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  • Vers une éthique de l’ambition

    Vers une éthique de l’ambition

    La vie que nous avons reçue a de la valeur. Être en vie ça ne devrait pas être une anecdote, quelque chose que nous faisons pour passer le temps entre deux périodes d’éternité.

    Si nous sommes là, avec plus ou moins 4160 semaines de vie, avec un cerveau capable d’invention et de créativité, avec un mélange unique de gènes et d’influences culturelles, avec une personnalité complexe et unique qui nous donne un regard sur le monde que personne d’autre ne partage, avons-nous le droit de passer notre temps à le tuer ?

    C’est confortable de se laisser porter, de laisser nos idées être dictées par l’extérieur, de laisser notre vie être dirigée par les options qui nous sont proposées. Je comprends comment l’on peut choisir cette vie-là, celle qui consiste à ne rien bousculer. C’est brutal de se regarder en face et de se demander: qu’ai-je d’unique à proposer au monde ?

    C’est brutal de décider: je vais me marginaliser. Je ne saurai pas de quoi les gens parlent quand ils m’expliqueront leur vie. Je ne comprendrai pas leurs enjeux. Je ne partagerai pas leurs plaisirs et leurs déceptions. Parce que j’aurai créé une manière d’être qui ne correspondra qu’à moi.

    Je ne vais pas aux soirées. Je sors aussi peu de chez moi que possible. Je travaille et je dors.
    De temps en temps, des amis passent et me tirent de mon isolement volontaire. J’aime bien les moments que nous passons ensemble. Ils m’aèrent et me sont nécessaires mais je sais aussi combien ils peuvent être semblables au chant des sirènes.

    A petite dose ce sont des moments importants. Trop réguliers, ils sont la route directe vers mon naufrage.

    Ce qu’est l’ambition ?

    La difficulté de l’ambition c’est que sa définition est toujours personnelle. Ce à quoi j’aspire n’est pas ce à quoi vous aspirez. Pourtant partout tout le temps les média nous bombardent de modèles d’ambition: voilà ce qu’il faut vouloir, voilà qui il faut devenir, voilà l’ambition qui a du sens.

    C’est absurde. Puisque chacun est unique, chacun naît avec sa propre version de sa réalisation personnelle.

    Alors qu’est-ce que j’appelle l’ambition et pourquoi parler d’une éthique de l’ambition ?
    L’ambition, c’est repousser toujours les limites de ses possibles. C’est travailler pour voir jusqu’où l’on est capable de pousser notre existence. Avec cette précision: il faut avoir d’abord identifié ce qui est proprement nous, ce qui est notre excellence personnelle.

    Il n’y a qu’après avoir découvert ce qui faisait rayonner notre essence que nous pouvons chercher à faire toujours davantage cette chose-là.

    Et puis il faut viser l’impossible pour le rendre possible, parce que l’ambition ne se satisfait pas des petites échelles.

    Si vous savez comment faire, ce n’est pas la bonne ambition.
    Si ce que l’on vise est impossible c’est uniquement parce que nous ne l’avons pas encore fait et que nous n’avons rien fait de semblable. Alors nous ne voyons pas comment nous pourrons réaliser cette chose particulière.

    Si nous savons faire, notre ambition est trop petite. Si je dis: “je veux écrire un livre”, je sais déjà faire. Il n’y a rien d’ambitieux là-dedans. Je connais chaque étape du travail, je connais les difficultés et je sais comment les surmonter, ce n’est qu’une question de temps. Il n’y a pas de dépassement de mes connaissances, seulement des efforts connus.

    Si je dis: “je veux écrire un livre qui sera une pierre angulaire de la révolution paradigmatique qui inversera la trajectoire autodestructrice de l’humanité”, là j’ai une ambition.
    Parce que je ne sais pas ce que doit contenir ce livre et je ne sais pas à qui le faire lire pour qu’il déclenche une révolution paradigmatique de cette ampleur.
    En même temps, je sais que je peux réaliser cette ambition. J’ai une vision du monde qui construit plutôt qu’elle ne détruit, une vision faite d’autonomie émotionnelle, d’acceptation de l’altérité, de compassion, et de rigueur qui a le potentiel de changer le monde.
    Il me reste à trouver comment partager cette vision et cette attitude, quelle forme lui donner et comment la répandre.

    L’éthique

    Être ambitieux, c’est chercher à identifier et affiner tout au long de sa vie la compréhension de notre plus grande excellence, c’est travailler avec rigueur pour la mettre en application avec la plus grande élégance possible.

