P.S.: Ma vie est une cathédrale

Combien d’années faut-il à la graine pour devenir un arbre mature, capable de donner des fleurs chargées de pollen, des fruits chargés de graines ?

À vingt ans, entouré d’adultes qui semblaient savoir ce qu’ils faisaient, je n’ai pas le souvenir que l’un d’eux m’ait dit: « Il m’a fallu quinze ans pour en arriver là ». Et s’ils me l’ont dit, j’ai sans doute eu un mouvement d’épaule et un sourire en coin. « Quinze ans ? Pff, j’irai plus vite ». Ce n’est pas tant de l’arrogance qu’une incapacité d’un cerveau de vingt ans à se projeter à cette distance. Quinze ans, c’est presque l’intégralité de sa vie et à vingt ans je me sentais aussi étranger à l’enfant de cinq ans que j’avais été qu’à l’adulte de trente-cinq ans que je serais un jour.

Quinze ans c’est une période considérable et en même temps c’est trois fois rien.

Apprendre à être avec soi et avec les autres. Apprendre les détails d’une pratique professionnelle et devenir fluide, qu’elle semble naturelle (alors que ces quinze ans de pratique délibérée ont fabriqué cette aisance). C’est facile de se représenter la toute première fois où l’on fait quelque chose, il y a un certain inconfort, une maladresse dans les gestes. Et c’est facile de se représenter au bout de quinze ans, chaque trait à sa place, chaque mouvement à son juste rythme. Mais il est difficile de se projeter dans la pratique elle-même, dans le fait de se confronter à la matière sans savoir quoi faire. En ce moment j’apprends à chanter et je ne sais pas ce que je fais, je ne comprends pas encore les mouvements de la voix, je ne reconnais pas encore les notes même si j’arrive à les imiter. Je m’imagine dans un an, à l’aise, capable de travailler sur les détails. Mais il y a tout ce temps entre aujourd’hui et mon futur, ce temps à faire sans savoir ce que je fais, comme les auteurs qui viennent apprendre avec moi et sont confrontés à leurs histoires sans comprendre ce qui leur arrive.

Je pense à cette anecdote : Picasso est dans un restaurant en train de griffonner sur un bout de nappe ; une femme s’approche de lui et demande à acheter son dessin. « 50.000$ », annonce Picasso. La femme est estomaquée « Comment ? Mais je vous ai vu, il vous a fallu à peine cinq minutes pour le réaliser », et Picasso de répondre « Il m’a fallu toute une vie pour y parvenir ».

Dans une société où les biens de consommation sont engagés dans une course au prix le plus bas, il est parfois difficile de se rappeler que lorsque nous achetons une expertise, nous n’achetons pas un service mais une expérience. Nous n’achetons pas une heure du temps de notre analyste, notre coach, notre cardiologue, nous achetons les décennies qu’il lui a fallu pour savoir comment écouter et quelles questions nous poser, quel geste avoir et quel regard poser sur les résultats tirés de ses machines. Il est facile de proposer quinze euros à Picasso si tout ce que nous voyons, ce sont les cinq minutes de griffonnage.

Autre chose m’intéresse dans cette anecdote, c’est l’obsession. On pourrait se dire que Picasso aurait envie de profiter de son repas tranquillement, de laisser le travail à l’atelier. Au lieu de cela, il est encore en train de dessiner. Cette obsession, cette volonté d’être toujours en train de pratiquer les activités qui nous font du bien, qui nous font sentir en vie, contribue aussi à ce que nous apprenions encore et encore.

