Ces vies que l’on ne vivra pas

La trajectoire de notre existence est faite d’opportunités non saisies, d’options non préférées, de nos choix et de leurs conséquences.

Nous ne vivons qu’une vie, celle que nous construisons par courage, par paresse ou par peur. Combien en laissons-nous de côté ? A chaque instant, ce que nous faisons supprime ce que nous ne faisons pas. Je suis fasciné par ces vies que nous ne vivons pas. Chaque moment de paresse me pèse d’autant plus qu’il me rappelle toutes les actions que je n’accomplis pas, tous les potentiels que je ne réalise pas, tous les projets que je piétine avant de les enterrer sans même les avoir regardés.

Parfois, la paresse m’est nécessaire pour récolter l’énergie nécessaire à un nouvel élan, à une nouvelle ascension. Comme un repos avant de monter au front de l’existence.

Aujourd’hui, je collecte l’énergie et la foi qui me permettront de me lancer à nouveau tête baissée dans mes univers d’imaginaire. Je n’accepte aucune excuse, ni le manque de temps, ni le froid, ni le manque d’argent. Les histoires que je porte sont impérieuses. Les idées qui m’animent demandent à sortir de l’espace confiné de ma tête et à virevolter dans le monde.

Je redécouvre d’anciens plaisirs et d’anciens mondes. Celui de la féérie, celui des épées qui s’entrechoquent, celui de la magie. Je m’éloigne de la confortable position de l’enseignant. J’ai suffisamment aiguisé mes lames et étudié la topographie des lieux pour partir à l’assaut du labyrinthe de mon subconscient. Je suis prêt à plonger dans l’abîme pour en ramener les monstres et les joyaux.

A coups de peinture blanche (pour la luminosité, pour la virginité, pour l’accueil des projets), je dépoussière mon établi écaillé. Mes outils retrouvent leur place. Je suis comme un artisan qui revient d’un tour d’horizon, plein de nouvelles techniques et de nouvelles formes. Le temps de l’exploration m’a permis d’affiner mes désirs, de polir ma voix. Je serai bientôt prêt à étaler mes pages sur la surface fraîchement poncée de ma table de travail.

Au programme de ces prochains mois:

  • Finir les 6 tomes des Larmes Félines
  • Réécrire Wrong Number, en français et en anglais
  • Terminer NoScope avec ma complice mystérieuse
  • Compiler mes dix années de pratique, d’apprentissage, de crise et de réinvention dans Samouraï Nu, mon manifeste
  • Découvrir et structurer La Mort de Wonder Woman
  • Blogger ici chaque semaine.

Et qui sait quel(s) autre(s) projet(s). J’ai une poignée de projets pour les deux prochaines années dans mes carnets, qui attendent leur moment pour surgir. L’heure est venue. 2016-2018 verront ma ré-émergence d’auteur.

Parce que s’il est bien une vie à côté de laquelle je refuse de passer, c’est celle-là, même si pour elle, je dois me faire moine.

Rêves d’automne

Même si le soleil éclaire un ciel d’un bleu presque blanc, l’automne pleut dans mon coeur. Je fais des rêves de neige, de mondes inertes et mon corps hurle: « laissez-moi sortir ». Mon inconscient appelle au secours mais je ne sais pas comment le sortir de là.

« Je m’ennuie »

Allongé sur mon divan, je mets les mots que je peux sur ces sensations ternes, beiges, qui manquent de volume et peinent à m’exalter.

« Je m’épuise à lutter contre un monde qui ne sait plus rêver qu’avec ses peurs. Alors je me distrais comme je peux et je suis déçu »

Un silence.

« Je n’ai envie de rien »

J’entends ma voix descendre, se changer en plainte. Alors je me tais.

« Partez », me répondent les murs.

Dehors, le soleil indifférent continue à briller. Le fait d’avoir parlé m’a fait du bien… je crois.

Partir. Pour me mettre au diapason d’une terre plus vivante, d’une ville plus vibrante. Pour rencontrer d’autres possibles. D’autres sensibilités. De nouvelles richesses. Pour qu’il fasse sec même sous la pluie.

