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  • La souffrance de mon père

    La souffrance de mon père

    J’ai passé trois heures ce matin à déployer, dans ma tête, un long discours, une conférence peut-être, un spectacle, une histoire mêlant observations sur la nature et discours sur le sens de la vie. C’était intéressant. Quelque chose que je vais tenter de retranscrire par écrit. Et il m’a fallu deux heures pour comprendre que le point de départ n’était pas, comme je le pensais, le titre d’un livre de Gounelle ni la conversation que j’ai eue l’autre jour sur le bonheur, mais la souffrance que traverse mon père en ce moment.

    « Je ne suis pas sûr de vouloir être heureux », voilà comment commence le spectacle. « Je ne suis pas sûr de vouloir être heureux parce que quand je le suis, je reste assis là, à regarder la nature et à me dire ‘c’est ça, elle est là, c’est la vie dont j’ai toujours rêvé’ et une sorte de léthargie satisfaite s’en suit. Or une partie de moi continue à être ambitieuse. »

    C’était mieux écrit dans ma tête, il va falloir que je le pose et que je le retravaille jusqu’à être au plus proche de ce que j’ai entendu ce matin.

    De là je pars dans deux directions: le système reproductif des arbres (en particulier les cerisiers) et l’Ophiocordyceps. D’un côté je parle de la graine contenue par le noyau du cerisier et de toute cette longue évolution qui commence par le germe s’échappant de la solide gangue de protection, ce germe qui réussit à trouver la surface alors qu’il est enserré par toute cette terre et toute cette pénombre.

    Puis l’arbre pousse (il y a plein de digressions intéressantes mais je les coupe pour cet article) et donne des fleurs et là les abeilles – qui ont une société hyper organisée dans laquelle chaque individu connaît son rôle et l’exécute – viennent polliniser (je fais une aparté sur le fait qu’à ce stade le pollen peut aussi bien être considéré comme de la poudre de fée, puisqu’il sera plus tard transformé en miel et en gelée royale et qu’il servira aussi à la reproduction des arbres).

    Je parle de la perte, du cerisier dans lequel je grimpais, enfant, chez mes grands-parents et qui était probablement mon meilleur ami de toute cette période de vie qui commence à l’âge où je peux monter dans les arbres et s’interromt à la mort du cerisier.

    Et là je parle de notre esprit, qui est comme le noyau de la cerise, une protection pour la graine qu’il contient, de notre esprit qui tient à être fort, à ne pas céder, à tenir bon, à être solide, et qui souvent oublie que s’il doit être solide à l’extérieur, il doit aussi – surtout – être assez fragile à l’intérieur pour céder sous la pression du germe. Parce que si le noyau est trop dur, il empêche l’arbre de pousser.

    Souvent nos esprits oublient que leur rôle c’est de laisser passer ce que nous portons, notre essence, en se protégeant des attaques extérieures et de la pression sociale, ils se crispent tellement sur « je ne cèderai pas » qu’ils en oublient de céder pour le germe, l’essence de leur existence. La seule et unique raison d’être du noyau, c’est de disparaître quand la graine est prête à pousser.

    J’en arrive à mon père. Et à moi. Et je dis « à 32 ans j’ai été contraint d’écouter les signaux que m’envoyer mon essence: migraines à aura (c’est intéressant les migraines à aura, pendant une heure tu as des symptômes neurologiques comme perte des sensations dans le bras, les doigts, la langue, perte du langage, perte du lien émotionnel (je voyais les gens dans ma tête, je me souvenais qu’on était liés, mais je ne le ressentais pas), et le mal de tête vient après, ou pas, c’est un peu la loterie), crises de panique, insomnies, anesthésie émotionnelle dans certains contextes, bref, j’entre dans les détails dans le spectacle, pas là (NB: il n’y a pas vraiment de spectacle, pas encore en tous cas).

    Ensuite, je raconte comment j’ai quitté mes jobs, quitté mon mariage, sans comprendre ce que je faisais. Je le faisais juste pour m’éviter des symptômes physiologiques insupportables, je devais organiser ma vie différemment. Il m’a fallu plusieurs années pour accepter qui j’étais: un éclaireur. Chez les abeilles je serais celle qui part à la recherche de nouveaux champs de fleurs, qui revient faire sa danse de l’orientation et qui part dans une nouvelle direction chercher d’autres champs. Il y a des indices depuis ma petite enfance, sur le fait que c’est là qu’est mon essence ; dans le fait d’explorer.

    J’ai encore de la difficulté, certains jours, à accepter d’être cet éclaireur et d’avancer dans le monde principalement en solitaire (parce que j’aime être seul, c’est là que mes idées se construisent) et d’assumer d’avoir envie de faire les trucs de sorte à trouver le meilleur équilibre et le meilleur alignement avec ce que je suis, ce qui me plaît et m’intéresse le plus.

    Dans mon éternel dilemme identitaire, je suis dans une phase où écrire me plaît moins que coacher ou enseigner, comme samedi dernier, quand j’ai animé pendant quatre heures une masterclass dont je suis sorti plus en forme que je n’y étais entré. Et ça me questionne, parce que le noyau est encore un peu trop résistant quand il s’agit d’écriture. Il y a un moment dans ma vie où j’ai traduit « je suis une abeille éclaireuse » par « je deviens auteur » mais avec les années le champ de mes compétences et de mes outils d’exploration s’est élargi, et l’écriture n’est pas le seul média qui m’intéresse, et la fiction n’est pas la seule écriture qui m’intéresse. Une part de moi dit « flemmard! c’est juste que c’est plus facile pour toi de faire des guides et des essais, bouge-toi et écris tes romans » et une autre partie, moins agressive, dit « peut-être que c’est facile parce que c’est plus aligné avec là où j’en suis, d’ailleurs si je regarde, je lis bien plus de non fiction que de romans depuis un long moment ; parce que les romans m’ennuient pour la plupart ».

