quand on le souhaite, c’est choisir de vivre des émotions fortes lorsque celles-ci se présentent, parce qu’elles sont plaisantes, parce qu’elles justifient le temps que l’on passe ici, enfermés dans une matière trop étriquée, dans des corps qui peinent à retenir la grandeur de nos âmes.

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Persister dans le “vous” c’est s’offrir une coquetterie à une époque où tout n’est qu’étalage pornographique. On étale son intolérance, on étale ses instincts autocratiques ; sous couvert d’authenticité et d’individualité épanouie, on bafoue le droit à la joie et à l’euphorie de l’autre. “Ton plaisir me dérange, il me déplaît parce qu’il m’exclut, tu me feras le plaisir de ne pas recommencer”.

“Je ne permets pas, Monsieur, que vous brandissiez le nom de notre amitié pour justifier de votre tentative de musèlement de mes libertés”. Ça a davantage de classe, non ? cette formule, qu’un “tu te prends pour qui, connard ?” trop familier.

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Je n’ai pas écrit le texte sur le candaulisme. Je n’avais pas envie. Pas le courage. Pas la patience. On en laisse passer certaines, c’est ok.

Pour déplaisante qu’ait été cette pause d’écriture, elle était nécessaire. J’ai rempli le puits, et tout le reste.

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Sur mon mur il y a encore le moodboard de mon histoire de pirates. Je n’ai pas tourné la page. Je suis en suspens. J’attends. Je voudrais écrire d’autres choses. Je ne le fais qu’à moitié.

Fini, une nouvelle fois

Je ne dirais pas que je suis soulagé, parce que le travail commence à peine puisqu’il faut maintenant pousser le texte dans le monde, mais chaque publication est une victoire sur l’entropie et la résistance, et de la résistance, cette fois-ci, j’en ai ressenti! Surtout sur la fin du projet, juste au moment de publier le livre. Peut-être parce que je viens de signer mon livre le plus audacieux (chaque nouveau livre doit être le plus audacieux) et que je m’inquiète de savoir s’il trouvera le public que j’espère pour lui. Que j’espère que je n’ai pas été trop intello ni trop vulgarisant, que j’ai fait assez bon usage de ma recherche – de terrain autant que documentaire. Que j’espère que mes idées seront reçues avec le sérieux avec lequel je les porte même si j’ai parfois l’impression d’être trop petit pour elles.

A chaque publication c’est l’âme qui l’emporte sur un monde dont la principale mission semble être de nous faire oublier qu’elle existe. Ces derniers jours j’ai cru que je n’y arriverais pas. La peur, la terreur même, la crainte de ne pas être lu, la crainte d’être trop lu, tous les espoirs que je projette sur ce livre (comme sur chacun) en même temps que l’aigüe perception de son insuffisance. Je n’ai sans doute pas réussi à dire ce que je voulais dire avec autant de puissance que je l’aurais voulu. Un livre c’est une pensée qui se construit, déjà ancienne au moment où l’écriture se termine. J’ai dû me répéter mille fois, cette semaine: « Tu n’écris pas le livre de demain, tu écris celui d’hier ».

Je crois que je cours (n’est-ce pas le cas pour nous tous) après ce fantasme du livre d’aujourd’hui, celui qui reflèterait l’état de notre pensée et de nos émotions – et c’est peut-être possible sur des formats courts – mais des livres comme L’artiste est un athlète comme les autres, ces livres sont des projets qui prennent des mois à aboutir, et entre chaque section écrite, la pensée continue de vivre et de s’agiter, et la voilà qui remet en question ce qui a été encré, qui demande à le changer. Cette pensée voudrait anticiper sur nos mouvements internes, elle voudrait que nous attrapions la pensée qui se figera demain ou le jour suivant, et que nous la restituions dans le livre. En même temps, le livre est le résultat d’une pensée déjà poussiéreuse. Je vois tout ce que je n’ai pas dit dans le livre et je me demande comment je vais pouvoir écrire les idées qui sont nées en moi au contact de ce livre-ci.