Il y a un mois, j’arpentais les rues d’une ville nouvelle quand la pluie m’a surpris et cela m’a fait sourire. Tout en moi bondissait. Retourner dans cette ville pour retrouver cet élan. Revenir au contact de rêveurs agissants et m’épanouir.

Rentrer chez moi

Je suis parti pour une semaine à Toronto.

Je m’y suis senti chez moi. Ces cinq années montréalaises que j’ai vécues il y a quinze ans ne m’ont jamais laissées et le sirop d’érable coule encore dans mes veines. Les parfums, la densité de l’air, l’orthogonalité des rues et des trottoirs, les couleurs, les sons… Autant de détails qui m’ont indiqué: tu es chez toi, bienvenue à la maison.

Sur le paillasson de la maison où je louais une chambre: « you’ve arrived ».

Je me sentais en sécurité dans cette ville que je visitais pour la première fois. Parler anglais, entendre parler anglais, cela contribue à mon sentiment de paix. J’ai associé à cette langue, cela va sembler étrange, une personnalité bien plus proche de l’individu que j’aspire à être que celle qui me vient quand je parle français. Ma théorie est celle-ci: nous associons un usage du langage, des tics de pensées à chaque langue. J’ai appris l’anglais pour développer mes compétences professionnelles, une certaine notion de la productivité, de l’abnégation, de la réussite. J’ai assimilé tout un vocabulaire, une tonalité, qui me rendent plus « grand » lorsque je parle anglais.

Est-ce étrange ?

Je suis parti sans faire de plans. J’assistais à une conférence le premier weekend, mais pour le reste de la semaine, je suis resté ouvert. Résultat, cette ouverture m’a rendu adaptable. J’ai rencontré du monde lors de la conférence, et me suis fait de nouvelles connaissances, des amis sans doute pour certains d’entre eux.

Rentrer, samedi dernier, a été douloureux. J’avais envie de rester.

Je suis passé par Paris, chez Laurent, chez qui je trouve toujours un havre de sécurité et de paix. C’était une transition nécessaire mais au bout de deux jours, j’ai eu envie d’être chez moi. Mon fils est avec sa mère. J’allais me retrouver seul.

Paradoxalement, j’appréhendais cette solitude davantage que l’idée d’être seul à Toronto pour une semaine. Celle-là, j’y aspirais. Toujours ces habitudes. Notre maison de Bordeaux est remplie de la présence d’Othis. Ses jouets traînent partout et il y a son rire qui résonne entre les murs, et ses petits pas que je m’attends à entendre à tout moment.

Mais quand je suis arrivé, quand j’ai poussé la porte, je me suis senti accueilli. Il faisait frais, l’air sentait bon, et j’ai retrouvé cette maison qui est la mienne.

Cet été, à six mille kilomètres de distance, je suis rentré deux fois chez moi.

Selina & Bruce

Selina joue avec le feu. Bruce est toujours sérieux. Ils sont entiers dans leur identité. Chacun d’eux est congruent, à sa juste place. S’ils étaient différents, leur couple ne tiendrait pas. Ils le sentent sans jamais le dire. De toutes manières, Bruce a trop de mal à exprimer ses sentiment et Selina prend sa vie trop à la légère pour s’en inquiéter.

Selina, toujours sur la ligne, toujours accrochée à un fil. Prenant son pied dans l’imminence du danger et – quand ça se passe bien – ce qui n’arrive presque jamais – – dans le fait de s’en sortir in extremis.

Bruce, inquiet, sérieux, la surveille, de loin, il cherche à la protéger mais elle ne veut pas de son aide. Elle veut bien de lui, mais pas au prix de son autonomie, de son indépendance.

Selina et Bruce se voient quand ils se voient, dans les temps morts de leurs vies remplies. Puis il se séparent, chacun reprend sa route, tous les deux sur l’étroite ligne du crime. Lui le justicier masqué. Elle la cambrioleuse de haut vol. « Je suis passée du mauvais côté du crime », dira Selina après avoir pris certaines décisions.

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C’est là qu’ils se retrouvent: sur la fine bande de leur équilibre, sur le fil ténu tendu entre leurs valeurs morales personnelles et le principe de réalité d’un monde qui les entoure, qui les teste sans arrêt. Ils ne sont pas nombreux à marcher sur ce fil avec autant de brio.