    Alors il y a cette dichotomie: noyau/graine, lequel est lequel. Je lis un livre de Martha Beck en ce moment et elle en parle en termes de soi social et de soi essentiel, et je crois que j’ai construis mon moi social autour de l’idée de devenir romancier, parce que c’était ce qui me semblait le plus noble à un moment de ma vie et que je n’arrive pas complètement à me décrisper là-dessus parce que c’est un choix de vie et de carrière qui a beaucoup été critiqué et attaqué (souvent dans l’agression passive) quand j’ai commencé à l’affirmer, à 16 ans.

    J’ai fait du travail sur moi, et je continue, pour trouver cet alignement, entre contentement et ambition, qui ressemble à l’épanouissement, mais même avec ces outils, je trouve encore difficile de savoir exactement si quand je m’écoute j’écoute mon essence ou si j’écoute ma complaisance.

    Mon père, lui, mon père est en plein dans cette dissonance cognitive à un âge où le noyau s’est tellement solidifié que la graine est obligée de devenir John Rambo si elle veut sortir. Alors ça secoue et à ce jour je ne sais pas s’il réussira à en sortir ou si le noyau s’est tellement fossilisé qu’il est impossible à fissurer. Et j’ai peur. Parce que ça n’augure rien de bon. Et j’ai de la peine parce que je vois sa souffrance. Et je me sens impuissant parce que quoique je tente pour lui montrer que je l’aime et que je suis là et que je vois ce qu’il vit et que je l’aime quoiqu’il arrive, ça rebondit sur la carapace de son noyau.

    Alors je continue l’histoire de la reproduction des arbres en m’émerveillant du système qui fait que plus tard des animaux auront digéré les cerises et défèqueront les noyaux et certaines graines prendront et donneront de nouveaux arbres, à plusieurs kilomètres parfois des arbres originels, et je trouve cela fascinant, de penser que la nature a pu créer un système aussi complexe et aussi parfait, et je suis navré pour l’Homme pour qui la définition de l’intelligence, c’est: « planter graine. Ajouter engrais. Forcer floraison. »

    Bien sûr tout ceci est une métaphore pour parler de notre petitesse face à l’intelligence de la nature, et que nos tentatives pour diriger nos vies par la seule force de l’ambition sont dérisoires. Pourtant je suis là, tous les matins, assis sur ma terrasse, sous les arbres qui repoussent tous les ans plus grands et plus solides que l’année précédente, et je me sens tiraillé entre mon sentiment de contentement (ma vie est plus parfaite qu’elle ne l’a jamais été) et mon désir de croissance (parce que nous sommes faits pour croître). J’essaye, du mieux que je peux, de ne pas crisper mon noyau, de plutôt encourager la graine qu’il contient, à gentiment insister et pousser de l’intérieur pour être de plus en plus aligné et avoir une vie de plus en plus fluide.

    En me souvenant que nous mourrons tous bientôt donc l’enjeu en cas d’échec est assez faible, et les contretemps pèsent assez peu lourd dans la balance du temps cosmique.

    Puis je pense à la nature qui est formidable et au cycle de vie de l’Ophiocordyceps, ce champignon parasite qui, pour se reproduire et répandre ses spores le plus loin possible, se pose sur la carapace d’un insecte (en particulier une fourmi), la pénètre, et s’empare de son système nerveux pour conduire l’insecte selon son gré. Je fais une petite danse pendant laquelle j’imagine le parasite en train de s’amuser: tourne à gauche, tourne à droite, couché, assis, tire un jet d’acide formique dans l’œil de ta voisine, fais une roulade ; avant de se mettre au choses sérieuses et de diriger la fourmi vers le brin d’herbe le plus élevé des alentours.

    J’imagine la fourmi qui ne doit pas se rendre compte de ce qui lui arrive, en train de se dire « toutes ces acrobaties m’ont fatiguée, je prendrais bien quelques minutes de vacances au soleil. Ah! ce brin d’herbe a l’air sympa. Un peu raide. Je vais faire une petite pause, reprendre mon souffle. C’est vraiment sympa dans le coin, il y a une petite brise rafraîchissante. Allez, j’y retourne. Bientôt le sommet. Je vois toute la prairie d’ici. Qu’est-ce que c’est beau tous ces… » POF!

    Le « POF » c’est le bruit de la tête de la fourmi qui explose. J’aime y penser comme à du popcorn, un popbrain, le cerveau qui gonfle d’un coup et le champignon qui pousse dessus. La fourmi est morte à ce stade. Elle ne peut plus servir sa colonie, elle ne peut plus vivre ce pour quoi elle a été mise sur Terre. Elle est juste le bac dans lequel pousse le champignon. Et Ophiocordyceps s’épanouit et répand de nouveaux spores pour infecter de nouvelles fourmis et le cycle continue.

    D’un côté je suis fasciné par l’ingéniosité de la nature, de l’autre, je me dis que chaque fois que je pense à devenir plus riche, plus connu, à être reconnu pour mes livres, à avoir une plus grosse maison, et plus de choses et de meilleures choses, à chaque fois que je suis mon ambition, je suis en train de grimper le plus grand d’herbe de la prairie en croyant que c’est mon idée d’être là alors que je n’y suis que sous l’influence de ma culture et de mon milieu social, qui en appellent à mon instinct de croissance et me disent: « croître, c’est ça ».

