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  • Semaine – 15

    Semaine – 15

    Yoko Ogawa, romancière japonaise, entre dans ma vie littéraire. Je suis emporté par Manuscrit Zéro au point de me dire que je suis un romancier japonais enfermé dans le corps d’un nouvelliste français. Je parle surtout pour Zebra, qui me résiste encore. Intrigué par le sujet – une relation SM dans un regard japonais – j’emporte Hôtel Iris à Minsk. Je m’ennuie. Je n’y retrouve pas l’étrangeté un peu dérangeante un peu manga de Manuscrit Zéro. Je vais quand même au bout. Je le repose en me disant que c’en est peut-être terminé de ma romance avec les romans de Yoko Ogawa.

    By the sea… and other solitary places

    En écoutant une chanson d’Hubert-Félix Thiéfaine, je l’entends répéter un nom : « Annabel Lee ». Deux semaines plus tard, dans un restaurant de Minsk (le Svobody 4) un morceau de l’arrière plan musical attire mon oreille. Je le shazame et m’amuse de découvrir Annabel (Lee). Depuis, sa musique tourne régulièrement dans mon atelier. Il me faut attendre encore une semaine pour savoir qu’Annabel Lee est le titre du dernier poème d’Edgar Alan Poe.

    J’apprends que ma nouvelle finaliste du prix de la nouvelle érotique n’est pas lauréate. Tristesse. Néanmoins je profite d’un nouvel élan en direction de mon écriture pour contacter l’équipe du Verrou, un podcast de littérature érotique pour proposer une collaboration. À suivre.

    Minsk et son étrange familiarité (ou son étrangeté familière). Des lieux qui pourraient être à la maison, qui sont mon foyer loin de chez moi. Des sculptures, un tank sur un piédestal, des militaires, un McDo rue Lénine, une expo Dalí au Musée des Beaux Arts, de la vodka à deux heures de l’aprèm, une journée de déprime au fond du fond, une intense solitude et une grande frustration. Colère : « Prends soin de ton rêve », me crie-t-elle.

    J’envoie L’heurt de l’apéro à l’appel à textes de la Musardine. Je suis content du texte, pas du titre.

    Lundi, badminton. Cet aprèm, soleil printanier. Ce soir, concert de M, je suis en joie.

  • Quel est mon métier

    Quel est mon métier

    À quoi sert un écrivain ? Un romancier ? Un essayiste ? Comment sa voix peut-elle toucher les oreilles qui veulent l’entendre, les cœurs qu’elle peut apaiser ?

    À quoi sert ma vie ? Et si nous prenions la question dans le mauvais sens. Et si, plutôt que d’adopter une vision utilitariste de nos activités, nous regardions notre vie comme un état de fait : que nous sommes, ce que nous faisons, c’est nous, c’est le seul sens dont nous avons besoin, et la meilleure utilité que nous puissions trouver à notre existence.

    Au milieu du bombardement continu des bonnes intentions, de tous les faux gurus et de tous les vrais maîtres à penser, on en arrive vite à endosser des définitions de la « bonne » vie, de la « bonne » décision, de la « vraie » réussite, qui n’ont plus rien à voir avec la personne que nous sommes.

    Personne n’est fait du même cocktail d’ADN, d’éducation et d’émotions, de contexte, de rêves et d’influences pourtant l’on cherche sur quels rails poser le train de notre existence. Cette insistance à nous réunir dans des catégories cherche à nous rendre prévisibles, à nous prémunir des changements soudains et incongrus. Parce que notre sentiment de sécurité est mis à mal par les surprises.

    Alors on confond le faire et l’être. Plutôt que de dire « je suis cet individu qui pratique cette activité professionnelle », on dit « je suis cette activité ». Je suis coach. Je suis formateur. Mais je ne suis aucune de ces choses. Ce sont d’infimes portions de mon existence. Qui prennent peu de temps et occupent peu de mon attention. C’est un raccourci, un repère pour les dialogues, un moyen pour les autres de se faire une image de moi.

