Être ce clic

Petit j’avais un mange disque et j’écoutais des vinyles mais le vrai moment où la musique a commencé à être un acte délibéré de définition de moi est venu plus tard. Avoir un walkman signifiait de la liberté – tant que les piles tenaient – et mon grand-père s’inquiétait: « tu vas devenir sourd ».

Il avait peut-être un peu raison.

J’aimais les cassettes que l’on pouvait enregistrer et réenregistrer. Plus tard, quand des potes de lycées se déplaçaient avec leur lecteur de CD portable et leur pochette de CD, je continuais à enregistrer des mix tapes.

Même avec les lecteurs à double sens de lecture, je me souviens de ce moment de reprise de conscience au moment où la première longueur de bande avait fini de se dérouler. Si j’avais été absorbé par une rêverie, une pensée, une écriture, il fallait que je revienne au monde pour retourner la cassette (ou parce que j’entendais la tête de lecture s’inverser).

Il y a, dans ce souvenir, quelque chose de méditatif. Plus tard, quand je pratiquerai le zazen trois heures par semaine, la méditation elle-même sera partagée entre méditation assise et méditation marchée.

Bande sans fin

Aujourd’hui si j’écoute de la musique, c’est sur une plateforme de streaming, ou via une playlist numérique qui est faite pour durer à l’infini. Au mieux mon flot d’activité est-il interrompu par un spot publicitaire. Le spot de pub n’a pas l’effet du CLIC suivi du silence de la bande arrivée à son extrémité. Il est intrusif, parasite l’esprit au lieu d’amplifier l’activité mentale en cours.

Lorsque, pris par une activité, j’oubliais la musique de ma cassette, l’interruption silencieuse avait l’effet d’un surligneur. Le contraste du silence par rapport au fond musical qui le précédait amplifiait le son de l’activité en cours dans ma tête au lieu de le remplacer par une voix étrangère et agressive.

Le simple geste, presque mécanique, de tendre le bras, presser sur « eject », retourner la cassette, oublier si on l’a bien retournée, vérifier la lettre sur l’étiquette, refermer le capot, appuyer sur lecture et entendre, juste avant le son, le chuintement des têtes d’entraînement et le sifflement de la bande tendue, offerte au déchiffrement.

Ce simple geste n’avait pas le pouvoir de détourner l’esprit de sa tâche, pas plus que le fait de boire une gorgée d’eau ou de tailler un crayon à la mine usée.

Si je vais sur ma plateforme de streaming pour changer ma playlist, je suis submergé par une infinité de choix. Il y a du son, de la vidéo, des articles. Les opportunités de distraction se bousculent pour capter mon attention. J’achète des abonnements pour supprimer les pubs. Au moins, c’est ça en moins. Mon cerveau est trop précieux pour que je le bombarde de messages commerciaux.

Mais annonces ou pas, je n’ai plus ce « CLIC » suivi de son silence caractéristique.

Je veux être ce CLIC

Pour moi, ce CLIC ce n’est pas juste le symbole d’une époque disparue, c’est surtout le rappel de l’importance de cultiver sa concentration, et de se rappeler, à intervalles réguliers, ce que l’on est en train de faire et pourquoi c’est important.

Le « retour à la surface » pendant une séance de travail immersive sert d’ancrage à cet immersion, et de validation de la concentration. Sans cet ancrage, l’attention n’a pas de raison de se reproduire, elle reste aléatoire et imprévisible. C’est parce que l’on est tiré (succinctement) de son état de flow que l’on peut en devenir conscient (succinctement) et décider qu’il est bon pour nous.

Le CLIC – qui n’est pas une interruption longue ni brutale – est nécessaire à l’encouragement au travail appliqué, au deep work tel que le décrit Cal Newport.

A une époque de constante agitation où réseaux sociaux, moteurs de recherches, téléphones malins, nous bombardent d’interruptions longues et violentes, sollicitent notre attention non stop et nous arrachent à notre application, où est le CLIC qui peut récompenser la concentration de notre attention ?

Lorsque j’écris, je cherche à souligner l’importance de l’action délibérée et consciente. Lorsque je développe des pensées sur les pages de ce blog, dans les mails que j’envoie à mes lecteurs, dans mes mises à jour sur les réseaux sociaux (dont je ne suis pas consommateur), mon intention principale c’est d’encourager à l’action délibérée et consciente, c’est de rappeler l’importance d’un travail appliqué – ni précipité ni perfectionniste – et de me substituer à l’arrêt de la bande.

Un peu de musique pour terminer