    Je conclus en disant qu’il y a deux types d’ambitions: celle de la graine dans son noyau, qui est appelée à devenir un cerisier puissant, et celle de la fourmi qui grime le brin d’herbe parce qu’un champignon est appelé à répandre ses spores partout dans le monde.

    Je ne sais pas si l’une de ces ambitions est intrinsèquement meilleure que l’autre mais je crois que tant que l’on ne choisit pas, la dissonance cognitive qui nous habite est plus brutale, plus douloureuse et plus violente que l’explosion du popcorn cérébral et que la mission prioritaire de toute vie devrait être de régler une fois pour toute, pour chacun, cette dissonance et en agissant en accord avec l’ambition que nous avons choisie.

  • La vie sans plan

    Il regarde le calendrier qui a déjà englouti la moitié d’une année, les lettres d’huissiers, les messages en attente de sa banque. Il soupire. A l’intérieur, ça va, il se sent plus aligné que jamais, authentique et heureux. Mais ces poids à ses pieds, en forme de sacs d’or, l’empêchent de s’envoler.
    “C’est donc ça : être fort et tenace, la lutte, tout ce que je trouvais très romantique quand j’étais adolescent, c’est donc la sueur versée, quand tout le monde dort, pour préserver ma liberté.”
    Les chansons parlant de cicatrices, de bataille menée. L’idée de tomber et se relever sept fois devenue réalité maintenant qu’il porte lui aussi les traces du parcours. La vie était cette excursion en montagne hors des sentiers battus, le genre qui offrait son lot de griffures et d’écorchures. Il l’aimait, sa vie, même si c’était combat après combat. “Tu es un survivant” lui avait dit la Chamane sans le connaître. Quelque part un peu maso peut-être, il aimait ça.

    La vie en bricolage. Ni gourou ni patrie. Il se méfiait des leçons toutes faites mais engloutissait les témoignages venus d’un autre temps. Marc Aurèle, Saint Augustin, Kant, Nietzsche, et les autres. La seule chose qu’il avait apprise c’est que toujours l’humanité avait improvisé sa vie. Il ne pensait pas souvent que cela eût été plus simple de suivre l’exemple des autres et de rester sur les rails d’une vie déterminée d’avance par la peur, l’ignorance et la fragilité. Il concevait, quelque part dans son intellect, avec un gros effort d’imagination et de rationalisation, que d’autres avaient non-choisi cette option mais malgré ses efforts cela restait abstrait.
    “Mon temps m’appartient” affirmait-il juste avant de se plaindre qu’il en manquait.

    La vie sans plan. Il s’était rendu ivre de discours motivationnels et productivistes, il avait une vision et un tableau pour la représenter, il avait des objectifs, des systèmes. Il se levait le matin avec des actions claires en têtes. Mais au fond, il n’avait pas de plan. Il découvrait la vie au fur et à mesure, sans trop savoir ce qu’il en faisait. Il ne croyait pas qu’il y ait un sens particulier, on naissait puis on mourait et entre les deux, on faisait des choses, il y avait une citation comme ça. Alors quand il se sentait aligné avec lui-même, même si ce n’était pas un moment d’hyper productivité, il sentait qu’il avait gagné quelque chose et qu’il était sur la bonne voie. Ce n’était pas grand chose, juste l’idée de vivre vraiment. C’était souvent dans des moments sans envergure particulière : en écoutant Fleetwood Mac pendant que la pluie battait dehors, en échangeant des textos avec les femmes qui tournaient autour de sa vie, ses satellites.

  • Rigueur et discipline

    Rigueur et discipline

    Tous les matins regarder le miroir et dire: « je serai à la hauteur de ma vie. Je ne pointerai personne du doigt pour justifier de mes lâchetés et de mes faiblesses. Je ne me cacherai pas mes peurs et mes erreurs. J’écouterai mon désir profond et agirai en accord avec mes valeurs. Je ferai ce que je veux dans le respect d’autrui ».

    Tous les matins, me souvenir que tant que je respire, je peux modifier ma vie, même si ce n’est que d’un millimètre chaque jour, même si prendre en main ma destinée n’est pas linéaire, pas spectaculaire, et que cela prend quinze ans.

    Tous les matins me dire que ce nouveau jour est une nouvelle opportunité de créer du sens, celui qui est important pour moi, celui qui me porte et me fait vibrer et me chauffe de l’intérieur.

    Tous les matins, faire la liste des relations dont je ne veux plus et ressentir de la gratitude pour celles dont je veux encore.

    Tous les matins, me souvenir de ce que j’ai construit, et de toutes les façons dont j’ai fait attention à moi et respecté mes besoins en développant et en adoptant les stratégies qui fonctionnaient le mieux pour moi à ce moment-là, celles auxquelles mes ressources me donnaient accès.

    Tous les matins me souvenir de ce que je fais pour moi et me rappeler que personne n’a été mis sur cette terre pour veiller sur moi et que personne n’a le temps de m’avoir comme boulet, que je n’ai pas le droit de m’imposer comme un boulet pour les autres.