    La lassitude s’est à nouveau emparée de moi. Les activités qui m’animaient jusque là me font soupirer. Je rechigne à endosser le costume, à jouer le rôle qui m’enthousiasmait tant il y a encore un mois. C’est fini. Je suis en désamour. Je veux rompre. Retour sur engagements. Dédite de bail, remboursements, et errance en attendant de trouver le prochain élan.

    Lutte contre la voix de la peur qui s’élève : « mais comment tu vas faire ? » Parce qu’à force de couper à travers champ, j’ai moi aussi fini par m’identifier à mon activité. Comment je vais faire ? Je vais bricoler un nouveau métier, inventer de nouvelles façons de créer de la valeur pour moi et les autres. Je vais me remettre à écrire. Écrire davantage. Écrire plus souvent. Et je vais dire « non » quand on me demandera si je fais encore cette chose par laquelle j’avais pris l’habitude de me définir.

    Le changement crée cette tension entre le désir de stabilité et l’enthousiasme de la nouveauté. Changer c’est risquer de ne pas se reconnaître. C’est aussi se donner la chance de mieux se connaître. De se voir sous une nouvelle lumière. Le truc réside dans la capacité à maintenir cette ambivalence assez longtemps pour basculer de l’autre côté de la transformation.

    C’est plus dur quand les ressources familières disparaissent, parce que nous nous en coupons, parce que nous cessons d’alimenter leur fabrication. Mais dur ne signifie pas qu’il ne faille pas y aller si l’on souhaite changer, si l’appel est sincère et profond. Dur signifie juste qu’il y aura des efforts à fournir, une attention particulière à investir, une énergie particulière à déployer.

    J’en suis là. Ce n’est pas la première fois de ma vie que je change de voie. En réalité je n’en change pas, je réoriente mon cap pour investir davantage le métier que j’ai choisi depuis vingt ans. Je coupe les ponts avec les activités rassurantes qui ne sont pas l’écriture. J’investis mon quotidien de mots et d’histoires, et des doutes spécifiques.

    Écrire c’est travailler seul, dans l’incertitude qu’un lecteur un jour sera touché par votre travail. C’est risquer l’indigence pour une œuvre mal ajustée à son époque, mal promue, mal proposée. C’est un métier à cheval entre vanité et sens, qui peut s’avérer n’avoir eu aucune valeur, n’avoir rien apporté à quiconque ou qui peut transformer le monde. On n’est jamais sûr de l’importance de ce que l’on fait.

    L’appel de l’encre est impérieux. Il est dévotion et sacrifice. On n’écrit pas pour la gloire mais parce qu’il le faut, même si l’on espère la gloire, par goût de la sécurité.

    Alors quel est mon métier ? C’est d’être dans le monde, de collectionner les impressions, les scènes, les personnages, les émotions, de les provoquer, de les observer, de les ressentir, de m’y immerger, de vivre le plus pleinement possible tout ce qui fait l’expérience humaine, le plus lumineux comme le plus sombre, le plus grand espoir comme le désespoir le plus profond – souvent dans la même journée. Et d’ensuite le transformer en histoires inventées, en personnages et en dialogues, en situations et en actions. Pour éclairer le monde d’une lueur particulière, celle de mon regard, qui, peut-être, entrera en résonance avec le vôtre.

    « En tant qu’artiste, vous êtes les conservateurs du monde ». Le conservateur du musée c’est celui qui organise les œuvres, qui les sélectionne, les organise, ordonne l’espace pour leur donner du coffre et les faire dialoguer. L’artiste sélectionne dans le monde les expériences et les objets qui portent du sens, les agence et leur donne l’opportunité de se répondre, permet à chacun d’être amplifié par sa juxtaposition avec les autres. Il arrache des singularité au brouhaha, à la confusion du monde, et leur permet, en étant isolées du bruit, de baigner dans une nouvelle lumière.

    La transformation n’est complète qu’avec le regard du spectateur-lecteur dont la lecture ajoute un relief particulier, qui crée du sens ou déduit une absence de sens. Si l’œuvre n’a pas de sens pour ce lecteur, cela ne signifie pas qu’elle en soit dénuée mais elle devra atteindre (ou attendre) un autre regard pour prendre son plein essor.