    Être ambitieux c’est donc apprendre à écouter les langages subtils de notre inconscient et de notre conscient, et nettoyer tous les freins que notre critique interne dresse face à notre excellence. C’est remettre le critique interne à sa place (il est là pour nous aider à faire bien, pas pour nous empêcher de faire). C’est apprivoiser l’inconfort qu’il y a à dire: “je suis différent, je suis légitime de l’être et je n’ai pas à demander pardon d’exister” parce que c’est la vérité et qu’elle n’est inconfortable que parce que le mouvement naturel de la société c’est l’uniformisation.

    La difficulté de l’ambition c’est qu’elle exacerbe la tension créative qui existe entre l’individu et le groupe. Cette tension est nécessaire parce que l’individu et le groupe ne peuvent survivre l’un sans l’autre, ils coexistent dans une dynamique perpétuelle. Sans groupe l’individu n’est pas stimulé pour innover. Sans individu, le groupe tombe dans le statu quo et s’immobilise jusqu’à se statufier.

    Une société qui ne connaît pas l’innovation, c’est une société de marbre.

    Le groupe (im)pose à l’individu des freins et des limitations (sous forme de lois, de contraintes, de critiques…) qui stimulent sa créativité et le forcent à s’arracher au royaume des évidences pour décrocher les étoiles du royaume de l’impossible afin de façonner de l’inédit.

    C’est un travail de souffrance – parce que sortir de soi c’est faire l’expérience de l’expansion, une expansion qui exige de bâtir de nouvelles connexions neuronales, ce qui, à son tour, demande d’investir de l’énergie et du temps dans ce travail.

    Les étapes de l’ambition

    D’après cette définition de l’ambition, il ressort la nécessité de temps passé avec soi, en tête à tête avec ses idées, sa vision du monde, et les conséquences de son excellence personnelle.

    Si je veux trouver des solutions innovantes aux problèmes que rencontre l’humanité, je dois m’arracher aux solutions qui existent déjà – qui sont insuffisantes – je dois m’isoler de tout forme d’influence directe ou indirecte et laisser mûrir dans mon esprit les fruits de mon expérience du monde. J’ai assez absorbé le monde pour qu’il se bouscule en moi et donne naissance aux graines des idées neuves.

    Avant d’en arriver là, je dois avoir maîtriser les techniques de mon champ d’expertise. Je dois avoir travaillé les bases, appris auprès des meilleurs mentors, m’être trompé, avoir échoué encore et encore, avoir compris les obstacles internes et externes à l’innovation et à l’excellence, savoir les contrecarrer ou m’en remettre quand ils sont plus forts.

    Je dois savoir fermer ma porte aux distractions, expliquer aux collègues, aux amis, aux amants, aux parents, que je ne suis là pour personne. Il n’y a qu’à ce prix – le prix du temps passé en tête à tête avec soi – que l’ambition peut se réaliser.

    Cela implique d’apprivoiser la solitude et le silence. Première étape: apprivoiser la solitude et le silence.

    Dans la solitude et le silence, nous travaillons à notre excellence et produisons quelque chose: un outil, une méthode, un paradigme… qui est une étape vers la réalisation de notre ambition.

    Il faut aussi savoir utiliser le groupe comme un contrepoint, une équipe prête à décortiquer nos idées et à en exposer les faiblesses pour que nous puissions retourner au travail avec une meilleure vision de notre création, une meilleure compréhension des enjeux et des besoins de notre vision.

    Deuxième étape: confronter le résultat de son isolement au monde.

    Selon les cas, nous pouvons tester notre méthode sur le terrain (comme le coach qui essaie sa nouvelle méthode avec ses clients), confier notre outil pour qu’il soit utilisé par d’autres (comme le programmeur qui fait tester son logiciel pour découvrir les bugs), soumettre notre paradigme au regard critique acéré de nos confrères (comme l’universitaire qui publie un article pour qu’il soit soumis à un questionnement systématique).

    Et puis le cycle reprend. A nouveau la solitude et l’isolement pour améliorer, affiner, pousser plus loin l’innovation. Si le premier produit de notre travail a porté ses fruits, il nous a appris quelque chose que nous n’avions pas encore perçu, montré ce que nous n’avions pas encore vu.

    Quelque part dans ce cycle il faut répandre l’innovation, ouvrir son accès à un public plus large. Troisième étape: se montrer.

    Être ambitieux, ça n’est pas pour satisfaire notre ego que nous le faisons, c’est pour apporter notre meilleure contribution possible à l’espèce. C’est faire avancer le patrimoine génétique commun, c’est permettre au groupe de grandir et de s’épanouir.