Je ne peux qu’écrire le livre d’hier et résister aux sirènes du livre de demain. Comme le dit Dani Shapiro, on n’écrit que sur la cendre, jamais sur la braise ardente. Ces derniers jours, je regardais L’artiste est un athlète comme les autres du point de vue de tout ce qu’il m’a appris. Pas uniquement son écriture les treize mois pendant lesquels j’ai lu et expérimenté dans mes ateliers et dans mon écriture, les concepts qui apparaissent dans le livre, tout le chemin de la démarche créative, avec ses phases d’enthousiasme et de désir, ses doutes et ses incertitudes, l’envie d’arrêter puis la décision de tenir bon, de dépasser le passage à vide – il s’en joue, des choses, dans cette décision! Et le choix de dire « c’est fini, on ne retravaille plus », même s’il y aurait encore du travail. Enfin, la nécessité de partager ses idées avec le monde, avec l’humilité de celui qui sait qu’elles ne toucheront pas tout le monde, et qu’il faut parfois se tromper dans le casting de ses lecteurs, pour pouvoir toucher ceux qui pourront être touchés, vraiment, par notre travail.

Il y a sans doute des fautes dans mon livre. J’écris vite par nécessité et je saute parfois des mots, je relis vite et je survole les passages trop vite pour relever les coquilles. Je le sais et je crois que j’arrive à l’assumer: ce qui est important, ce sont les idées.

C’est fini.

Un an de travail, plié. C’est mon premier livre de 300 pages. C’est mon premier livre qui n’est pas explicitant, qui se fait confiance pour être intelligible, et c’est déstabilisant.

Il me faudra quelques temps pour réaliser ce que je viens de faire: j’ai pris une idée et je l’ai suivie pendant plus d’une année pour lui donner cette forme dont je suis fier.

Ce n’est qu’un début, cette fin

J’ai déjà commencé le livre suivant, beaucoup plus court, même sujet, différente forme. J’ai aussi prévu la sortie de mon recueil de nouvelles pour le 14 février. Le fichier est complet à 80%. Il me reste un ou deux textes à ajouter et la couverture à faire.

Après, je ne sais pas. Après, il y aura autre chose. Et puis pendant tout ce temps, trouver la discipline de communiquer, d’encourager les lectures, de partager mon enthousiasme d’avoir voyagé dans la créativité et mon envie de servir de guide à ceux qui me suivent, de leur dire: il y aura des tempêtes et des zones de pénombres pendant lesquelles tu ne sauras plus quoi faire. Je suis là. Et crois-moi, il y a une sortie à ce labyrinthe et elle en vaut le coup.

En attendant, il est 2h10, je m’endors sur le clavier, c’est le prix à payer pour une semaine de créativité acharnée, à dormir 4 ou 5 heures par nuit, porté par l’adrénaline et l’excitation.

Sur ce, je me couche et vous reparle bientôt.

Je l’ai fait!

Work in progress

Pas de mise à jour aujourd’hui.

Je suis sous les flots de mon prochain livre.

Rendez-vous la semaine prochaine !

La fin des évaluations

Créer c’est se donner l’autorisation d’inventer. C’est s’affranchir du regard du statu quo pour proposer autre chose. Imiter et répéter n’est pas suffisant. Créer se suffit à soi-même, le processus d’évaluation de l’œuvre est secondaire et ne doit pas préoccuper le créateur. La réussite de l’œuvre ne peut se juger selon aucun critère objectif. En fait elle peut se juger sous l’angle d’une multitude de critères objectifs (nombre de tirages, nombre de semaines dans le top des ventes, nombre d’exemplaires vendus, nombre d’articles et moyenne des évaluations des journalistes ou du public), mais aucun de ces critères n’est pertinent.

Juger l’œuvre c’est passer à côté de la finalité du processus créatif, qui est la création elle-même, l’action qui consiste à transformer l’abstrait en concret tout en s’approchant au plus près de la singularité de notre regard, l’idée en objet. A quoi bon créer, alors ? Si ce n’est ni pour recevoir les hommages de ses pairs ni pour recevoir les accolades du public, la richesse ou la reconnaissance ?

Je réponds à quoi bon vivre ?

Créer c’est être en vie au sens le plus essentiel. Créer c’est reconnaître la force d’invention et d’adaptation qui nous a donné naissance, non seulement à nous en tant qu’individu mais à toute l’humanité et à l’ensemble du vivant, créer c’est rendre hommage a la force qui crée des soleils et des planètes, à la force chaotique qui ordonne l’Être.

Ma quête créative personnelle est une quête de connexion à cette énergie qui s’exprime à travers chaque création authentique, cette puissance qui dirige l’esprit et le corps pour donner une forme à la matière et qui, ce faisant, crée une expérience chargée de sens non seulement pour le créateur mais aussi pour le spectateur de l’œuvre.

