« Le combat continue mais contre de nouveaux dragons »
Ma lame ruisselait du sang de la créature que je venais de terrasser. Le dragon avait poussé son dernier cri rauque et le ciel s’était dévoilé, bleu intense. Quelque part, un toucan s’était envolé.
Je tombai à genoux, traversé par le vide. Un espace venait de se libérer en moi, un mur venait de s’effondrer. Le dragon vaincu, j’avais élargi mes horizons mais ce qui m’envahissait c’était une nostalgie venue des profondeurs. Maintenant que mon adversaire était à terre, je n’avais plus de destination.
Le dragon m’empêchait de me concentrer sur les aspects importants de ma vie. Il y avait ces missions que je voulais remplir et le dragon s’acharnait à détruire chaque tentative de construction. J’étais parti en lutte contre lui pour me libérer et maintenant qu’il était mort, je me sentais orphelin.
J’avais consacré tant d’énergie à cette lutte, tout ce temps passé à le traquer, à parfaire ma maîtrise des armes, à me confronter à lui. Tous ces combats dont j’étais sorti perdant, noirci par la suie, ensanglanté, les os brisés. Ils avaient porté ma vie, donné une direction à mes efforts. L’équation de mon existence était simple: me battre ou mourrir.
Voilà que le combat était terminé mais moi j’étais toujours debout. Ma persévérance avait payé et je me sentais orphelin. Je n’aurais pas pensé devoir faire le deuil de mon adversaire. Je m’étais imaginé… je ne m’étais rien imaginé du tout. Je réalisais que dans mon esprit, le combat était, que justement, je n’imaginais pas ma vie sans lui. J’avais espéré ce moment mais sans y croire.
Je restai là, silencieux, l’esprit vide.
La nostalgie se mêlait au bien être. La légèreté, le soulagement. Les briques étaient tombées et révélaient un nouvel espace de possibilités. Il me faudrait du temps pour décider ce qui remplacerait la lutte. L’ivresse du combat m’avait contaminé, je n’envisageais pas ma vie sans bataille.
En ville, buvant à la santé de mon noble adversaire, je n’arrivais pas à me réjouir de sa disparition. La serveuse, peut-être à la recherche d’un bon pourboire, prit le temps de m’écouter.
« Le combat continue mais contre d’autres dragons », conclut-elle.
Ce week end, dans mon Académie d’écriture, nous avons abordé, après une journée de 12 heures de travail intense, la question du rôle de l’art, de la fonction de la sublimation de la souffrance, et conclu que si nous avions besoin d’Art et de Sublimation, c’était pour faire émerger du sens.
« Le sens de la vie ? » m’a-t-on demandé à plusieurs reprises.
J’ai dit « non ».
Je ne cherche pas le Sens de la VieTM
Je cherche du sens. Je cherche à ce que les événements que je traverse s’inscrivent dans quelque chose que je puisse comprendre, de quoi je puisse dériver un semblant de signification. Parce que quand les choses sont absurdes, elles me laissent hagard, perdu, égaré.
L’Art, en donnant à voir le Beau, (je suis très en Majuscules, aujourd’hui), apporte du sens. La science, la philosophie, les religions, la psychologie, cherchent à tirer du sens à partir de l’expérience. Pourquoi ces disciplines créent-elles des systèmes de pensée, des systèmes de représentation ? Pour pouvoir se repérer dans les méandres de l’existence.
Parce que nous sommes tous, jusqu’à la fin de nos jours, en apprentissage, en construction, en train de nous adapter à la vie et à ce qu’elle nous jette au visage, et parce que personne n’a trouvé, justement, le sens de la vie.
Nous trouvons, nous construisons, nous cherchons, tant bien que mal, à comprendre ce qui nous arrive. Et lorsque nous entrevoyons un début de sens, nous nous y accrochons, parce que c’est ce qui nous permet de rebondir, de sauter vers l’étape suivante, vers la prochaine expérience dévastatrice.
Non pas qu’elle nous dévaste, mais qu’elle remette en question tout le sens que nous avions construit. Comme une rencontre, une séparation, un treize novembre.
Il y a de la dévastation dans le négatif autant que dans le positif. C’est ce qui nous permet de grandir et d’avancer. Vers quoi ? Vers nous-même, vers une meilleure compréhension de Soi, vers un meilleur respect, un meilleur amour de Soi.
Que voulez-vous ? Qu’aspirez-vous à devenir ? Quelles luttes devez-vous mener pour vous affirmer et défendre votre essence ?
Tout le monde cherche à vous ramener dans sa propre sphère de sens. Tout le monde cherche à avoir raison parce que si nous avons raison, alors nous pensons avoir trouvé le sens, le vrai, celui qui nous maintiendra en place pour le reste de notre vie.
Parce que les émotions nous effraient, alors que les émotions sont nos meilleurs outils pour comprendre, pour identifier le sens.