    Chaque époque pose ses défis, chaque défi appelle une ambition différente

    Une part de l’ambition naît du contexte de naissance de l’individu. Son excellence s’adapte aux défis de son temps.

    Les nôtres sont écologiques et émotionnels.

    Apprendre à s’accepter pour accepter l’altérité, apprendre à s’accepter pour se suffire et cesser de drainer les ressources de la planète. Chercher à faire mieux plutôt que plus. Chercher à être plutôt qu’avoir et faire.

    4160 semaines de vie dont mille sont consacrées à l’apprentissage des bases de l’existence. Combien vous en reste-t-il ? Que déciderez-vous d’en faire ?

  • Être ce clic

    Être ce clic

    Petit j’avais un mange disque et j’écoutais des vinyles mais le vrai moment où la musique a commencé à être un acte délibéré de définition de moi est venu plus tard. Avoir un walkman signifiait de la liberté – tant que les piles tenaient – et mon grand-père s’inquiétait: « tu vas devenir sourd ».

    Il avait peut-être un peu raison.

    J’aimais les cassettes que l’on pouvait enregistrer et réenregistrer. Plus tard, quand des potes de lycées se déplaçaient avec leur lecteur de CD portable et leur pochette de CD, je continuais à enregistrer des mix tapes.

    Même avec les lecteurs à double sens de lecture, je me souviens de ce moment de reprise de conscience au moment où la première longueur de bande avait fini de se dérouler. Si j’avais été absorbé par une rêverie, une pensée, une écriture, il fallait que je revienne au monde pour retourner la cassette (ou parce que j’entendais la tête de lecture s’inverser).

    Il y a, dans ce souvenir, quelque chose de méditatif. Plus tard, quand je pratiquerai le zazen trois heures par semaine, la méditation elle-même sera partagée entre méditation assise et méditation marchée.

    Bande sans fin

    Aujourd’hui si j’écoute de la musique, c’est sur une plateforme de streaming, ou via une playlist numérique qui est faite pour durer à l’infini. Au mieux mon flot d’activité est-il interrompu par un spot publicitaire. Le spot de pub n’a pas l’effet du CLIC suivi du silence de la bande arrivée à son extrémité. Il est intrusif, parasite l’esprit au lieu d’amplifier l’activité mentale en cours.

    Lorsque, pris par une activité, j’oubliais la musique de ma cassette, l’interruption silencieuse avait l’effet d’un surligneur. Le contraste du silence par rapport au fond musical qui le précédait amplifiait le son de l’activité en cours dans ma tête au lieu de le remplacer par une voix étrangère et agressive.

    Le simple geste, presque mécanique, de tendre le bras, presser sur « eject », retourner la cassette, oublier si on l’a bien retournée, vérifier la lettre sur l’étiquette, refermer le capot, appuyer sur lecture et entendre, juste avant le son, le chuintement des têtes d’entraînement et le sifflement de la bande tendue, offerte au déchiffrement.

    Ce simple geste n’avait pas le pouvoir de détourner l’esprit de sa tâche, pas plus que le fait de boire une gorgée d’eau ou de tailler un crayon à la mine usée.

    Si je vais sur ma plateforme de streaming pour changer ma playlist, je suis submergé par une infinité de choix. Il y a du son, de la vidéo, des articles. Les opportunités de distraction se bousculent pour capter mon attention. J’achète des abonnements pour supprimer les pubs. Au moins, c’est ça en moins. Mon cerveau est trop précieux pour que je le bombarde de messages commerciaux.

    Mais annonces ou pas, je n’ai plus ce « CLIC » suivi de son silence caractéristique.

    Je veux être ce CLIC

    Pour moi, ce CLIC ce n’est pas juste le symbole d’une époque disparue, c’est surtout le rappel de l’importance de cultiver sa concentration, et de se rappeler, à intervalles réguliers, ce que l’on est en train de faire et pourquoi c’est important.

    Le « retour à la surface » pendant une séance de travail immersive sert d’ancrage à cet immersion, et de validation de la concentration. Sans cet ancrage, l’attention n’a pas de raison de se reproduire, elle reste aléatoire et imprévisible. C’est parce que l’on est tiré (succinctement) de son état de flow que l’on peut en devenir conscient (succinctement) et décider qu’il est bon pour nous.

    Le CLIC – qui n’est pas une interruption longue ni brutale – est nécessaire à l’encouragement au travail appliqué, au deep work tel que le décrit Cal Newport.