    Alors mon métier consiste aussi à donner à voir mon travail au plus grand nombre possible de lecteurs, parce que le livre n’est pas autonome et parce que je suis incapable de savoir pour qui j’écris mes livres, et que les lecteurs ne sont pas encore en mesure de savoir que mes livres existent pour eux (et pour cause, ils ne les ont pas rencontrés). Je deviens donc entremetteur entre les histoire dont je suis l’hôte et les lecteurs à qui elles veulent se raconter.

    S’il s’avère que les histoires qui me visitent soient chargées d’amour et de sexe, d’aventure et de futurs décadents, ce n’est qu’un accident dénué de sens. Mon travail c’est d’accepter cette réalité et de me mettre à son service sans chercher à savoir ce que j’en pense.

  • échouer vite, fort et souvent

    échouer vite, fort et souvent

    Comment savoir ce que l’on veut si l’on ne prend pas le risque de se tromper ? Comment avancer vers une vie plus épanouie si l’on résiste à l’idée d’avoir pris une voie de traverse ? Si l’on s’empêche de rétablir le cap, souvent de peur de se tromper à nouveau ?

    « Échouer ». Un terme qui provoque l’indignation, qui terrorise et pétrifie. L’échec serait une déclaration d’inaptitude à l’existence. Comme si notre valeur dépendait davantage de nos succès que de notre aptitude à essayer, à explorer, à innover, à se jeter à bras le corps dans l’existence.

    Mais vivre ça n’est pas répéter sans cesse ce qui fonctionne, c’est plonger dans l’inconnu pour découvrir ce qu’il y a à y apprendre sur soi, sur sa propre capacité de réinvention, sur l’infinie richesse de ce monde qui ne se limite pas à la petite bulle confortable que nous avons réussi à solidifier autour de nous. La valeur d’une vie se mesure moins à ce qu’elle a bâti qu’à ce qu’elle a osé.

    C’est pourquoi j’encourage mes clients à échouer vite, fort et souvent. Parce que c’est à la mesure de nos échecs que nous pouvons décider de nos actions et prendre des décisions signifiantes. Et parce que c’est en osant échouer – avec brutalité parfois – que nous pouvons décider d’agir avec audace. Quand l’échec ou la réussite ne sont plus la finalité de l’action, alors seulement pouvons-nous vraiment être.

    La difficulté avec l’échec (défini ici comme le fait de ne pas atteindre les buts que l’on avait fixé à ses actions) c’est la charge émotionnelle qu’il porte. Fournir des efforts et ne pas en tirer de bénéfice, investir du temps et de l’énergie dans une activité, un projet, un rêve et ne pas en voir le bout – ou pas comme on l’aurait voulu – nourrit la frustration, la colère, une part de tristesse, un sentiment d’impuissance face à un résultat avéré (peut importe ce que l’on aurait pu faire, on ne peut rien faire ici, tout de suite). Ces émotions nous font sentir confus, mal à l’aise, pas aligné dans notre corps. Elles portent les marques du désespoir (la perte de l’espoir, l’espérance défaite) et invitent au désinvestissement : si je ne suis plus en mesure d’espérer (d’attendre avec confiance la réalisation dans l’avenir de quelque chose de favorable) alors à quoi bon continuer à investir ma vie, à quoi bon persister à m’engager dans mon existence ?

    L’échec fait peur parce que l’on doute de pouvoir s’en remettre. Il exige un travail de deuil parfois, de redéfinition de soi et de ses représentations du monde toujours. Et l’issue de ce travail est incertaine. L’échec nous rappelle à notre condition d’accident cosmique, de poussière égarée quelque part dans un univers vaste et indifférent constitué à 95% d’énergie et de matière dont la nature nous échappe. L’échec nous rappelle que nous ne sommes rien et que nous ne savons rien sur les forces à l’œuvre dans l’être, et c’est un rappel que nous préférons fuir.