Plus je consacre de temps aux questions qui entourent la créativité, à la fois en la pratiquant et en l’enseignant, plus je sens que c’est là la clef de toutes mes questions existentielles. Et plus j’avance dans ma vie plus ce qui accapare mon attention c’est la question de l’expansion de mes facultés créatives. Que puis-je apprendre d’autre, qui me donne une vision plus vaste, plus globale, du processus créatif ? Je ne veux pas me restreindre à la compréhension de l’écriture, je veux m’ouvrir à la danse, au chant, au dessin, à l’innovation technologique et culturelle…

Quelle est l’origine du « Et si… », cette pensée fondatrice de tout élan créatif ?

Tant que la créativité sera comprise du point de vue de ses objets (les tableaux, les livres, les morceaux de musique, les start-ups….), sa compréhension sera limitée. Le résultat n’importe pas, c’est le travail lui-même qui compte.

C’est pourquoi quand on me demande d’évaluer les étudiants qui sortent de mes classes, je dis: « non ». Parce que les évaluer c’est aller à l’encontre de l’esprit d’innovation et d’expansion, de tâtonnement et de rencontre avec le chaos de la création en train de se faire. Évaluer c’est forcément créer un cadre méthodologique dont il est possible de valider l’acquisition, or la créativité échappe par essence à ce cadre. Son rôle, sa fonction, son aspiration naturelle c’est de trouver une alternative au cadre. Son frein principal, ce sont les limites qu’elle s’impose arbitrairement.

Il faudrait alors évaluer la capacité de l’étudiant à ne pas respecter le cadre, mais dans ce cas comment savoir s’il le fait par intelligence créative ou par simple provocation ?

Je vois très bien comment évaluer la créativité. Savez-vous imaginer au-delà du cadre ? Savez-vous naviguer dans l’inconfort de l’inconnu et du chaos ? Savez-vous persévérer même si vous n’avez aucune garantie quant à l’issue de vos efforts ? Êtes-vous capable de transdisciplinarité, de curiosité, de marcher main dans la main avec votre peur et faire quand même ?

Mon problème ne vient pas de la technique de l’évaluation mais du paradigme qu’elle encourage et entretient. Évaluer c’est encore dire: « votre sentiment de compétence et votre sentiment de valeur professionnelle dépendent encore du jugement extérieur ». Or devenir créateur professionnel c’est apprendre à croire en sa compétence et en sa valeur sans qu’elle n’aient été vérifiées. C’est risquer de se tromper. C’est sauter dans le vide sans savoir si le sac que nous portons contient vraiment un parachute.

Certifier la créativité c’est ôter à l’étudiant qui termine son cursus la confrontation avec cet inconnu.

La meilleure fin pour une formation à la créativité, c’est d’ouvrir la porte et de dire: « Bon vent ». Et quand l’étudiant demande « je fais quoi maintenant ? », de répondre « Je n’en sais rien, tu en penses quoi ? ». Toute réponse à cette question est pertinente. Que l’étudiant réponde « je ne sais pas » ou qu’il détaille, étape par étape, comment il va travailler à sa prochaine œuvre, il fait bonne route.

Mais le lui dire c’est se livrer à un simulacre d’évaluation, c’est feindre une validation qui n’en est pas une, ou feindre une absence de validation là où il y a une, dans tous les cas c’est laisser planer l’ombre de la validation quand tout l’enjeu de l’acte créatif c’est de s’en affranchir.

Notre société ne prépare pas nos esprits à la réalité de la créativité: avancer à l’aveugle, avec une boîte à outils plus ou moins remplie, mais toujours sans savoir où l’on aboutira, mais savoir que l’on aboutira quelque part et que quel que soit cet endroit, il sera pour nous le point de départ d’une nouvelle plongée dans le brouillard.

S’il n’y a pas de brouillard dans l’acte créatif, celui-ci n’est pas assez audacieux, il est trop techniciste, trop contrôlé. Certifier, évaluer, valider ou invalider un apprentissage, c’est encourager la technicité plutôt que l’audace. Cela revient à annuler tous les efforts d’apprentissage qui ont précédé.

Au-delà de l’apprentissage créatif, la culture de l’évaluation perpétue l’illusion que la vie peut obéir au contrôle de notre pensée quand sa réalité c’est son imprévisibilité. S’il fallait imaginer un cursus pour enseigner à vivre, il faudrait encourager les enfants à tenter tout ce qu’ils désirent le plus ardemment, il faudrait enseigner la patience et la capacité à repousser le désir de gratification, il faudrait enseigner la valeur de l’effort, l’adaptabilité, l’envie de s’ouvrir à l’altérité, le désir de faire plutôt que de consommer, l’audace de regarder le mouvement, en soi, des envies paradoxales, des émotions mouvantes, la danse des désirs et des besoins, apprendre à s’affranchir du regard de l’autre tout en vivant dans ce regard. Et aucun QCM, aucun barème d’évaluation n’est en mesure d’évaluer ces choses-là.