    A une époque de constante agitation où réseaux sociaux, moteurs de recherches, téléphones malins, nous bombardent d’interruptions longues et violentes, sollicitent notre attention non stop et nous arrachent à notre application, où est le CLIC qui peut récompenser la concentration de notre attention ?

    Lorsque j’écris, je cherche à souligner l’importance de l’action délibérée et consciente. Lorsque je développe des pensées sur les pages de ce blog, dans les mails que j’envoie à mes lecteurs, dans mes mises à jour sur les réseaux sociaux (dont je ne suis pas consommateur), mon intention principale c’est d’encourager à l’action délibérée et consciente, c’est de rappeler l’importance d’un travail appliqué – ni précipité ni perfectionniste – et de me substituer à l’arrêt de la bande.

    Un peu de musique pour terminer

  • Randomness #065

    Randomness #065

    Le texte qui suit est le point de départ thématique d’une histoire en cours d’écriture. Lorsque j’écris, je n’ai pas toujours une idée claire de ce que je veux raconter, parfois c’est une sensation diffuse, comme dans ce texte, que je capte et qui a porte une certaine universalité. Je suis loin de la réalité que raconte ce texte et qui est malheureusement partagée par beaucoup d’hommes et de femmes aujourd’hui. J’ignore encore s’il deviendra une nouvelle ou un bout de roman, ou autre chose encore.

    « Je te désire, je ne dis rien. On ne sait jamais, des fois que ça ne marche pas… des fois que je me ridiculise parce que je ne serais pas assez ci, pas assez ça. Je me réfugie derrière mon écran de smartphone quand tu lèves le regard vers moi. Ma peur, terrible, de n’être pas à la hauteur.

    Tes questions, timides, m’invitent à oser plonger mes yeux dans les tiens. Je réponds à côté, avec une voix qui fausse, que je cache derrière un air désabusé factice. J’ai peur de toi. Tout ce que je veux, c’est un peu d’attention, un peu de tendresse. Et si tu voulais plus ? Si tu voulais capturer ma liberté, étouffer ma vie ? Je me bats déjà assez contre moi-même pour avancer sans me saboter pour ne pas ajouter à cette réalité la lutte contre toi, contre tes tentatives de me faire correspondre à tes rêves et tes attentes.

    J’ai peur de moi. Et si je m’enflamme ? Si tout d’un coup je me mets à croire que tu peux combler mes manques et soutenir mes doutes. Si tout d’un coup je me mets à plonger en toi avec mon surplus de besoins. Si je me mets à croire que tu peux être la réponse à ma peur de la mort, au poids de ma solitude existentielle. Je risque de me livrer à toi avec tout ce que j’ai de plus vulnérable. Je risque d’oublier tout ce que j’ai mis ma vie à construire et à renforcer et à consolider, qui est aussi instable qu’un chateau de cartes.

    Tu me souris.

    Tes yeux vibrent.

    J’ai envie de te serrer dans mes bras, ou de me blottir contre toi. Rien de plus. »

    Ce qui m’intéresse ici c’est de trouver le tiraillement d’un personnage, le conflit qui peut devenir la base d’une réflexion dramaturgique.

  • Le coût d’une vocation

    Le coût d’une vocation

    « Je me sens comme un loser quand je reste seul chez moi pour écrire »

    A Seb, qui écrit deux heures tous les soirs, et lit une heure: « Mais tu vois ta femme quand ? »

    « Ce n’est pas en regardant des séries/lisant des romans que je vais écrire mes histoires »

    J’ai jeté ma télé depuis longtemps.

    Je dis rarement « oui » aux soirées.

    Je ne m’occupe pas de meubler mon intérieur. Mon appartement est une grotte, une antre où n’entre pas n’importe qui, un espace préservé consacré à la créativité. Y naissent des livres, des fresques que mon fils accroche à son mur, des machines inventées en LEGO, des masques, des danses, …

    Quand je dois choisir entre assister à une formation et préserver mon confort financier, je choisis toujours la formation. L’argent est comme l’océan. Il monte, il descend. Il y a le ressac. Il y a la puissance des vagues qui te ramènent vers le rivage et celles qui t’en éloignent.
    Les connaissances sont comme des montagnes. Le vent peut les fouetter, les éléments se déchaîner, la neige les recouvrir, les orages s’abattre sur elles, elles restent, immuables. Millimètre par millimètre (43 par an pour l’Everest) elles grandissent, patientes, grâce à la friction des profondeurs.