    Mais l’échec est surtout la conséquence de l’action, qui nous rappelle notre aptitude au vouloir et à la décision, qui nous remet au contact de ce qui fait de nous des êtres singuliers : notre capacité à faire. Être vivant c’est interagir avec le monde. Pas pour l’illusoire perspective de laisser une trace mais pour honorer l’improbable concours de circonstances qui nous a fait advenir, la croisée des chemins cosmiques qui a mis un gamète mâle en contact avec un gamète femelle dans une matrice fertile, qui a initié le mélange spécifique des ADN d’un homme et d’une femme, nous a inscrit dans une lignée génétique, dans un contexte historique et a abouti à notre présence dans le monde, nous, l’anomalie singulière, l’unique exemplaire de notre modèle, la conjoncture définissante. Agir c’est honorer l’être.

    De là découle que le résultat de l’action importe moins que l’acte de volonté lui-même qu’où elle découle. Agir c’est vouloir. Vouloir c’est exprimer son unicité. [À condition de vouloir à partir de soi. La difficulté de l’existence naît lorsque l’action est influencée par des volontés extérieures. Ce n’est pas moi qui désire, c’est la pression sociale, le marketing, mon acculturation, ma peur de mes émotions. C’est là, dans cette aliénation de la volonté que se niche la racine du mal-être. Quand je ne sais plus qui décide de mon action (est-ce moi ou un autre ?) je me sens détaché de moi, en dissonance, en décalage, et je ne tire plus de sens de ma vie.]

    Être c’est agir. Et s’ouvrir à l’abondance, à l’infinité du champ des possibles, à cette vérité essentielle qu’il n’existe d’autres règles que celles que je décide de suivre, qu’il n’est d’autres impossibles que ceux que je m’impose (exclusion faite des règles élémentaires de physique, de mécanique, bref celles qui organisent la matière et l’esprit). De là découle un constat éthique : se concentrer sur le résultat de l’action, c’est passer à côté du but même de l’action.

    Agir par panache, pour la beauté du geste et ce qu’il ouvre comme fenêtre sur moi, sur la connaissance de ce qui m’anime, de mes aspirations réelles (une connaissance valable en cet instant, et en aucun cas définitive), de mon rapport au monde, c’est s’imposer une éthique de la curiosité. « Que se passe-t-il si… ? » peut alors remplacer « Il faut que je… », la vie bien vécue est moins l’affaire des choses faites que de faire des choses.

    Ne pas atteindre ses objectifs est frustrant si l’on regarde ce résultat comme une finalité. C’est accessoire si l’on regarde ce que le cours d’actions mis en œuvre pour poursuivre ces objectifs a offert d’expérience, d’expérimentation, d’audace, de mise en risque de soi, d’ouverture au monde, de rencontre avec celui-ci, de souvenirs, d’endurance, d’efforts, d’innovation dans notre manière de nous présenter à la vie, d’investissement, d’engagement de soi, d’alignement à soi. Ou l’équivalent en négatif. Si je constate un désinvestissement, une absence d’engagement, je peux me questionner sur le caractère judicieux de mon choix d’objectif et de stratégie d’action.

    Dans une culture de la productivité, l’observation de l’action est négligée au profit de la mesure. On se soucie moins de faire bien que de bien faire, le résultat prime sur tout, même sur l’implication. L’action peut être bâclée, c’est sans importance tant que le résultat est satisfaisant. [On objectera avec idéalisme qu’il n’existe pas de bon résultat sans une action attentive, or il n’existe pas de corrélation avérée entre l’investissement de l’acteur et le résultat de son action.] L’excessive attention portée au résultat focalise la valeur du sujet sur des éléments qui échappent à son contrôle, néglige de reconnaître l’effort fourni, l’engagement de soi consenti dans l’action. On aboutit à des humains jetables, desquels les systèmes productivistes lissent les aspérités. Respecter le cahier des charges, respecter les opérations mécaniques dont l’enchaînement aboutit à un résultat stable (encore ce souci de constance) devient le mot d’ordre. L’esprit d’initiative, la volonté propre au sujet, sa capacité de créer, d’inventer, d’imaginer d’autres possibles est interdite et sanctionnée. L’action de l’individu est réduite à sa dimension mécaniste parce que le résultat est roi, le résultat seul compte, l’effort fourni doit être justifié par l’atteinte de l’objectif qu’il s’est fixé.