Photo: Photo by Yun Heng Lin on Unsplash

Zen

J’ai lu ce résumé un peu schématique de l’éthique zen: « Une vie difficile bien vécue ». S’atteler aux tâches quotidiennes avec soin. Vivre simplement, dans une forme d’épure matérielle.

Le plaisir du travail bien fait. Le goût du labeur. L’envie de répéter les mêmes tâches jour après jour pour construire, contribuer, occuper la place que nous avons prise ou reçue de l’existence. Ne pas chercher à contrôler nos circonstances et notre environnement. Recevoir le monde et danser avec lui.

Il y a deux choses dans lesquelles j’ai une foi absolue : le hasard et notre mortalité. Quand je parle de hasard, je ne pense pas à la version mignonne genre « oh, quelle coïncidence que nous nous croisions alors que justement je pensais à toi » mais au pur chaos, aux événements qui se produisent sans autre raison que parce que.

Je me suis remis à jouer au loto. Encore plus depuis que j’ai lu des articles démontant cette pratique. « Jouer au loto n’est pas malin », disent ces articles, « la plupart des gens qui gagnent n’ont plus d’argent quelques années après avoir touché le gros lot, CQFD », « ne jouez pas au loto parce que c’est débile ». En toute franchise ces articles tendent à dire « ne jouez pas au loto comme une solution pour sortir d’une vie qui ne vous convient pas » et bien sûr si vous jouez en vous disant « le jour où je gagne au loto je fais ce que j’ai toujours rêvé de faire », c’est la pire des stratégies. Ce n’est même pas une stratégie, c’est un moyen de vous faire croire que vous changerez votre vie mais la réalité est sans doute que si vous gagniez au loto, vous ne feriez quand même pas ce que vous avez toujours rêvé de faire – mais je m’égare.

Le loto est un acte spirituel, un exercice méditatif de lâcher-prise, une reconnaissance des forces du hasard dans notre vie. Je ne dis pas que le hasard est le seul agent du monde, mais c’est l’un des principaux. Mon hypothèse c’est qu’une grande majorité de la misère psychologique et émotionnelle du monde pourrait être résolue si l’on acceptait l’intervention du hasard comme inévitable et si l’on passait moins de temps à essayer de s’en protéger ou lutter contre.

Jouer au loto est un moyen bon marché de se remettre en lien avec cet aléatoire de l’existence. Il y a – pas mathématiquement mais ontologiquement – autant de chances que vous gagniez que de chances que vous ne gagniez pas. Le hasard se moque des probabilités. La vie ne suit pas un fil logique. Et vous n’avez aucun contrôle là-dessus. Vous pouvez établir autant de théories que vous le souhaitez, ces six boules sortiront comme le hasard l’aura décidé ce jour-là.

C’est un bel exercice d’humilité.

Et pour 2€50 vous vous offrez une expérience spirituelle puissante pour peu que vous preniez le temps de jouer en conscience. Et vous contribuez à l’économie nationale! C’est deux en un.

La seconde raison pour laquelle je joue au loto c’est pour méditer sur la possibilité du gain. Si je gagne, je fais quoi ?

La réponse à cette question est souvent révélatrice de nos valeurs et de nos besoins, et aussi de nos envies. « Si je gagne au loto, je m’achète un appartement ». « Si je gagne au loto j’en donne la moitié à ma famille ». « Si je gagne au loto, je pars en vacances pendant un an »…

Donc c’est cette chose-là qui est importante pour vous ? Avoir un toit qui vous appartient ? Donner quelque chose à votre famille ? Lever le pied ? Comment pouvez-vous faire cette chose ou vous en rapprocher dès aujourd’hui ? Parce qu’on n’a pas besoin d’être millionaire pour devenir propriétaire, ou pour apporter de la valeur à sa famille, ou pour prendre soin de soi.