    Suivre une vocation demande des sacrifices

    Steven Pressfield compare l’artiste qui vit sa vocation à celui qui vit l’ombre de sa vocation.
    Le premier travaille, il vit sans éclat, il est à sa table de création tous les matins et ne s’en détache que le soir. Il accumule les heures, rien d’autre. Lorsqu’il finit un projet, il l’envoie dans le monde et passe au suivant. Le projet est un succès ? L’artiste travaille au suivant. Le projet est un échec ? L’artiste travaille au suivant.

    Le second parle, il invite le mélodrame dans sa vie plutôt que sur la toile ou la page. Il accumule les idées géniales et se désole quand un autre les développe avant lui. S’il finit un projet et qu’il l’envoie dans le monde, il se ronge les ongles. Si le projet est un succès, il s’en gorge, il le montre à tout le monde, il en parle encore quinze ans plus tard. Si le projet est un échec, il s’enfonce dans la dépression, il accuse le public, la critique, il geint: « je suis un génie incompris ».

    Le premier sacrifie le prestige pour la création.
    Le second sacrifie la création pour le prestige.

    Quel sacrifice choisissez-vous ?

    Important/Urgent

    C’est dans le classique de Steven Covey que j’ai été la première fois exposé à ce tableau.

    La plupart des gens rebondissent d’urgence en urgence. Factures à payer, crises émotionnelles, problèmes de santé inattendus, la voiture est en panne, ce weekend Gillian fête sa crémaillère, Nell est en ville demain, le téléphone sonne, les emails inondent ma boîte de réception, et je ne parle même pas des réseaux sociaux.

    Les urgences sont bonnes à une chose: faire passer la journée sans que vous ne vous en rendiez compte.

    Lorsque vous suivez votre vocation, les urgences coulent autour de vous. La plupart des points de la liste précédente peuvent attendre. Le monde ne s’écroulera pas si vous ne répondez pas à l’impératif de l’urgence.

    La difficulté se trouve dans la relativité du jugement. L’urgence qui n’est pas importante dans un contexte peut le devenir dans un autre. Si vous avez vu Nell la semaine dernière ou si vous ne l’avez pas vue depuis un an, si elle habite à trente kilomètres ou à sept mille, si c’est une bonne copine ou votre plus intime confidente, si vous êtes fâchés ou si vous êtes dans les meilleurs termes du monde, sa présence en ville n’a pas la même importance.

    Embrasser sa vocation demande d’affuter sa machette, de trancher dans la jungle des urgences sans état d’âme, pour garder le cap, pour rester sur le chemin qui est le vôtre, sur la ligne d’action qui vous rapproche de votre montagne personnelle.

    La pression du groupe

    Difficile de tenir le cap quand vous n’avez pas un puissant groupe de soutien. Les gens dont vous vous entourez vous encouragent : « viens, on va prendre un verre, on va passer une bonne soirée ». « Tu peux bien sortir, t’as bossé toute la semaine ». « Fais pas ton ermite! »
    La pression du groupe pèse lourd sur l’artiste en quête de sa réalisation créative.

    S’il est vrai que l’on est la somme des cinq personnes que l’on fréquente le plus, faites le point sur votre groupe d’influence. Que font les cinq personnes que vous fréquentez le plus ? En quoi croient-elles ? Comment occupent-elles leur temps ?

    Quand vous êtes entouré d’artistes concentrés sur leur vocation, tout ce que vous entendez, c’est: « j’ai travaillé sur mon projet jusqu’à 3h du matin. J’étais debout à 7h ce matin pour continuer », « j’ai du temps ce weekend, je vais pouvoir donner un bon coup de collier à mon projet », « je viens de finir mon livre, je commence le suivant ».

    « You’re the man when [everyone] fucks with you. That’s because I believe in something and I stand for it » (Drake in Only)

    Quel groupe vous motive le plus ? Quel groupe rend votre concentration plus évidente, plus fluide ? Lequel soutient le plus activement votre propre vocation ? Celui qui dit « je comprends, t’as ta passion mais viens prendre un verre » ou celui qui ne dit rien mais incarne la poursuite d’une vocation ?

    Faites ce que vous voulez mais moi j’ai choisi. Je fréquente moins les amis du premier groupe et davantage ceux du second groupe. Ce qui est amusant, c’est que les amis du second groupe ne sont jamais disponibles, parce qu’ils travaillent à leur vocation. C’est une distraction en moins doublée d’un encouragement subtil à travailler. Puisqu’ils le font, puisque c’est la règle dans votre groupe, votre réalité s’en trouve transformée. Vous ne questionnez plus votre chemin, vous avancez.

    Choisissez bien vos amis.