Et si l’un d’eux glisse, l’autre est là pour le rattraper avant la bascule.

Leur relation est faite de cette attirance incontrôlable, de ce respect total et inconditionnel de l’autre, de cette attention vigilante et bienveillante de l’un envers l’autre. Même s’il préférerait qu’elle s’assagisse, même s’il a peur de la perdre, Bruce préfère partir que de la changer. Même si elle aimerait le retenir, Selina n’en fait rien. Ce serait les corrompre tous les deux.

Dans un monde où les métahumains tirent de l’électricité avec leurs mains, Bruce et Selina sont humains, trop humains. Ils échappent à tous les stéréotypes et leur histoire d’amour elle-même n’y échappe pas.

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Leur sexualité est bestiale, pure, instinctuelle. Belle.

De tous les personnages qui ont traversé ma vie de lecteur, ce sont peut-être eux qui ont marqué mon imaginaire de la manière la plus durable et la plus profonde. Individuellement et ensemble.

Oublié le film de Nolan, qui enlève tout intérêt au personnage de Selina en la réduisant au rang de super voleuse prise de remords au moment opportun. C’est en plutôt en plongeant dans les livres que je replonge dans cette zone de mes influences.

Il n’y a qu’aujourd’hui où, adulte rempli d’expérience, je peux lire avec attention les milliers de pages qui, au long des décennies, ont forgé ces personnages. Je peux enfin percevoir pourquoi ils occupent une place si importante de mon imaginaire. Quel rôle ils jouent dans ma construction psychique. Et à quel point leur couple incarne ma véritable définition de l’amour.

Et comment chaque page que je tourne prépare un peu plus la mort de Diana Prince.

Ma liste de lecture:

[oh, et soit dit en passant, j’ai revu Batman Returns pour écrire cet article et la Catwoman de Tim Burton n’est pas Catwoman. Malgré tous ses défauts, la Selina jouée par Ann Hathaway est bien plus proche du vrai personnage que celle jouée par Michelle Pfeiffer]

Catwoman : La Règle du jeu, tome 1
L’histoire des origines de Batman revue par le magistral Frank Miller

Un jour historique pour la fiction

Hier s’est achevée une ère longue de huit ans. Don Draper est apparu pour la dernière fois sur les écrans alors que s’achevait le tout dernier épisode de la série Mad Men. A nulle autre identique, Mad Men marquera l’histoire de la fiction. Matthew Weinberg, son créateur, a réussi à installer son propre rythme. Une série lente, contemplative, pleine de rebondissements à défaut d’être spectaculaire. Une série remplie de sens et de langage symbolique. Une série qui a poussé son exigence jusqu’à savoir s’arrêter au bon moment.

L’an dernier, Tom Kapinos terminait Californication
deux saisons après la fin réelle de la série.

Matthew Weinberg a su tenir bon. Son histoire, déroulée sur près de cent épisodes (à plus ou moins 50 pages par épisode, cela correspond, en termes littéraires, à un manuscrit de 5000 pages), n’a jamais perdu en qualité, jamais perdu en intensité. Sans doute parce que, comme il l’explique dans l’interview qu’il a donnée au New York Times trois jours avant la diffusion de ce dernier épisode, le showrunner a raconté son histoire.

Il ne s’est pas soucié du public, des critiques, ou de la pression des studios. Il a suivi la trame de son histoire, déplaçant sa narration d’un personnage à l’autre quand il en sentait la nécessité, respectant le rythme et les étapes que le récit lui imposait.

Une série authentique et singulière

Il se dégage une rare authenticité et une cohérence de cette histoire et de cet univers. C’est ce qui lui donne sa force et sa singularité. Il n’existe qu’un seul Mad Men, et il marquera longtemps l’histoire de la fiction.

Plutôt que de s’éparpiller en rebondissements spectaculaires, plutôt que de faire monter la tension pendant des saisons entières autour de mystères attendant d’être résolus, et plutôt que de tout miser sur les fins de saisons, Mad Men épouse le rythme de la vie de ses héros. Nonchalant, calme, et pourtant conflictuel.