    Être adulte, c’est porter la responsabilité de sa vie

    Chaque matin je me souviens que mes circonstances ne sont qu’un accident, un accessoire dans mon existence. Comme tous les accessoires, certaines sont plus faciles à utiliser que d’autres. Certaines sont encore pertinentes et d’autres non. Certaines sont lourdes, chargées de souvenirs et d’habitude et j’aurai du mal à les changer. D’autres me semblent impossibles à éliminer à cause de leur charge émotionnelle, comme le sont les nœuds papillons de mon grand-père dont je ne me sers pas mais qui me rappellent la place qu’il a eue dans ma vie. Un jour, peut-être, je les donnerai.

    Mais quoiqu’il en soit mes circonstances sont un choix. Le choix de l’importance que je leur donne, le choix de les garder en l’état ou de les changer. Et un poids. Leur gravité est inégale. Il y a celles qui sont lourdes comme de la fonte et il y a celles qui sont légères comme une plume (genre le temps qu’il faisait ce matin, circonstance sans aucune gravité).

    Je suis responsable de mes choix et du sentiment de réussite et de satisfaction que je tire de ma vie. Tous les matins, tenir un journal de gratitude permet de se reconnecter avec cette simple réalité: la vie n’est ni bonne ni mauvaise, elle est ce qu’elle est et nous portons sur elle le regard qui lui donne son sens.

    Tous les soirs, me rappeler de ce que j’ai fait cette journée. Au lit avec mon fils, on échange nos trois moments préférés de la journée. C’est un temps qui éduque nos regards.

    Après, il me dit des choses comme « rien n’est impossible ».

    Parce que ce rituel nous rappelle l’effet de la résilience et de la patience, qui transforment toutes les expériences, qui soignent les blessures et réparent la peau et le cœur.

    Les gens souffrent autour de moi. J’ai de la peine pour eux et je sais que je ne peux pas empêcher leur souffrance, juste leur laisser la place de trouver leur propre chemin. Il y a tellement de force à trouver dans la solitude (qui n’est pas l’isolement). Tellement de sérénité dans l’autonomie émotionnelle et existentielle et professionnelle.

    Les contretemps existent. Les obstacles, les tragédies, les cahots. Le chaos c’est la norme, l’entropie guide le monde. Dans l’autonomie existe la certitude (même si elle est parfois fragile) que l’on avance, que l’on construit, que chaque fois que nous sommes ramenés à la nécessité de déployer nos ressources, d’en développer de nouvelles ou de renforcer celles que nous avons déjà, nous renforçons notre prise sur l’existence.

    Alors vient l’exigence de la rigueur et de la discipline

    Les rituels, les quotas de production quotidienne, le fait de ne rien lâcher, jamais.

    La rigueur de se mettre à l’écoute de ses désirs, de se rendre disponible pour leur réalisation, de créer du temps, de préserver son énergie, jour après jour et à (très) long terme, pour voir au-delà de nos envies et de nos fantasmes.

    La rencontre avec la réalité c’est aussi celle du refus. Parfois le monde ne veut pas ce que nous lui proposons. Alors cela peut nous donner l’impression qu’il nous rejette. C’est simplement que ce n’est pas le moment ou pas le lieu ou que ce nous faisons n’est pas pour le monde, mais pour nous.

    Il y a là une clef qui met longtemps à être déterrée : c’est en nous exprimant que nous devenons véritablement vivants.

    Pas en étant entendus ou reconnus mais en nous reconnaissant nous-même.

    Notre place dans le monde n’a pas à nous être donnée. Elle ne nous attend pas, maintenue au chaud par les autres. Nous la prenons, pas en l’enlevant aux autres mais en la construisant sur mesure. Personne ne peut le faire à notre place. De toutes façons, chacun a déjà la charge de sa propre existence.

    La tristesse c’est tous ces gens qui ne franchissent jamais le pas, qui vivent toute leur vie dans les chaussures d’un autre, cherchant à se tordre pour entrer dans les cases toutes faites que le monde leur propose, ou qui tentent de tordre la vie pour la faire coller à eux. Et ceux qui baissent les bras face à l’inconfort et à l’effort.

    Cela laisse plein de place pour ceux qui sont prêts à travailler avec rigueur, avec stratégie, à leur entière réalisation. Sans écraser les autres. Sans attendre d’accolades. Juste par authenticité, alignement et justesse personnelle.