    Le fantasme de la stabilité, de la prévisibilité, de la constance des résultats parle de notre impuissance face aux lois cosmiques qui mettent et maintiennent les planètes en mouvement, et aboutissent à la naissance, sur une planète isolée dans une galaxie apparemment comme les autres, d’une vie fragile. Pourquoi ici ? Pourquoi nous ? Pourquoi est-ce si court ? Comment supporte-t-on l’insupportable réalité de notre avènement accidentel, de notre mortalité à la fois certaine et imprévisible (quand, où, comment ?) ? Il aurait suffi d’un détail insignifiant pour que nous ne naissions pas. Il suffira d’un détail insignifiant pour que nous mourions. Comment accepter que notre existence, si importante à nos yeux, le soit si peu à l’échelle universelle et historique ?

    En concentrant notre attention sur la trivialité du résultat, en abrutissant notre volonté grâce à la systématisation du quotidien, à la mécanisation du faire, nous échappons à l’angoisse existentielle, ce n’est pas nouveau. L’éthique que je privilégie, l’éthique qui commence par l’indifférence à l’échec, nous confronte à la fugacité de notre existence. Faire devient un outil de réalisation de soi, pas parce que l’action nous permet de réaliser quelque chose mais parce qu’agir c’est inscrire notre volonté dans la matière, c’est habiter l’être plutôt que de le fuir, c’est chercher à endosser la responsabilité qui nous incombe dès notre conception : incarner radicalement notre singularité.

    Réinvestir l’action c’est aussi réinvestir le sens de son existence. Agir pour incarner sa singularité, agir pour découvrir ce qui est véritablement moi en moi, pour faire exister mon unicité dans le monde, c’est trouver du sens à ma vie. Plutôt que d’emprunter un sens à ma culture, à mon groupe social ou à une croyance institutionnalisée, je le crée à partir de cette équation génétique et historique dont je suis le résultat. J’invente la vie qui me ressemble, celle qui me fait sentir aligné avec moi-même, celle qui me permet d’exprimer mes aspirations existentielles les plus profondes.

    Il n’en découle pas une vie plus facile, faite d’émotions plus positives. Mes actions – puisqu’elles sont ma seule interface entre mon être pur et le monde – se suffisent à elles-mêmes, ce qui ne signifie pas qu’elles sont sans conséquences, y compris le résultat qui peut être congruent ou non avec mon intention initiale. Et mes réactions émotionnelles face à ces conséquences sont parfois désagréables, d’autant plus source de confusion que j’invente ma vie à mesure que je la vis, que j’en découvre les détails à mesure que j’en fais l’expérience.

    Il en résulte des périodes parfois longues d’incertitude existentielle, de confusion, de doute, qui sont la nécessaire répercussion du fait d’agir avec audace, dans un souci d’expérimentation et de curiosité, en accord avec la nature changeante et insondable du monde.

    Oui, parce que l’action n’est pas déterminée dans le vide. Elle est guidée par mon inscription dans une réalité extérieure à moi. C’est parce que je suis situé que j’existe – je renvoie à Contact, de Matthew B. CRAWFORD pour une construction du concept de moi situé. Et c’est parce que je suis à l’écoute du monde que je peux concevoir une action signifiante. Les opportunités d’action me sont offertes par mes circonstances et multipliées par ma volonté à explorer, à rester ouvert aux possibles, à dire « Oui » à l’inconnu et au nouveau, à m’intéresser à ce qui m’entoure sans le juger pour mieux, ensuite, prendre position et décider de la manière dont je veux contribuer au monde, comment je veux y participer.

    L’échec et la réussite, s’ils ne sont pas une fin en soi, servent d’indicateurs pour jauger mon action. Chaque résultat est une occasion de reprendre position : mon action a porté des fruits, comment puis-je m’en servir pour orienter la prochaine expression de ma volonté ? Qu’ai-je appris, tout au long de mon action, de qui je suis, de la place que je veux occuper dans le monde, de mes aspirations ? Si j’éprouve le désir de poursuivre mon action, le ferai-je de la même manière, en sachant que le résultat restera dissonant par rapport à mon objectif ? Changerai-je l’objectif ? Ma manière d’agir ? Si nous ressentons du plaisir à remplir nos objectifs c’est que cette réussite nous donne, à l’opposé de l’échec, un sentiment de puissance : oui notre action est pertinente parce qu’elle repousse l’infinie indifférence de l’univers, elle met à distance la futilité de notre existence, elle nous donne un instant l’espoir que nous avons prise sur le monde, que nous avons une raison d’être.