D’où le Beau, d’où l’Art. Parce que la beauté n’est pas intellectuelle, elle est sensorielle, sensuelle, émotionnelle. Elle résonne avec nous, juste avec nous, notre essence. C’est notre coeur qui vibre quand nous rencontrons le sens, pas notre matière grise.
Quel magnifique paradoxe: que le sens se trouve dans le chaos de nos viscères!
Mon nouveau projet, un projet pour la vie, un projet que j’avais déjà formulé – ailleurs, pour moi, avant – c’est d’écrire un livre par ville. De choisir les villes où être pour les livres qu’elles peuvent me dicter, de capter quelque chose comme une vibration (avec un peu de chance, une essence).
Une expérience, voir comment (si) l’atmosphère des villes, leur « énergie » influence l’écriture, voir si l’auteur est aux commandes ou si c’est autre chose, comme son environnement. Bradbury aurait-il pu penser l’Homme Illustré et les Chroniques Martiennes s’il n’avait été dans l’effervescence de New York cette nuit-là ?
Capter la vibration des villes
Les villes sont des piliers importants de mon évolution. J’ai toujours veillé à être attentif à ces différences subtiles que l’on perçoit entre les lignes de la pierre, dans la luminosité des rues, dans le chant du traffic ou le silence de la nuit. J’aime marcher au hasard des rues, me perdre dans l’énergie d’un lieu nouveau.
L’été dernier, à Toronto, j’ai commencé par ça: marcher au hasard. Pour m’imprégner de l’atmosphère de la ville, pour en recevoir l’esprit.
Quand j’en ai parlé plus tard, j’ai exprimé comment, si je devais retourner vivre au Canada, je choisirais une ville comme Toronto plutôt que Montréal. A cause de ces vibrations, justement, à cause de l’énergie qu’elles déploient en moi. Montréal me semble loin de moi alors qu’elle convenait parfaitement à mes vingt ans. J’y pense avec nostalgie mais je ne crois pas que j’y retournerai. Il y a trop d’autres lieux, qui me conviennent mieux, qui demandent à ce que je les écrive.
Toronto, Vancouver, New York…
Londres, l’an dernier, m’a soufflé une histoire que je n’ai commencé à écrire que cette année.
La personnalité des lieux
En plus des dédicaces classiques, je dédicacerai mes livres aux villes qui les auront dictées et aux muses qui les habitent.
Le travail de l’auteur, c’est d’être sensible au monde, de se mettre en léger retrait non pour lui échapper mais au contraire pour mieux le recevoir. Pendant que les autres s’agitent à vivre des vies prises dans le rythme du monde, l’auteur s’installe sur un banc. Il n’observe pas, il s’imprègne.
Capter une ville pour moi, ça n’est pas retenir les noms des rues ou décrire les mouvements de foule. Capter un ville, c’est recevoir des sensations, une atmosphère, une dimension subtile du monde. Ecrire une ville, c’est s’ouvrir aux histoires qui sont cette ville, qui vibrent de la même subtile énergie, de la même atmosphère, du même sens.
C’est donc dans les différences subtiles de ces histoires qu’il faudra chercher leur origine, pas dans l’ostentatoire. Il faut savoir lire entre les lignes. Les meilleures histoires ne sont jamais uniquement ce qu’elles semblent être, elles sont un fragment du monde offert au lecteur. Elles sont une recherche de sens, une explosion d’émotions et de sensations. Elles sont métaphore du monde, métaphore de l’existence, et de la vie.
Ecrire les villes, c’est enrichir cette métaphore, c’est reconstituer grâce à un puzzle géographique, le puzzle existentiel.
« Quand tu n’es pas là, c’est une perte de sens, dans les trois sens du terme »
Le sens comme sensation, comme frisson, comme caresse tout autant que comme uppercut dans le ventre, où se cache le noyau de l’être, qu’il faut choquer parfois pour qu’il reparte, qu’il se remette à vibrer.
Le sens comme direction, comme indication du chemin à emprunter, comme un doigt tendu, pointé vers soi et vers sa propre réalisation. Quand les signaux-néons clignotent pour dire: « c’est par là ».
Le sens comme signification, comme raison d’être, comme dévoilement du monde et de la destinée, parce qu’exister sans savoir pourquoi, cela n’est pas vivre.
J’en ajoute un quatrième: le sens comme organe de perception. Parce qu’avec toi, je ressens le monde, je le sens à nouveau, c’est-à-dire nouvellement (une nouvelle fois et de manière inédite).
Let it be known that today is the day I commit to this thing that is writing. This is the turning point, the one that suffers no return. This is the time where I entrust myself to my Muses. This is the time where I have faith in the fact that we are all here for a reason and that my reason for being here is to grasp reality and transform it into books.
This is the time where I am scared beyond all fears because I am about to jump into the void. Again. But this time without a leash, without a security net. I am – at last – performing my saltatory dance on the edge of life. This is what I’ve prepared for. This is what I’ve come to do. The time is now.