  • Pauline

    Soirée. 40 trentenaires, dans toutes leurs variantes : mariés, en concubinage, PACSés, parents, pas parents, la plupart architectes. Et Marcus, trente deux ans, au milieu, qui s’emmerde. Qui ne se reconnaît pas dans cette assemblée. Qui veut s’entourer d’une autre tribu.
    « Les femmes aujourd’hui veulent les privilèges que leurs mères ont gagné et veulent que nous, les hommes, soyions plus disponibles tout en gagnant autant que nos pères. On est foutus »
    Son voisin de table met le doigt sur le défi de l’homme moderne : Être un bon mari, un bon père et un travailleur efficace et ambitieux.
    Marcus n’arrive pas à apprécier cet instant hors du temps, à l’arrière d’une maison du Cap. Il sourit pour faire bonne figure, il ne connaît pas ces gens. Il est là en tant que +1 de Coralie, sa femme. C’est l’anniversaire de Sombre, une des collègues hyperactives de Coralie.
    Pourtant tout est réuni pour une soirée mémorable : guirlandes d’ampoules, tables en extérieur, température idéale.
    Il se sent déconnecté, mal aligné, malheureux.
    Des gens dorment dans des tentes. Il y a de l’alcool et de la weed.
    « Tout ça était bon il y a dix ans, pense-t-il, mais je ne m’y reconnais pas aujourd’hui. Le temps de la fête est derrière moi, j’ai perdu trop de temps à ne rien construire. Je ne veux plus perdre de temps »
    Il pense à son grand-père en train de mourir d’un cancer, à petit feu.
    « Se peut-il que mon malheur vienne de là, de cette proximité avec la mort ?
    Ou est-ce que j’aspire à plus, à autre chose, qui ne vient pas ? »
    Marcus a la sensation de se heurter à un mur de verre. Il peine à atteindre les objectifs qu’il s’est fixés. Il lutte contre lui-même, contre son énergie qui s’épuise trop vite, contre son inexpérience qui l’empêche de convertir l’intégralité de ses essais, contre son impatience qui lui fait trop souvent préférer le court terme à la construction.
    Ce soir, il a peur de stagner. Il voit ceux qui l’entourent et il projette sur eux sa peur de la faiblesse, de la médiocrité. Il repense à ce type de six ans son aîné, qui vit comme un adolescent, avec qui il a passé un après-midi récemment. Il ne veut pas s’entourer de ces gens. Il veut intégrer des cercles plus restreints, plus élitistes.
    Il regarde les gens et l’inégalité naturelle lui saute aux yeux. Les femmes laides à côté des jolies, les hommes dégarnis et bedonnant à côté des hommes aux traits fins, à la chevelure abondante.
    Il les imagine dans leur salle de bain, seuls, le matin, contemplant la défaillance de leur corps.
    Il sait qu’il est le méchant de l’histoire. L’égoïste qui fait passer son ambition avant les relations humaines. Il en souffre un peu mais c’est une souffrance qu’il accueille volontiers. Elle est le prix à payer pour le destin auquel il se consacre.
    Marcus sait qu’il pourrait être heureux. Le bouddha a montré le chemin. S’il abandonnait son ambition, s’il acceptait la lenteur du chemin, il serait serein. Mais il ne veut pas. La frustration est son moteur. Son insatisfaction le pousse à se lever le matin, à se coucher tard, à travailler le dimanche matin après cette soirée, quand tout le monde ne pense qu’à se laisser chauffer au soleil.

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    Pauline rêve d’enfants. Blonde, les yeux pétillants. Elle est irrémédiablement attirée par le ventre des femmes enceintes et par les bébés. Elle n’ose pas s’approcher. Elle observe de loin.
    Mais Pauline est seule.
    Pauline travaille. Elle cherche encore son homme idéal.
    Pauline est architecte et comme tous les architectes elle se noie dans les horaires impossibles. Elle n’a pas le temps pour des activités qui lui permettraient de rencontrer quelqu’un.
    Sa dernière histoire remonte à un an. Elle adore le lapin que lui ont offert ses copines pour son dernier anniversaire mais il ne lui fera jamais d’enfant.
    Les soirées auxquelles elle est invitée sont remplies d’hommes en couple. Elle court tous les matins pendant une heure et passe trois heures par semaine en salle de sport parce qu’une femme moderne doit prendre soin de son corps.
    C’est une battante. Elle ne s’en laisse pas compter.
    Mais le soir, elle est seule.