    Ou, pour le dire comme Nicki Minaj: « Fuck with them real niggers who don’t tell niggers what they’re up to »

  • Hors ligne

    Hors ligne

    Mon téléphone est tombé, l’antenne s’est délogée. C’est mon hypothèse parce que je ne l’ai pas fait diagnostiquer. C’était il y a plus d’un mois. Depuis, il ne capte plus le réseau quand je suis à l’intérieur et dehors seulement dans certaines rues dégagées et proche des antennes GSM.

    Je ne suis plus joignable, sauf par Internet.

    Mon ordinateur est vieux. Il a beaucoup bourlingué et il a une tendance à surchauffer. La carte wifi a grillé. Il la reconnaît une fois de temps en temps, quand ça lui chante. Si je veux me connecter, je dois utiliser un câble. Ca me rappelle les débuts de l’Internet et les modems. Ça fait presque un an que ça dure. « Ça se change facilement » ou « Achète un nouvel ordi » sont des conseils que je reçois mais je ne veux pas changer d’ordinateur et je ne veux pas changer de carte wifi.

    J’utilise Facebook pour publier du contenu mais jamais pour en consommer, ou seulement (et c’est très très rare) sur des groupes privés très ciblés. J’ai même installé une extension (Newsfeed Eradicator) qui bloque les mises à jours de mon mur (je crois qu’on dit « timeline » maintenant).

    Ces temps-ci j’envisage de supprimer mes boîtes mail et de n’être joignable que par courrier physique. Et j’y viendrai. Ce n’est pas une question de « si » mais de « quand ».

    Je lis Deep Work, de Cal Newport et je me souviens de ces trois semaines au couvent de Pradines pendant lesquelles j’ai écrit et rien d’autre. Et de ces multiples séjours à la montagne, seul, où j’ai fait la même chose.

    Si la vie est une série de choix, l’un des plus importants me semble être celui de ce que l’on choisit de créer. Il n’est pas tant question de l’héritage que l’on laisse mais de savoir ce que l’on verra quand on se retournera pour regarder le chemin parcouru, à la fin.

    Et si une vie bien vécue est une vie consacrée à faire émerger ce qui est vraiment authentique et singulier en soi, ce que l’on est seul à pouvoir penser, inventer, imaginer, créer, alors un certain isolement semble indispensable.

    Il faut du temps de silence, de dialogue avec soi, de contemplation, pour laisser émerger ce qui est vraiment soi en soi.

    Une tendance naturelle de l’humain a l’air d’être de fuir l’ennui, mais l’ennui est le foyer de la créativité. C’est parce qu’il s’ennuie que le cerveau invente des concepts, qu’il plonge dans ses profondeurs, qu’il se force à dépasser le confort de ses pensées passées. Alors l’humain invente des distractions pour échapper à l’inconfort de l’ennui et ces distractions deviennent son activité par défaut. Au lieu de contempler le monde pour percevoir ce qui bouge derrière le voile de la réalité immédiate, il s’anesthésie à coups d’adrénaline et de dopamine.

    La gratification instantanée remplace la patience, l’urgence efface l’ennui comme une couche de papier peint dissimule les lézardes.

    Faire le choix du non-remplacement de mon antenne et de ma carte wifi, comme j’ai fait le choix il y a des années maintenant de ne pas avoir de télévision et de ne pas écouter la radio, c’est faire le choix de vivre ma vie selon mes propres termes. De la même manière, je passe au moins une heure chaque matin sans lire ni écouter de musique ni parler à quiconque pour laisser ma voix s’élever dans ma tête, pour entendre quelles pensées se sont construites pendant la nuit.

    Si la confrontation à autrui est essentielle pour construire une pensée articulée, elle ne peut pas jouer son plein rôle s’il n’y a pas, d’abord, une pensée originale à articuler.

    Trop souvent, je me suis surpris à remplacer l’ennui par un message envoyé à droite ou à gauche, par un regard dirigé vers ma boîte de réception, par l’envie d’un coup de fil. Céder à cette envie c’est se cacher d’une avancée dans ma recherche.

    De quoi êtes-vous chercheur ?

    Je suis chercheur en philosophie, en art, en conscience aigüe de moi-même. Mon idée d’un weekend réussi entre ami, c’est de passer trois ou quatre heures par personne à interroger les objectifs, les freins, les blocages, de chacun. Mon idée d’une journée bien remplie, c’est une journée passée à lire et à écrire, à construire de nouveaux fils de pensée, à chercher d’autres manières d’être pour le monde.