Let it be know that on November the 27th, 2015, I, Anaël Verdier, am welcoming all Muses to use me as their vessel and that I shall not be distracted by the material anymore. In return, I expect the same forces that drive me to take this decision, to provide food, shelter, culture and art in abundance for my son and I.
Je suis toujours hésitant avant d’acheter un jeu vidéo, parce que j’ai des goûts très spécifiques en la matière, et parce qu’il y a beaucoup de jeux sans intérêt. C’est pourquoi je regarde toujours les critiques avant d’acheter un jeu, je cherche des mots clefs bien précis: « ambiance », « immersion », « expérience ».
Là où de nombreux joueurs se plaignent des graphismes ou du gameplay, je cherche les histoires travaillées, les productions innovantes, et surtout les jeux qui se détachent du lot par l’univers qu’ils proposent.
Je connais Fallout pour avoir joué à certains des précédents titres de la série, et je travaille sur Western à Tchernobyl, qui est très directement dans le même genre: western post apocalyptique. Les jeux vidéos sont pour moi une porte d’entrée vers d’autres réalités. Bien faits, ils ont cette faculté à nous immerger dans des mondes que nous ne connaîtrons jamais de première main, à nous faire interagir avec notre futur, notre passé ou nos rêves et cauchemars.
En tant qu’auteur, j’ai besoin de cette multiplicité d’expériences, elle me nourrit. Il est des expériences que je ne vivrai jamais dans le monde, et il en est d’autres que je préfère ne jamais vivre dans le monde (sentir l’adrénaline d’une fusillade est en tête de cette liste).
Je ne joue pas aux jeux vidéos pour l’aspect stratégique du jeu. Pour ça, je préfère me réunir avec des amis autour d’un jeu de plateau bien physique que me confronter à une intelligence artificielle.
Je ne joue pas non plus pour l’histoire, ce qui peut sembler paradoxal venant de moi. Pour ça, je préfère le jeu de rôle sur table, réunir quelques amis et construire des intrigues pour eux. Être l’auteur de leur imaginaire plutôt que son acteur.
Je ne joue pas pour « battre le jeu », cela m’a toujours semblé futile. Je ne « termine » quasiment jamais les jeux que je commence. J’y reviens, pendant des années, par petites touches, pour les sensations qu’ils me procurent. J’aime le chemin, pas la destination.
Bref, aujourd’hui, pour maintenir l’anticipation (je ne jouerai sans doute pas avant dimanche, rapport à ma disponibilité), j’ai regardé quelques photos du jeu, lu quelques critiques. Cela me permet de me projeter dans l’univers, de devenir plus excité par la perspective de jouer, et je prends du plaisir à cette attente, comme un enfant est tout fou à l’approche de Noël.
L’une de ces critiques contenait ce paragraphe:
Fallout 4 still has issues the series is known for […] the game manages to overcome this small number of issues by simply being brilliant despite its technical limitations. The art direction makes up for the lack of sheen, and the complex world makes it easier to forgive the bugs and other niggles.
J’ai réalisé qu’elle était directement liée avec l’une des grandes difficultés que nous rencontrons en tant qu’artistes (auteurs ou autres): l’acceptation de notre imperfection. J’en fais une généralité parce que j’ai rencontré beaucoup d’auteurs qui étaient en lutte contre cet élément de leur pratique.
Quand nous publions une histoire, nous voyons tout ce qui lui manque, tous les points sur lesquels elle pourrait être améliorée, même si elle est finie, même si elle est assez travaillée pour être intéressante, cohérente, et pour faire rêver ses lecteurs.
Ce petit paragraphe dit tout ce qu’il y a à entendre sur ce sujet: « le jeu réussit à dépasser ce petit nombre de problème simplement en étant brillant« .
L’art comme une balance. Sur un plateau: les imperfections formelles de l’oeuvre. Sur l’autre: la brillance du contenu. Et un choix: sur quel plateau concentrer votre attention, sur quel plateau mettre le plus d’effort, de quel côté faire pencher la balance.
Une création paysagère inspirée par le travail de Miyazaki
Ecrire, créer, vivre, est un jeu de gestion. Gestion de nos efforts, de notre temps, de notre énergie. En tant qu’artiste, je plonge à l’intérieur de mon inconscient et j’en extrais cette matière brute unique, qui surprendra, qui étonnera, qui fera rêver, réfléchir, ressentir quelque chose à quelqu’un. Et l’inspirer à enrichir le monde à son tour.
Ma forme est parfois précipitée, parfois brouillonne. C’est parce que je suis trop occupé à sonder la mine à la recherche de la pépite qui fera briller l’oeuvre de l’intérieur.
Le travail (psy) sur lequel je suis concentré depuis un an consiste à me libérer de la culpabilité de présenter un travail formellement imparfait, à m’autoriser à faire pencher la balance du côté de la brillance imparfaite plutôt que la perfection morne.