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    A cette soirée à l’arrière d’une maison du cap, Marcus et Pauline discutent. Il y a la femme de Marcus pas loin, son fils qui s’endort sur ses genoux, mais pour un instant il oublie peut-être un peu le travail et Pauline oublie peut-être un peu sa solitude.
    – Je vais me coucher, vient dire Coralie.
    – Je reste un peu dehors, lui répond Marcus.
    Elle lui envoie ce regard qu’il ne supporte plus, celui qui le fouette et dit, sans que les mots aient besoin d’être prononcés, « Tu es mon mari, tu devrais te coucher en même temps que moi ». Il y a de la volonté de contrôle dans ce regard, mais aussi de la lassitude et une forme de tristesse à cause de toutes ces heures qu’il passe déjà loin d’elle – peut-être par besoin de préservation.
    Elle souhaite une bonne nuit à Pauline et, portant leur fils dans les bras, se dirige vers la chambre que Sombre leur a réservée dans la maison de sa grand-mère.
    Le volume des conversations a baissé sous les pins. Les fonds de bouteilles finissent dans les verres. Armand qui, derrière sa timidité, aime bien Marcus et aimerait devenir son ami, lui demande:
    « Tu travailles sur quoi, en ce moment ?
    – Je cherche des fonds pour monter une équipe de développeurs pour un projet d’application destinée aux seniors qui ont besoin d’un suivi médical régulier. Et toi ? »
    Il ne voulait pas relancer la conversation. Entouré d’architectes, parler de programmation et de vieux malades lui semblait un bon moyen de clore le moment. Alors il pourrait se réintéresser à Pauline et à son parfum ambré. Mais Armand est d’humeur bavarde.
    – On vient de gagner un appel d’offre pour une chantier d’école primaire au Haillan.
    Pauline est assise en face de Marcus, elle lui envoie parfois des regards en coin. Il s’enfonce dans sa chaise de jardin en plastique, sirote une gorgée de son verre, et fait semblant de s’intéresser au débat que lance Manu, provocateur et aigri.
    – C’est le problème avec l’architecture, tu vois. On est tous dépendants des appels d’offre, le système nous ruine.
    Manu vient de se lancer à son compte et découvre que la réalité n’est pas aussi rose qu’il la rêvait. Plutôt que de se prendre en main et de changer ses stratégies, il pointe le système du doigt. Armand hausse les épaules. Les lumières de la guirlande lumineuse lui donnent un air fatigué.
    Fanny reste silencieuse. Elle porte sur le visage la déception de son récent licenciement. « Elle ne fait aucune heure sup » s’était offusquée Coralie, « en plus ce n’est pas une bonne archi ».
    Marcus a l’avantage de la distance. Il n’est pas de leur monde, il ne partage leurs enjeux que par procuration. En fait, il se fout de la conversation mais ils ne sont plus assez nombreux sur la terrasse pour qu’il puisse se lever sans paraître impoli. Un instant, il est tenté de le faire quand même. Les transats ouverts au bout du jardin offrent une pénombre bienvenue, un espace parfait pour échanger quelques mots plus intimes.
    Pauline bâille.
    – Il n’y a plus de vin, remarque Marcus en renversant une bouteille vide au-dessus de son verre.
    – Il en reste dans la cuisine, l’informe Pauline.
    Il se lève en demandant « où ça ? »
    Elle se lève en répondant « Je vais te montrer ».
    Anne leur jette un regard désapprobateur mais elle est surtout inquiète de l’image que donne Manu. « Tu as trop bu, arrête », lui reproche-t-elle.
    La cuisine est étroite et encombrée. Pauline ouvre un placard: « Je crois que c’est là ». Marcus doit se coller à elle pour l’aider à chercher. Leurs corps pressés l’un contre l’autre, ils restent plus longtemps que nécessaire devant les étagères chargées de bouteilles d’eau et de jus de fruit pour le lendemain.
    – Je n’en vois pas, constate Marcus.
    Pauline referme le placard et s’y adosse, mains collées contre le bois de la porte.
    – Je croyais qu’il était là, se justifie-t-elle.
    Son regard reflète un rayon de lune. Marcus pense à Coralie, à son regard rempli de reproches. Il tend la main. Sur le plan de travail, il y a une bouteille.
    – Trouvée, fait-il.
    Les épaules de Pauline s’affaissent à peine. En sortant de la cuisine, leurs peaux s’effleurent. Marcus se penche par-dessus la balustrade du balconnet qui fait le tour de la maison.
    – T’as vu cette lune ?
    Les sons de la conversation leur parviennent depuis le jardin, à leur gauche. S’ils voulaient, ils pourraient s’installer sur les marches, juste là, et regarder la lune.
    – Vous avez trouvé ?
    Anne, qui veille sur tout le monde, est venue les chercher. Marcus lève la bouteille et ajoute:
    – T’as vu cette lune, Anne ?
    Elle se penche avec eux par-dessus la balustrade. Pendant un instant ses traits semblent s’attendrir. Le moment est fugace.
    – Bon, vous venez avec le vin ? Ils ont soif là-bas.
    Marcus retient un soupir. Pauline s’attarde. Quel choix ont-ils ? Marcus s’arrache à la balustrade et frôle Pauline en suivant Anne.
    Un grand « ah » l’accueille lorsqu’il dépose la bouteille sur la table et s’empare du tire-bouchon en disant avec le sourire:
    – Elle était bien cachée mais on a fini par la trouver.

  • Chasseur de licornes

    Chasseur de licornes

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    J’aime que tu sois toi. J’aime ces petites phrases, ces idées inavouables qui sortent parfois de toi avant que tu n’aies pu les retenir. J’aime cette personne ambitieuse et audacieuse et je m’attriste des peurs qui verrouillent tout ce qui est en toi si beau et qui ne demande qu’à s’exprimer. Je découvre Henry Miller, après vingt ans à entendre mon père m’en parler et me le recommander.

    “J’ai trouvé que ce que j’avais désiré toute ma vie n’était pas de vivre – si ce que les autres font s’appelle vivre –  mais de m’exprimer”.

    Cette quête de soi, qui consiste à faire le tri entre les désirs des autres, dont on est constamment bombardé, et ses propres envies, ses besoins profonds. Écrire pour se dire. Pour se montrer. Pour être. Ou plutôt écrire parce que l’on est, par ce que l’on est.

    Et toi tu résistes. Tu ne veux pas que l’on te voit telle que tu es, imparfaite, faillible, ancrée dans un monde qui n’appartient qu’à toi, qui n’est partagé par nul autre, dans lequel tu te sens seule. Tu résistes et en souffres. C’est insupportable cette manière qu’ont les mots de t’éviter, de s’évincer quand tu braques sur eux le projecteur de ta conscience. Quand tu décides de t’installer dans ton atelier pour y façonner des histoires ils se carapatent en ricanant comme des petits salopards. Ils veulent jouer à chat et toi tu voudrais qu’ils se traînent gentiment sur ta page, leur boulet à la cheville, lourd d’encre sérieuse.

    Tu ne peux pas écrire juste pour écrire. Ce serait terrible si l’on se rendait compte que tu aimes t’amuser, que parfois tu as l’âme de tes cinq ans et que dans ces moments-là tu veux seulement écrire que les marschmallows sont des crottes de licornes et que des chasseurs appliqués traquent leur proie en croquant dans ces cubes colorés. “Il est dur, elle est passée par là il y a trois jours”. “Celui-ci est grillé, elle a pris une insolation, elle sera plus facile à choper”. “Celui-ci a la parfaite texture et ce petit arrière goût de vanille. Elle n’est pas loin”.

    Chasseur de licornes.

    C’est la fonction que je mettrais sur mes cartes de visite si j’en avais.

    Je traverse le monde à la recherche de mon authenticité.