    Il existe autant de sujets de recherche que d’individus. Je connais des chercheurs en commerce, en justice, en amour, en émotions. Des gens qui cherchent leur place dans le monde et d’autres qui cherchent comment aider les autres à trouver la leur, des gens qui cherchent à mieux vivre avec les autres et d’autres qui cherchent comment mieux vivre avec eux-mêmes. Qui cherchent comment mieux séduire et d’autres qui cherchent comment mieux (faire) respecter leurs limites. Des chercheurs en physique qui cherchent comment le monde marche, et des chercheurs en psychologie qui veulent comprendre comment l’esprit fonctionne.

    Nous avons tous quelques sujets de prédilection, quelques interrogations fondamentales sur l’essence de la vie. Et nous sommes tous gagnants quand quelqu’un prend le temps de contempler son sujet favori pour faire émerger de nouvelles idées. Et nous sommes tous perdants quand, au lieu de se confronter à son ennui, ce même quelqu’un allume Facebook, sa télé ou ouvre sa boîte mail.

    C’est un équilibre à trouver, sans doute, entre immersion créative et confrontation à l’autre. Comme le dit Watts: « Je suis un philosophe, je débats. Si vous ne débattez pas avec moi, je ne sais pas ce que je pense. Je vous remercie pour votre courtoisie parce que grâce au fait que vous adoptiez un point de vue différent je comprends ce que je veux dire. »

    Je suis radical. J’aime être en tête-à-tête avec moi-même et mon ennui. J’aime la vie ascétique d’un Miyamoto Musashi lorsqu’il écrit le Traité des Cinq Roues, d’un Jung à Bolligen, d’un Morihei Ueshiba. C’est ce qui me convient parce que j’ai cet amour de la pensée et de la plongée au long cours dans les cavernes de mon inconscient. Je suis du genre à passer sept jours en zazen juste pour voir ce qui en ressort.

    Ce régime-là n’est sans doute pas bon pour tout le monde. Je postule qu’il faudrait néanmoins consacrer au moins trois ou quatre heures chaque jour à être dans l’isolement créatif et productif: pas d’Internet, pas de téléphone, une porte close et soi avec la liste de ses tâches les plus importantes. Le monde ne s’écroulera pas si vous vous en absentez pendant quatre heures, mais il risque de ne pas se remettre d’aplomb si vous ne prenez pas ce temps pour trouver vos solutions aux problèmes qui vous préoccupent.

  • Qui je suis

    Qui je suis

    Elles sont amusantes les limites artificielles que nous nous donnons, les croyances limitantes que nous décidons de considérer comme des vérités absolues. En particulier en ce qui concerne notre identité.

    Mon rapport à l’écriture est constant quoiqu’irrégulier. Ecrire fait partie de moi depuis que je sais dessiner des lettres. Mon premier « roman » s’intitulait « Le petit garçon découvre ses pouvoirs » et je l’ai sans doute écrit quand j’avais sept ans.

    J’alterne, depuis cette époque, entre des phases d’hyperproductivité et des phases d’aridité, entre des phases de doute et des phases de confiance exacerbée par rapport à mon identité (de « je suis un simulacre d’auteur » à « je suis Auteur, c’est mon essence »). J’ai fini par apprivoiser ces étapes, à les comprendre comme ce nécessaire mouvement de balancier entre maturation et exécution, entre conception et construction.

    Identité tiraillée

    Dans cette question de mon identité, il y a depuis longtemps, comme un tiraillement entre une littérature « noble » et une « sous-littérature ». Je suis lecteur de tout – ou presque – et une bonne histoire est une bonne histoire, peu importe son genre.

    Pour une raison qui ne m’échappe pas complètement, alors que je suis un auteur éclectique, je rechigne à suivre certaines de mes envies. Je peux avoir envie de science-fiction, par exemple, mais me forcer à écrire des textes plus contemporains et réalistes, et j’en souffre.

    C’est pourquoi j’ai décidé de le répéter – peut-être qu’à force de le dire, je finirai par l’entendre : je suis un auteur de l’imaginaire. J’aime lire, voir, jouer, et écrire dans des mondes parallèles où les créatures formidables côtoient les magiciens, où la technologie s’est invitée à l’intérieur de l’humain pour le multiplier, où le voyage spatial est une évidence, où les planètes sont habitables et habitées par les humains sans que j’aie besoin d’expliquer comment c’est possible techniquement.

    J’aime l’action et l’aventure gratuites (elles ne le sont jamais) et qu’elles révèlent les personnalités, les tensions relationnelles, les rêves et les cauchemars de mes personnages.