    C’est là le seul but d’agir : sentir que nous ne sommes pas là pour rien, sentir que nous prenons la main sur l’accident originel. Sentir que notre existence n’est pas vaine, que même si elle l’est nécessairement à l’échelle de l’infini, elle laisse une marque à son échelle, si microscopique fut-elle, comme un tag maladroit gravé sur une pierre : « I wuz here ».

    Repenser l’action au-delà de ses résultats, en termes d’opportunités d’apprentissage sur soi et de rencontre avec le monde, la vouloir comme une manière d’y inscrire notre volonté, de causer des ricochets sur notre environnement plutôt que de cajoler notre ego et notre confort, c’est le début d’une pensée du faire comme fin en soi. Si j’agis c’est pour être, pas pour avoir. Alors le sens peut se faire jour. Alors je peux reprendre ma juste place de sujet incarné, de « moi situé », et à la fois recevoir le monde avec humilité et m’inscrire en lui avec audace.

  • Une vie d’Errances

    Une vie d’Errances

    Sans but précis, sans lenteur, marcher au hasard, et parfois atteindre la côte (c’est plus facile sur une île, c’est indéniable). Rencontrer un chien appelé Yogi qui « n’est pas méchant mais un peu pot de colle », que sa maîtresse laisse avec moi avant de s’en aller, sans me demander mon avis, lasse que le chien ne l’écoute pas, lui offrant la liberté de ses affinités. Yogi et moi contemplons l’océan à marée basse. Il court, ramasse des bouts de bois. Un moment, projeté à toute allure dans sa course, il me heurte à pleine truffe. Se frotte à ma cuisse comme pour dire « pardon, je n’ai pas fait attention ». Je l’aime, ce chien de hasard.

    Errer c’est laisser au monde le soin de guider nos vies, c’est s’ouvrir au bonheur de l’imprévisible. En errance je vis sans crispation, ce qui ne signifie pas sans émotion – c’est tout le contraire. Le monde des Hommes cherche le stable, le sécure. L’errant, le voyageur, cherche la gîte. Sans déséquilibre il se sent nauséeux, mal en place. Le marin, lorsqu’il met pied à terre, ne s’acclimate jamais vraiment. Sa vie est faite de ces ajustements spontanés à un sol liquide.

    Au centre de mon errance il y a moi, mon essence curieuse et émerveillée du monde, ma soif d’émotions à raconter, ma soif de mots à déverser sur le papier. Obsession de la vocation. Obsession envahissante. Toute prenante. Et qui s’accompagne d’un tel sentiment d’être en vie, aligné, à sa juste place. D’autres activités sont plus simples. D’autres activités sont joyeuses. Celle-ci a du sens. Celle-ci a le plus de sens. Inutile de lutter. Inutile de questionner.

    Errer est au service de la vocation. Je m’inscris dans la filiation de ces moines errants qui vont, de ville en ville, un bol à la main qu’ils remplissent de riz comme ils le peuvent chaque jour, qui contemplent le monde avec tout leur être. Je m’inscris dans la filiation de ces artisans errants qui, de maître en maître, parfont leur art, affinent leur savoir-faire. Mon maître c’est la vie elle-même. Mon art, je le polis à la pierre de ma plume.

    La vie en errance. Un choix qui fait froncer les sourcils, qui questionne les sédentaires de l’existence, un choix qui n’a pas de sens à leurs yeux, qui réveille leurs peurs tant il leur est étranger. Je les comprends d’autant mieux que je ressens le même effroi à les rencontrer, eux, avec leur incompréhensible désir de constance.

    « La vie est mouvement » dis-je un jour à l’Enfant. Coralie de me reprendre : « J’aurais plutôt dit que la vie c’était la construction et la stabilité ». « L’un n’a pas besoin d’être exclusif de l’autre » me dira une voix amie plus tard. Je ne sais pas. Si la construction est possible dans le mouvement elle y est, par essence, instable. La différence entre un immeuble et un bateau – pas un paquebot mais un petit voilier chahuté par les vagues. Construire en mouvement c’est inviter des forces extérieures parfois violentes, toujours souveraines, dans l’équation. Le capitaine d’un navire peut ajuster son cap, pas dominer les flots. Demandez à Ulysse.