    Je m’efforce de dire ce qui me passe par la tête, parce que la vie est trop courte pour garder les choses pour soi, sauf quand il s’agit de mon père parce qu’il menace tout le monde de se foutre en l’air à la moindre contrariété. Quand il ne boude pas.

    Et sauf quand il s’agit de ma peine à voir partir les deux petites lutines qui ont accompagné mes errances professionnelles de ces deux dernières années. Je ravale mes larmes et les mots s’y noient.

    Écrire de la fiction c’est ne pas dire. C’est évoquer. Parler entre les lignes. Cacher le sens pour le rendre plus apparent. Magicien de l’émotion tu caches ta nostalgie dans une histoire d’avenir.

    “Être professionnel c’est…” quelque chose qui m’échappe.

    Je vis pour m’exprimer. Le professionnalisme est une préoccupation secondaire. Je me débrouille pour bricoler un revenu à peu près suffisant pour me permettre de consacrer du temps aux mots. Du temps à m’asseoir sous la pluie et écouter la lente mécanique de mon cœur qui s’ébranle.

    Je remplis formulaire après formulaire pour établir la stratégie qui me guérira de mes craintes professionnelles: “vocation, vision, mission, valeurs, objectif, stratégie”. “Quoi, quand, qui”. Je note des mots, des mots creux. Mon âme n’y est pas.

    Je remplis ma feuille de route : écrire des histoires tant bien que mal. Exprimer mes pensées avec régularité. Dans l’espoir d’apaiser mes interrogations existentielles. Peut-être certaines de ces histoires toucheront-elles quelqu’un. Il y a quelque part en moi, quelques jours par semaines, ce lointain espoir de toucher des millions de vies avec mes livres. En réalité j’écrirai dans tous les cas.

    Les autres questions sont une distraction, un moyen de retarder le moment de faire, une solution d’appoint pour échapper – temporairement – à la difficulté du métier. Le forgeron se brûle l’épiderme devant son feu. Je me brûle le cœur au contact des émotions à fleur de peau qui agitent les personnages de mes fictions, qui agitent aussi les personnes bien réelles qui viennent chercher en moi un guide, une présence rassurante, un foyer créatif.

    Toi tu es parfaite telle que tu es, y compris dans ta plus grande imperfection. Tu peines, tu es faillible, tu te sens fragile. C’est pour ça que tu es forte. Parce que tu as quelque chose à dire et quelque chose à protéger. C’est dans cette combinaison que naît l’art. La seule chose à faire c’est de te présenter au rendez-vous jour après jour après jour après jour, te chauffer le cœur au contact des souffrances de tes personnages et pleurer toute la sueur de ton corps pour en extraire cinq cents mots à la fois.

    Puis recommencer.

    Pour enfin finir.

    Et immédiatement célébrer. Et immédiatement recommencer.

    Un livre en entraîne un autre, sans cesse. Cinq, six heures par jour au clavier, à arracher chaque lettre à l’inertie des premières heures ; à dévaler à toute phrase les rapides de l’abondance créative ; à te débattre pour trouver du sens dans les marécages de la vulnérabilité.

    Et sans raison, parce que tu as assez dormi, parce qu’il est encore tôt, t’endormir devant l’écran et reconnaître la résistance. Lutter contre elle. Persister. T’opposer à la distraction, non parce qu’il ne faut pas se faire plaisir de temps en temps mais parce que la moindre interruption tue le travail, parce qu’ouvrir l’une des portes de la distraction c’est les ouvrir toutes et laisser s’enfuir le temps tandis que s’invitent à l’intérieur la culpabilité et la déception.

    Le lundi c’est dimanche, alors je coupe l’Internet, je bascule en mode avion, et je m’attèle à ma fiction. La nouvelle que je dois livrer le 16 n’est pas bonne. Elle n’est pas assez dans le sujet, elle n’est pas assez travaillée. Elle existe. Elle me touche. Elle manque de travail mais elle porte quelque chose de moi. Elle est parfaite telle qu’elle est malgré sa timidité à exister pleinement.

    Mon travail à partir de maintenant c’est de l’encourager à se montrer dans toute sa magnifique nudité. C’est la partie la plus difficile du travail, celle qui fait reculer la grande majorité des auteurs qui préfèrent éviter de se mouiller. C’est aussi la partie la plus intéressante.

    Photo par Gabriel Sanchez via Unsplash

  • Nuances de café

    Je prenais Julie entre les sacs de café pendant sa pause. Les grains roulaient sous corps, marquant sa peau du pointillisme de nos ébats.