La troisième raison pour laquelle je joue c’est pour arriver à ce constat : passée une certaine somme, je ne sais plus comment dépenser l’argent et je me dis « très bien, alors j’arrête de travailler ? »

Et je réalise que non, surtout pas. Au contraire, je travaillerai peut-être même plus. Je n’aurais pas à disperser mon énergie dans différents domaines pour éviter de garder tous mes œufs dans le même panier (ce n’est jamais une bonne stratégie), je pourrais me concentrer sur un domaine en particulier. Et je pourrais y consacrer toute l’énergie dont j’aurais besoin pour le faire. S’il me fallait un an à temps plein pour rechercher et écrire un livre, je le prendrais.

Ensuite je me dis « alors si je gagne au loto, je baisse mes tarifs de coaching ? » et je réalise que non, au contraire, je les augmente et je deviens plus sélectif quant aux clients que je choisis de servir, ce qui me permet de mieux les servir.

C’est intéressant cet exercice parce qu’il fait émerger tous les freins arbitraires que nous mettons à notre épanouissement intime et professionnel, il permet de voir où notre peur du manque nous pousse à compromettre notre intégrité.

Je pense que c’est indispensable, dans une réalité interdépendante, de faire des compromis. Je crois aussi que c’est important de choisir avec attention ceux que l’on fait. Un compromis, c’est toujours une décision. Quand un client me dit « je n’ai pas le choix », je réponds « Ok, alors tu choisis de ne pas te laisser le choix ? »

Parce que personne ne nous met le couteau sous la gorge (hormis les rares situations où quelqu’un nous met effectivement le couteau sous la gorge), c’est-à-dire personne d’autre que nous-même.

Il y a quelque chose de zen dans le fait de jouer au loto, dans le fait d’accueillir le résultat sans s’y attacher, quel qu’il soit. Quand vous gagnerez, ne vous accrochez pas à cet argent. Utilisez-le comme une opportunité de vous concentrer sur ce qui compte le plus pour vous, développez votre expertise et votre compétence dans le domaine de la création de clientèle, apprenez à construire un revenu à partir de votre singularité, et quand vous gagnerez assez avec votre expertise pour financer votre mode de vie, dépensez le reste de l’argent du loto.

Parce que cet argent, c’est un bonus, pas une finalité. Il n’est pas là pour être investi de sorte à créer plus d’argent ou de sens dans votre existence, c’est un cadeau, c’est une mallette de billets tombée entre vos mains de façon légale. Dépensez-le. Amusez-vous. Il n’y aucune raison de ne pas jouer.

On me dit: « il y a une raison, c’est que je n’ai presque aucune chance de gagner ». Je réponds: « Et alors ? »

Si nous attendons d’être sûrs de l’issue de nos décisions pour agir, nous ne faisons rien. Lancez-vous. Faites confiance au hasard pour brasser les cartes à la dernière minute, dans un sens ou dans l’autre. Chaque seconde de la vie est comme un tirage du loto.

Interruptions

J’avais lu sur le phénomène et puis je ne voulais pas le voir. Mais j’ai appris à ne plus les excuser, les interrupteurs.

Ils se cherchent. Ils se sentent dans leur vie comme accrochés par deux doigts au bord du gouffre. Et quand ils vous voient passer à côté, bien ancré sur vos deux jambes, ils tentent de vous agripper pour se hisser hors de leur propre abîme, quitte à vous entraîner dans le vide à leur place.

Quand ils vous voient travailler, les procrastinateurs ont quelque chose à vous demander. Quand ils sentent que vous êtes concentré, les dispersés passent dans la pièce où vous êtes en parlant avec une personne qui est restée à l’autre bout de la maison.

C’est comme si votre capacité à faire menaçait la leur. Comme si le fait que vous sachiez vous discipliner les empêchait de faire appel à leur propre volonté.

Comme si la lutte contre sa propre tendance aux doutes n’était pas suffisante et qu’il faille en plus servir de réconfort aux doutes des autres. Que ce soit bien clair: je suis tout à fait pour l’entraide entre créatif. Toute ma vie professionnelle est basée sur ce principe: créer des espaces de sécurité pour les créatifs, des lieux où ils peuvent se réunir et expérimenter, exprimer leurs doutes et recevoir du soutien. Mais il y a une différence entre répondre à une demande d’aide et subir l’insécurité des autres.

Une énorme différence.

Prendre le temps de créer sa vie, de réaliser les visions de son cœur, demande souvent de s’isoler du monde, de se concentrer pendant de longues périodes de temps sur l’œuvre en cours de création. Cela demande de mettre les autres à distance, et, parce qu’une telle concentration est rare dans le monde, cela exige de se protéger férocement contre les interruptions.