    Et alors ?

    Ce qui est risible, c’est que personne n’y trouve rien à redire. Les gens me tapent l’épaule en disant: « cool! » et ils passent à autre chose. Et moi je suis là, pantelant après ma diatribe, à justifier et à défendre mes choix artistiques contre … qui et quoi au juste ?

    Une image de moi que personne n’a jamais vraiment déplorée, sauf peut-être mon père, une fois, mais ce n’était pas pour la déplorer, c’était pour s’en étonner.

    Générations décalées

    Il paraît que chaque le génération est en décalage avec celle qui la précède. La mienne a été nourrie de jeux vidéos et de dessins animés, de culture de masse japonaise plus qu’américaine, et s’est construite dans un monde d’après Star Wars, qui a rendu la SF mainstream.

    Le jeu et l’imaginaire ont été constitutifs de qui je suis devenu et une partie de moi sans doute regardait le monde des adultes dans lequel rien de tout cela n’existait de façon sérieuse, et pourtant une autre partie de moi continuait de grandir tout en conservant et même en voyant s’amplifier le goût d’une culture plus tard devenue « culture geek ». Je vieillissais mais je ne devenais pas cet adulte respectable dont je m’étais construit une certaine image. Au contraire, je restais exactement qui j’avais toujours été: créatif, imaginatif, curieux, enthousiaste et pas très sérieux.

    Alors je crois que j’ai eu du mal à me considérer adulte quand, arrivé à l’âge de la respectabilité, je n’étais toujours pas comme ces adultes de mon enfance et tout ce qui n’entrait pas dans les bonnes cases, j’ai cherché à le gommer.

    Pourtant, j’ai aussi cherché à le conserver. J’ai écrit des dessins animés, critiqué des jeux de société, mais tout en luttant pour devenir respectable. Déjà au CEEA, mes profs et mes camarades me disaient: « Écris de la SF, écris de l’aventure, pourquoi est-ce que tu t’entêtes à vouloir faire autre chose ? »

    Je n’étais pas capable de l’entendre.

    Impératif catégorique personnel

    Le plus fascinant pour moi dans tout ça c’est que j’ai fait ça tout seul comme un grand, m’imposer ces limites. Je ne peux pas dire qu’on a fait de moi ce que je n’étais pas parce que c’est tout l’opposé qui s’est produit. Tout le monde m’a toujours encouragé à être authentique, à respecter mon identité: mes parents, mes profs, mes éditeurs, mes producteurs, mes amis.

    Pourquoi j’ai ressenti le besoin d’aller voir ailleurs si j’y étais, c’est une question trop spéculative pour que je m’amuse à lui chercher une réponse mais il y a là une ironie qui ne m’échappe pas.

    Le plus dur dans la vie semble être de s’autoriser à être soi et d’arrêter de croire que les autres ont un mode d’emploi que tout le monde cherche.

    Je crois qu’il y a en moi cette culture du martyr, cette idée qu’il me faut souffrir pour mériter ma vie. Ecrire, en particulier de la science-fiction, n’est pas douloureux. C’est un plaisir, une évidence, cela se déroule avec fluidité. Les univers et les personnages vivent déjà en moi, ils existent et font leur vie sans que cela n’ait besoin de bouillonner. A cause de cette évidence, j’ai l’impression qu’il manque quelque chose alors que je serais plus inspiré de saisir l’opportunité, de plonger dans le fleuve et de me laisser emporter par le courant en produisant ces textes avec l’aisance qui les accompagne.

    J’apprends. Qu’y a-t-il d’autre à faire ?

    « Ce que je trouve le plus dur dans la vie, je disais à Eric, c’est qu’on doit tout apprendre sur le tas et en même temps: l’argent, l’amour, l’art, les autres, soi, être père, être chef d’entreprise, être auteur, être amant, ami, fils, adulte… »

    Souvent j’imagine un monde dans lequel tout s’arrête pour un an, toutes les contraintes, tous les devoirs, les problèmes de santé, les factures, les guerres, la télé réalité. Une année sabbatique de silence et de flottaison. Une année de repos pour s’enfermer dans une bibliothèque et lire les philosophes ou s’allonger dans l’herbe et rêvasser sous la pluie.

    Patience, me dis-je, un apprentissage à la fois, une leçon de vie après l’autre.

    Et puis je sors de chez moi, dans l’agitation de la culture de l’immédiateté, et je me rappelle que pendant que je prends mon temps pour apprendre qui je suis, le reste du monde s’épuise à être quelqu’un d’autre.