    – Tu prends une tasse ? me demanda-t-elle en boutonnant son chemisier.
    – Ne boutonne pas si haut.
    En grimaçant, elle protesta :
    – Mes clients…
    – Ils seront contents.
    Sans me quitter de son regard appuyé, Julie ferma les boutons restants. Jusqu’au col.
    – Bon, tu le veux ce café ?
    – Oui.
    – Installe-toi en salle, je te l’apporte.
    C’était comme ça avec Julie, des moments saccadés à la caféine. Je l’avais rencontrée un jour où, fatigué, j’étais entré dans son coffee shop en demandant un café noir et serré.
    – On ne fait pas ça ici, m’avait-elle dit d’un ton sec, le café si épais que la cuillère tient toute seule dedans, faut aller ailleurs.
    J’avais souri.
    – Ok. Faites-moi une proposition dans ce cas.
    – Tout dépend ce que vous voulez. Si vous voulez de la caféine, vous pouvez prendre un café filtre. J’ai un café d’Éthiopie, une merveille, ou un autre du Vénézuela, délicieux. Pour du goût, prenez plutôt un expresso.
    Elle avait les yeux qui pétillaient. Rien qu’à l’écouter parler de ses cafés je voyageais.
    – Va pour le goût, alors.
    J’avais échangé ma tête d’ours mal léché pour une curiosité amusée. J’aimais déjà cet endroit. Sur la mezzanine, une grande table en bois accueillit mes carnets et mes stylos. Mon casque sur les oreilles, j’oubliai mon environnement jusqu’à ce qu’elle apporte mon café. Impatient de découvrir l’expérience qu’elle m’avait promise, je laissai les vapeurs porter leurs arômes à mes narines avant d’aspirer une première gorgée de liquide. Tout ce qu’elle m’avait dépeint, la terre, le pamplemousse, tous les arômes étaient là. C’était la première fois que je goûtais le vrai goût d’un café, pas juste sa version brûlée par une torréfaction sauvage et une préparation précipitée.
    Trois visites plus tard, elle me tutoyait et nous parlions de nos passions respectives. Trois mois avaient passé depuis.
    – Tu viens avec moi ce soir, je vais avec un groupe de potes voir un concert dans un bar ?
    – Non, je bosse ce soir.
    Julie secoua la tête, les lèvres pincées, et redescendit derrière son comptoir. Je n’avais rien de prévu ce soir-là et elle le savait. Ou elle s’en doutait. J’avais cessé de croire aux relations amoureuses. Pas par défaitisme mais par ennui. Je me sentais bien en compagnie de moi-même et chercher davantage que la compagnie saccadée d’une femme dans une arrière salle ne m’intéressait pas. Je m’étais coupé de ma vie sociale pour me consacrer à ma carrière, c’était un sacrifice qui avait des airs de bénédiction.
    – Tu pourrais au moins faire semblant de t’intéresser à moi, fit Julie en posant sous mon nez une part de carrot cake.
    – Je m’intéresse à toi, je n’ai juste pas envie de sortir. Je ne m’amuse plus en soirée, et de toute façon je dois éviter les sons trop forts.
    Elle se détendit, pas au point de sourire mais une petite étincelle pétillait dans son iris.
    – Ta mauvaise foi n’est même pas convaincante.
    – C’est tout son intérêt. Si je me prenais au sérieux, tu ne me laisserais pas faire ça.
    Je lui saisis les hanches et la rapprochai de moi pour l’embrasser. Elle referma ses lèvres sur les miennes et se retira en douceur, en me posant un doigt sur la bouche et en murmurant « Pas devant les clients ».
    L’équilibre que je maintenais était fragile. Elle avait beau être très prise par sa boutique, elle voulait des soirées à deux, collés sur le canapé devant un film, et des weekends en amoureux à avaler des kilomètres sur les routes de France. Ces deux perspectives me serraient le ventre, pas dans le bon sens du terme.
    Je quittai le coffee shop sans qu’elle ne soit remontée me voir.
    – Grosse journée ? lui demandais-je en réglant mes consommations.
    – Pas spécialement.
    Je tentai un sourire. Elle resta froide.
    – À plus ?
    Mon ton interrogatif marquait déjà ma défaite. Elle s’insinua dans la brèche.
    – Ouais, peut-être.
    Je battis en retraite. La porte se referma devant moi. De l’autre côté de la vitre, Julie riait avec son collègue. J’étais hors jeu.
    #
    – Non, pas aujourd’hui, fit Julie lorsque je lui proposais de la retrouver dans la réserve à sa pause.
    – C’est à cause d’hier ?
    – Voilà ton café. Tu veux autre chose ?
    Elle regardait sa caisse. Son collègue venait de poser le gobelet de papier sur le comptoir et me fixait avec un regard mauvais.
    – Oui, une réponse. Dis-moi ce que je peux faire pour te réconcilier avec moi.
    – Je n’ai peut-être pas envie de me réconcilier.
    – Et si je te propose de venir avec moi au ciné ?
    – Ce n’est pas de cinéma dont j’ai envie.
    – Alors le concert, répondis-je presque suppliant.
    – Pas comme ça, non.
    – Julie, viens. Parlons-en.
    Elle leva enfin le regard. Il était sombre.
    – Pourquoi ? Pour que tu puisses me convaincre de baiser avec toi dans l’arrière-boutique ?
    J’eus un mouvement de recul.
    – Ce n’est pas…
    – Parce que c’est tout ce que tu me proposes jusqu’à présent.
    Je me tus. Je saisis mon gobelet et partis, le ventre serré. J’abandonnai le café dans la première poubelle que je croisais. Je n’en voulais plus.
    #
    Je regardais dans le vide au-dessus de ma page blanche. Il me restait cinq jours pour rendre cette illustration et je ne l’avais pas commencée. Julie me restait dans la tête. Je ne lui avais pas reparlé et j’évitais le quartier du coffee shop. Ma main se mit à dessiner, mon esprit ailleurs. Quand elle eut fini et que je regardai le dessin, c’était Julie et ses cheveux fous, Julie et sa chemise à carreaux entrouverte sur ses seins. Je froissai la feuille. Il était temps que j’aille faire un tour.
    Les rues sentaient l’hiver. Le vent soufflait son humidité glaçante qui engourdissait mes pensées. Des fonctionnaires dans des nacelles au bout de bras articulés installaient les décorations de Décembre. Peut-être y aurait-il de la neige cette année ? Le temps semblait vouloir s’y prêter.