    Vingt ans pour rentrer à Ithaque. Et ne parlons pas de Calypso. Ulysse est présenté comme une victime de cet épisode. Je n’y crois pas. Passons. L’errance – subie (??) – d’Ulysse comme une métaphore de l’existence errante.

    Vivre, faisons-en une question éthique, politique, vivre doit être une célébration de la sève du monde qui bouillonne en chaque être vivant ; vivre doit se faire en immersion dans le monde, en prise avec l’émotionnel qui accompagne notre apprentissage et nos évolutions. Vivre, si c’est vivre comme un acte d’affirmation existentielle, doit être une plongée dans l’inconnu et l’incertain, un accueil des forces qui dominent le cours de l’univers davantage qu’une soumission aux lois des Hommes. Si l’on prête l’oreille, l’on entend le souffle de la voix qui murmure « voilà ton chemin, suis-le ». Dans la tragédie antique, les dieux décident du destin des hommes. La modernité s’est affranchie de ce respect des forces qui sous-tendent nos existences: notre inconscient, notre héritage génétique, l’infinie variété des facteurs qui mettent le monde en branle, qui agencent les saisons et les mouvements telluriques, littéraux et métaphoriques, ceux de la planète et ceux des âmes.

    Vivre n’est pas contrôler, c’est s’adapter sans cesse aux évolutions que le temps fait glisser sur nous. Ça donne une impression de brouillon. La vie n’est pas un livre fraîchement sorti de la presse, avec les pages encore collées, la tranche pas encore cassée. C’est une feuille froissée que l’on a repassée au fer, remplie de ratures et de retours en arrière, de notes dans la marge et de gribouillis. Croire que l’on peut en faire autre chose c’est se bercer d’illusion, c’est être mégalomaniaque, se croire plus fort que le monde que l’on habite, qui nous héberge, qui existe depuis quatre mille cinq cent soixante sept mille millénaires, qui existera longtemps après que les poussières de nous se soient dispersées aux quatre vents. Un peu d’humilité ne nous ferait pas de mal.

    Nous – nous tous – apprenons à vivre en vivant. Nous voudrions qu’il ne se passe rien dans nos existences. Nous préférerions qu’elles soient calmes et à peu près stables jusqu’à la tombe. J’y aspire aussi, à ce calme. Mais il ne peut pas venir d’un retrait de la vie, d’un refus des émotions, d’une fuite de nos rêves et de la difficulté qu’il peut y avoir – parfois – à les réaliser. Sans effort, sans défi à surmonter, comment pouvons-nous connaître la joie profonde du dépassement de soi, de la découverte de notre capacité, d’une estime juste de nous-même, d’une confiance dans notre capacité à nous écouter, à nous réaliser, à donner corps à ce qui vibre en nous ?

    Cette joie-là, celle de l’apprentissage par l’expérience, est infiniment plus complète, plus pleine et satisfaisante que la joie du contentement, quand la vie roule calmement et sans vagues. J’entends que certains – la majorité ? – ne veuillent pas de cette joie-là, que le prix à payer (l’incertitude, le doute, la brume qui accompagne l’action inédite, la confusion des émotions qui nourrissent la croissance personnelle) leur paraisse trop élevé, le défi de la vie insurmontable. Nietzsche a beaucoup écrit sur ce dilemme : vivre, mais à quel prix ?

    Chacun sa réponse. Je ne m’érige pas en donneur de leçons, ma voix n’est valable que pour moi et ceux qui arpentent un chemin proche, ceux dont l’existence trouve un écho dans mes choix. Pour nous le jeu en vaut la chandelle, la récompense est à la hauteur des sacrifices consentis, des audaces posées.

  • 3h50

    L’océan bat à la fenêtre de mon insomnie.

  • Sartre et Beauvoir

    Avaient-ils une relation calme ou tumultueuse ?