Cela fonctionne très bien quand on prend la peine d’expliquer à nos proches l’importance de notre démarche et sa signification ; et quand nous avons des conversations audacieuses où nous leur expliquons que nous ne les fuyons pas mais prenons au contraire le temps d’être plus en alignement avec nous-même, ce qui nous rend en réalité plus disponibles pour eux, puisque nous ressentons l’intense satisfaction de nous être écouté et d’être allé au bout des exigences du projet ; et parce que nous avons créé quelque chose, nous avons créé du sens dans notre vie.

Si l’on regarde la vie – de la plus petite bactérie au système d’interrelation entre tous les organismes vivants de la planète – on réalise rapidement que le but de la vie est de créer plus de vie. Il me semble en tous cas que vivre c’est désirer croître, avoir la curiosité de se demander jusqu’où l’on peut aller dans notre existence. Mais je m’écarte du sujet… ou peut-être pas tant que ça.

Si vivre c’est créer alors limiter sa propre créativité c’est limiter son sentiment d’être en vie. Et voir ceux qui créent/vivent sans se limiter, c’est être déchiré par la morsure de ses propres empêchements.

La question n’est pas simple. S’autoriser à vivre, à créer, à faire, à être, c’est tout l’enjeu de la maturité. Comprendre la responsabilité de la vie adulte c’est baisser le doigt que l’on pointe vers les coupables de notre mal être, c’est regarder notre reflet et lui sourire en disant: « C’est toi et moi, seuls, qui portons notre présent et notre avenir, notre bien-être et notre ambition ».

Les opportunités se présentent à chaque seconde. Quand mes clients se jettent sur la première porte ouverte venue, je les retiens: « Et si nous prenions le temps? »

Je lis des articles dont le message est, si je le simplifie: « l’individualisme est une mauvaise chose ; encourager les gens à leur propre épanouissement c’est les déconnecter de leur communauté ».

Je lis ces articles et je m’interroge. Parce que je n’y crois pas mais je suis prêt à accepter que je puisse me tromper ; et chaque fois que je parle d’individualisme j’ai l’impression de dire un gros mot.

Ce que je crois c’est que prendre soin de soi est le seul impératif catégorique qui garantisse l’épanouissement commun. Parce que prêter attention aux signaux de son propre corps et de son propre esprit c’est aussi entendre l’ambition fondamentale qui, dans nos veines, nous pousse à vouloir entrer dans notre propre expansion.

Et cette expansion est l’opposée du narcissisme. Elle ne dit pas: « spolie les autres pour t’agrandir » mais « trouve ce qui a peur en toi et développe ton courage ; trouve ce qui désire en toi et développe ta créativité ; trouve ce qui est unique en toi et développe l’audace de l’exprimer ».

Être individualiste c’est reconnaître cette réalité: même si nous sommes tous en interrelation, nous sommes tous, aussi, différenciés ; nous sommes ce mélange singulier de génétique et de culture qui n’existe qu’une fois dans le monde et nous sommes la seule conscience au monde qui soit présente avec nous 24/7. Nous sommes la seule entité à ressentir précisément ce que nous ressentons, à savoir naviguer dans nos circonstances comme cela est bon pour nous, à savoir ce que nous désirons réaliser et à pouvoir choisir les meilleurs outils pour le réaliser.

Être individualiste c’est reconnaître la beauté de chaque destin, de chaque cœur, de chaque parcours. Si je prône la responsabilité et l’autonomie c’est pour me rappeler que c’est à moi seul d’assumer les conséquences de ma communication et de mes actions, y compris et surtout quand il s’agit de réaliser ma vie.

Alors ne m’interrompez pas sous prétexte que moi je travaille et vous non ; sous prétexte que je respecte mes priorités en prenant du temps pour me connecter à cette singularité qui vit en moi, qui est cachée par des décennies d’influence culturelle et qui demande à s’extraire de la masse des bâtiments qui ont été construits sur elle, pour s’exprimer enfin et s’élever dans le monde.

C’est plus tard, dans la rencontre de nos singularités individuelles, que les étincelles créatives se manifesteront et que le monde changera. Parce que chacun aura écouté sa réalité et l’aura partagée et que mélangées, ces réalités en auront enfanté de nouvelles. Et si, au lieu de vous accrocher à moi comme à une bouée de sauvetage, si au lieu de vouloir m’arracher à ma concentration, vous preniez le temps de vous installer – il y a de la place sur cette table – avec vos outils pour vous connecter à votre propre vie et la réaliser ?

(crédit photo: Denisse Leon sur Unsplash)