La Cuisine

Aujourd’hui, je vous présente un texte d’Agnès Onno, qui travaille à l’écriture de son premier roman.
Dans La Cuisine, la petite Luce, fille de la ville, découvre chez une grand-mère d’adoption, les coulisses de la cuisine campagnarde traditionnelle.
(Illustration de l’article générée par DALL-E)

Aujourd’hui nous cuisinons. Tout en tablier noir, Elle sort d’un grand panier des courgettes, des aubergines, des tomates, des oignons et des poivrons Elle me tend un tablier noir à ma taille :

—Celui-là il est pour toi, je l’ai acheté dimanche au marchant sur la place.

Je l’enfile et le noud dans mon dos.

On est l’une à côté de l’autre sur des chaises devant la table de la cuisine.

Elle me tend un petit couteau et nous commençons à couper les légumes en morceaux pour faire une ratatouille. 

—Thym, Laurier et voilà, on met tout ça à cuire. Maintenant on s’occupe de l’oie.

Elle ouvre le réfrigérateur et sort une oie morte qu’elle flanque sur la table : paf. Les larmes me montent directement aux yeux. 

—Allez, à nous ma grande dit-elle en s’adressant à l’oiseau. Tu es drôlement dodue dis donc.

Elle lui pince la peau à plusieurs endroits. Elle rit.

— Ohhhhh fais pas cette tête-là Luce, il faut  bien qu’on mange. Allez, on y va !

Elle lui fiche une claque : On va s’occuper de toi.

Bonne Maman fait des drôles de tête, ses yeux brillent bien plus que d’habitude. Je l’avais jamais vue comme ça. Debout, ventre appuyé contre la table, les jambes et les pieds ouverts, on dirait une bouchère. Pourvu qu’elle me demande pas de toucher l’oie.

—Allez Luce, installe-toi là, je mets la bête au milieu, on va la plumer. 

— Regarde, je tire les plumes vers moi tu vois ? Des coups secs, comme ça. 

Ça fait des bruits déchirés, une poignée, chrouck, une autre, crac. A chaque fois qu’elle tire, ça laisse des pointillés de sang sur la peau de l’oie. Encore une : Crouc.  Les plumes sont si belles, soyeuses comme une robe. Elles s’entassent sur la table comme une colline nacrée. J’aimerais bien en emporter pour les coller dans mon carnet. De petits duvets blancs volent et tourbillonnent comme des étoiles.

—Allez Luce, empoigne-moi ça, on ira plus vite à deux. C’est Bon Papa qui va être content.

Elle continue : Chrouck.

J approche timidement ma main, les plumes sont douces

— Allez n’aie pas peur ! Tire un bon coup.

Je tire doucement. Une plume se détache.

Elle rit.

— Ben si tu les arraches une par une, on n’est pas rendues ! 

Pauvre oie, je n’y arrive pas.

Bonne Maman retourne l’oie et continue à plumer. 

—Bon ça y est-elle est toute nue.

Je suis gênée par son rire.

— Maintenant, dit-elle, la marmite. 

Elle ouvre le placard et sort une énorme marmite. Elle la tient par les anses, la remplie d’eau, l’apporte sur la gazinière et claque le couvercle dessus. 

—En attendant que ça chauffe, regarde bien Luce 

Elle craque une nouvelle allumette et allume un autre rond de gaz.

Elle attrape l’oie et l étire de toutes ses forces. Quelle horreur ! Pourtant je n’arrive pas à détacher mes yeux de ce qu’elle fait.

Elle passe le corps entier de l’oie sur les flammes. On dirait une sorcière, ça sent le cramé, c’est écœurant, elle brûle les pattes berk. Ca me fait des frissons partout.

—Comme ça c’est net.

Elle la repose sur la table, attrape un autre instrument et clac, elle lui coupe la tête.

J’ai pas eu le temps de tourner la tête que celle de l’animal est dans sa main au dessus de la poubelle. J’ai la nausée. J’ai envie de partir, de courir et de grimper en haut de l’arbre de mon jardin, de faire la trapéziste.

— Luce, ce n’est pas le moment d’être dans la lune, maintenant on vide. 

Elle fait une entaille, la peau se déchire, ça fait un trou. Elle lève sa main en l’air en la faisant tourner comme un moulin et la plonge, ahhh c’est horrible, ça fait chulouuush.

—Allez venez venez… Ah voilà !

Et elle ressort sa main qui déborde de trucs archidégueulasses. Elle fouille dedans.

— Foie, gésier et cœur tu vois ?

Allez, on s’occupe du foie, on doit enlever la vésicule doucement sinon ça coule 

— Le gésier tiens, rince-moi ça sous l’eau.

Elle me flanque le truc gluant dans la main. Il manque de tomber par terre. Mes orteils racrapotés dans mes chaussures, je marche jusqu’à l’évier. L’eau coule comme une cascade, je voudrai plonger dessous, nager dans les gouttes de cristal liquide. 

—Je t’attends Luce.

Sa voix me fait sursauter.

— Allez maintenant ça va être à toi. Je te montre.

Elle prend un long couteau, fend le gésier en deux, l’ouvre 

— Tu vois ces petits cailloux ?

Elle pointe la lame et les fait sauter.

—À toi, tiens.

J’ai le couteau en main, mais je suis molle, je n’arrive pas à le tenir 

—Comme ça…

Elle pose fermement sa main sur la mienne et pic, pic, pic, elle fait sauter les petites pierres.

Elle retire sa main.

— Allez, courage, toute seule maintenant, tiens bien le manche.

Je serre mes narines, ferme la bouche et pousse les derniers cailloux sur le coté.

—Voilà, très bien, c’est une grande fille ça.

Je repose le couteau sur la toile cirée. La vapeur s’échappe de la marmite, je m’assieds. 

— Debout debout ! il reste encore le cœur. Allez reprends le couteau, on doit s’occuper du cœur. Lui aussi on doit le couper en deux, ce n’est rien du tout, il est tout petit. 

Elle le pique avec la pointe du couteau. Je me saisis du manche noir la lame pend vers l’avant.

— Prête ?

Je ne pourrai jamais.

— Faut pas être timide ma fille.

Elle remet sa main gluante sur la mienne avec force.

— Allez, tu tranches

Ma langue s’enroule dans ma bouche, je ferme les yeux et crac c’est fait.

— Voiiiiilà, c’est du bon boulot ça. Tu sauras faire maintenant, c’est important dans la vie 

En rouvrant les yeux, le cœur de l’oiseau ressemble à une bouche, des lèvres épaisses et rouges et tout rose à l’intérieur.

Je cours aux toilettes pour vomir.