Les conflits s’installent pendant de longs épisodes, se dénouent, se renouent, comme dans la vie. Au fil des sept saisons, je me suis pris d’affection pour les personnages, et pour le rythme si particulier de cette série. Pour l’ambiance enfumée et alcoolisée des 60s, pour le glamour et la part d’ombre de ses personnages difficiles à faire entrer dans des cases, difficiles à résumer en quelques mots tant ils sont humains.

La série, lorsqu’elle est bien réalisée, a cette faculté que ni le film ni le roman n’ont, à faire vivre des personnages au-delà de l’anecdote que constitue l’intrigue de l’histoire. C’est l’avantage d’avoir le temps. Cent épisodes, c’est cent heures pendant lesquelles le spectateur est au contact des individus, de l’univers, de l’ambiance.

Des personnages vrais

Ce que Mad Men nous apprend, à nous qui écrivons, c’est que l’histoire doit commencer sur la page 1 et que les intrigues gagnent à être au service des personnages, et pas l’inverse. Ça, on le savait déjà, mais le fait de le constater pendant huit ans, enfonce le clou.

Ces histoires tendent à sortir du pur champ de la fiction et à entrer dans une autre dimension, dans quelque chose de moins « on dirait que… » et plus proche de notre réalité vécue. C’est, je crois, ce à quoi aspirent les auteurs: faire vivre des personnages aussi vrais que nature. Et cela ne se fait pas en employant des astuces de caractérisation ou des expressions toutes faites, cela ne se fait pas non plus en faisant disparaître le personnage derrière une intrigue aux enjeux trop forts. Non, les personnages deviennent vivants au moment où tout est à sa juste place, c’est-à-dire aligné avec le personnage.

Aligné avec le personnage signifie que l’histoire fonctionne dans un mouvement circulaire où le personnage dicte l’intrigue et l’intrigue révèle le personnage. Chaque nouvel événement donne à voir une nouvelle facette ou renforce une facette déjà connue du personnage.

Trop de séries perdent leurs héros, les enferment dans des représentations confortables pour les auteurs mais statiques. Le monde bouge autour d’eux et ils y réagissent mais sans que cela ne les amplifie.

Il a fallu arriver à la fin de Mad Men pour comprendre ses personnages. Dans cette fin, rien ne semble hors de propos, rien n’est illogique, rien ne contredit la cohérence des héros.

En fiction comme dans la vie, Tweetableil faut savoir s’arrêter au bon moment

Californication et Mad Men ont été mes deux plus grande leçons d’écriture de cette dernière décennie. Californication parce qu’elle a continué alors qu’elle aurait dû s’arrêter, Mad Men parce qu’elle est restée congruente jusqu’à la fin. Et toutes les deux parce qu’elles sont restées concentrées sur leurs protagonistes, qu’elles n’ont pas forcé les événements, qu’elles ne sont pas tombées dans des formules prévisibles.

Tom Kapinos avait prévu de finir sa série au bout de 5 saisons et l’histoire a atteint sa fin naturelle à la fin de la 5e saison, mais il a cédé aux pressions et a réalisé deux autres saisons. Ce n’est pas tant que les deux saisons supplémentaires aient nui à la série. Elles ne m’ont pas donné la sensation d’un étirement forcé comme cela peut être le cas parfois. Mais elles sont arrivées trop tard. L’histoire s’était terminée une fois déjà. Toutes la nostalgie liée à la fin d’une aventure, je l’avais déjà ressentie.

Ma tristesse de devoir dire au-revoir aux personnages avait déjà culminé.

Oolong, Québec et épuisement

Une tasse fumante de oolong bue sur une terrasse à minuit, le Québec dans les oreilles et dans la tête. La nostalgie est renforcée par mon épuisement. Long weekend de travail. 7h-23h samedi. Quel pied!

D’aucuns diront que je suis fou d’aimer ces journées interminables mais j’aime la densité énergétique qu’elles exigent. Je donne tout, si bien que je m’échoue sans résistance sur la plage de mes doutes et de mes angoisses à la fin du weekend. Le réveil sera dur, demain.

J’aime aussi cette descente, le contrecoup émotionnel de ces dépenses sans compter.