Je reviens à mon histoire de quinze ans. J’y pensais parce que je suis vraiment à l’Ouest quand il s’agit d’administration et de comptabilité et de tout ce qui a trait à l’organisation d’une entreprise. Pendant un moment je me disais : « c’est trop bête, je vais finir par me retrouver sans rien juste parce que je n’arrive pas à organiser mon cerveau de sorte à ce qu’il s’occupe de cet aspect-là ». Et puis cette année j’ai réalisé que ça venait tout seul. Je crois que j’ai aussi réussi à me centrer davantage, à me poser en moi, ce qui fait que je me sens un peu moins en transit, en attente de la prochaine étape. J’ai fini par intégrer que la prochaine étape c’était maintenant et désormais j’arrive à me projeter sur cinq ans et à me dire : « si je fais encore ça dans cinq ans, ça me va ».

Il m’a fallu cinq ans, un deuil et un divorce, et plein d’autres mouvements moins spectaculaires, pour en arriver là. Pour en arriver à regarder ma vie et me dire que je n’avais rien à changer de majeur ; et c’est compliqué pour moi, parce que j’ai passé toute ma vie à regarder ce que je pouvais changer, à me demander quel serait le prochain remaniement, la prochaine table rase, le prochain moment où je quitterais tout le monde et partirais pour un autre lieu, une autre vie.

C’est finalement en me retrouvant enfin avec moi-même, en tête à tête avec mes besoins et mes émotions et mes peurs et mes doutes et tout le reste que j’ai pu faire le travail nécessaire et réaliser que j’étais au sommet d’une montagne qui me plaisait franchement bien. Et à l’intérieur de cette montagne il y a plein de choses à découvrir et à faire et à explorer. Des mines qui plongent à l’intérieur de la roche, des bosquets qui vivent avec les saisons, des animaux, des baies. Je crois même avoir aperçu un dahu.

Je regarde mon administratif et maintenant c’est un bon moment pour y mettre de l’ordre, parce que maintenant je sais que je veux continuer ce que je fais déjà et que ça vaut le coup de le rendre propre. Avant, ça me semblait être bien loin dans la liste de mes priorités.

Dans cinq ans, peut-être, tout sera en ordre et j’aurai fait face à d’autres apprentissages. Et les cinq années suivantes m’apporteront de nouvelles opportunités pour me sentir encore plus centré, plus aligné avec moi-même, et toujours en mouvement, toujours en train de changer pour rester en accord avec mon essence.

Je suis impatient, pressé d’atteindre mes objectifs de vie, je vois tout ce que je n’ai pas encore fait, tout ce qui n’est pas encore là où je le souhaite, et je lâche petit à petit, en prenant le temps de regarder ma vie et de me dire: je suis sur la route. Je dis « non » à ce qui m’éloigne du but, et je me concentre sur ce qui m’en rapproche.

Je regarde le chemin parcouru et je me remercie des choix que j’ai faits. Je regarde certains compagnons de route et je vois où ils en sont de leur route à eux et je n’aimerais pas être sur leur chemin, parce qu’ils ont à apprendre des choses que j’ai déjà apprises et à vivre des épreuves que je n’ai pas envie de vivre à nouveau. Et j’espère qu’ils se disent la même chose quand ils regardent mon chemin.

Et je regarde le chemin qu’il me reste à parcourir en souriant, parce que même s’il me demande encore soixante ans, c’est le chemin que j’ai choisi.

 

PS: Souvent je pense au temps qu’il a fallu pour construire les cathédrales et au fait que la majorité des gens qui ont pensé, souhaité et œuvré à leur construction n’ont jamais vu le résultat. Et je regarde l’impatience que nous mettons à vivre, notre refus de laisser le temps aux émotions, aux apprentissages, aux transformations profondes de notre être. Cela m’épate. Et je me dis: ma vie est une cathédrale.

Anaël Verdier Écrit par :

Je suis Anaël et j'écris. Ma fascination pour la vie, qui est cette opportunité de jouir, d'explorer, d'apprendre, de (se) rencontrer, guident mon écriture. Sur ce blog, je partage des fragments de moi avec vous, comme une pochette surprise remplie d'amour. Mon dernier livre est disponible ici: https://amzn.to/2r7CMeU