Prendre sa place


Prendre sa place, ce n’est pas prendre n’importe quelle place. C’est dire « je suis là, j’existe ». Ce n’est pas opprimer ou écraser. C’est être. C’est fixer les limites de soi. C’est poser son cadre et le respecter pour le faire respecter. C’est cesser de se rapetisser dans l’espoir de ne pas faire peur, de ne pas submerger, de ne pas déranger, de ne pas oppresser, de ne pas voir dans le regard de l’autre une flamme destructrice qui dit « je préfèrerais que tu ne sois pas là ». Pour dépasser cet instinct, commencer par admettre que l’autre passe son temps à se projeter lui-même sur nous.

Nous ne sommes jamais pleinement vus. C’est l’autre qui se voit dans certains aspects de nous. Il nous prend par fragments. Ceux qui lui ressemblent ou ceux qui l’intriguent ou ceux qu’il abhorre ou ceux auxquels il aspire. C’est de lui-même qu’il parle lorsqu’il émet un jugement à notre égard. Le prendre pour nous, ce jugement, est un acte d’orgueil inévitable. On cherche à se connaître dans le regard de l’autre. On se demande : « c’est vrai ? je suis comme ça ? c’est ça que je donne à voir ? est-ce tout ce que je suis ? » On en oublie sa propre complexité, ses paradoxes, sa sensibilité au contexte. On en oublie surtout que la question qui suit, celle que l’on ne pose pas, c’est « Et alors ? ». Quand bien même je serais mufle ou inconstant ou dilettante ou séduisant ou charismatique ou intelligent ou vif ou lent ou fatigant ? Quand. Bien. Même. D’accord, c’est moi. Je peux l’assumer. Je peux décider de laisser l’autre se débrouiller avec son impression de moi. Et s’il m’oppresse en exigeant que je change, je peux le sortir de ma vie.

Prendre sa place, c’est cesser de faire un problème de la réaction des autres face à soi. C’est cesser d’être gentil en lissant les angles. On peut ne vouloir de mal à personne, souhaiter son plein épanouissement et son bonheur, et ne pas le priver de son ressenti, ne pas le priver de son vécu intime, de ses émotions, de ses sensations, finalement de la pulsion de vie en lui. Trop souvent l’on vit en se coupant de l’énergie vitale qui nous anime, cette énergie brûlante et souvent chaotique qui nous emmène par des hauts et des bas intenses, qui nous met en tension et en conflit. Mais la tension et le conflit, c’est ce qui nous enseigne le mieux qui nous sommes et où nous allons. Ce n’est pas à dire qu’il faille la fétichiser, en faire ce qu’elle n’est pas. Cela reste un espace inconfortable et souvent peu agréable pour une part de nous, mais c’est un espace de croissance et cela peut être un espace de jubilation pour d’autres parts de nous, celles qui sont au contact de la nature tellurique du monde, qui aiment se rouler dans la boue et se badigeonner de sang menstruel, les parts primitives, ancestrales, celles qui sont en lien avec les divinités premières, avec les éléments, et avec l’essence brute de l’humain et du vivant : la sensation est la vie. Vivre, c’est ressentir.

Vivre c’est être mis en vibration par l’expérience. Taire cette vibration parce qu’elle nous ébranle, parce qu’elle effrite le vernis de nos vies, parce qu’elle nous épuise, c’est taire le vivant en nous. C’est mourir avant l’heure. C’est se résigner à ne faire qu’effleurer l’existence. Non, je ne m’enflamme pas parce que je veux tout faire tout de suite. Je suis au contraire branché à ma source. Et si cela me fait rencontrer mes limites, tant mieux. J’apprendrai à me reposer ou à les mettre en expansion. Les limites atteintes ne sont jamais définitives et l’énergie se recharge. Je ne m’enflamme pas, parce que je suis le feu. Alimenter le feu avec un carburant de qualité, avec de l’art et de la beauté, avec de la passion, avec de l’enthousiasme, avec l’ambition de réaliser ma vision, celle qui m’est propre et singulière, c’est là vivre pleinement, c’est là prendre soin du cadeau qui m’a été fait d’être en vie, d’être dans cette existence. C’est lorsque j’étouffe le feu à force de distractions et de divertissements et de rêves miniatures, et de peur, et du désir de disparaître pour ne pas faire de vagues, pour ne pas prendre la lumière, que je cesse d’être à la place qui m’incombe. C’est là qu’est le problème.

Non, je ne m’enflamme pas parce que je prends tellement d’engagements et que je veux explorer si fort que je termine mes journées épuisé. C’est ainsi qu’est supposée être la vie. Éreintante. Si à la fin de ma journée, je n’ai pas épuisé la réserve d’énergie que j’ai constitué dans la nuit, à quoi m’a servi ma journée ? Quelle valeur a-t-elle eu ? Ne l’ai-je pas gâchée ? Cela n’empêche pas les journées contemplatives, à rester au contact de la beauté du monde, à se prélasser dans des sensations de calme et de douceur, dans la sensualité et la sensorialité. Celles-là aussi, si on laisse entrer le monde en soi, peuvent nous laisser dans un état d’épuisement lorsqu’elles s’achèvent. C’est simplement un autre épuisement, une autre forme de dépense d’énergie et de trop-plein. Cette fois, c’est un trop-plein d’extase.