Jetlaggé

Je n’ai pas atterri de mon retour de Rochefort. La vie familiale a repris toute la place. Puis le clown. Puis les ateliers. Ça a été stimulation sur stimulation. À peine si j’ai eu l’espace pour me dire « je suis rentré ». J’ai été happé par le vortex de la vie quand elle n’est pas consacrée entièrement à seulement être et produire des mots. Par contraste, je me suis rendu compte à quel point il est difficile de construire une pensée autonome, même sans être bombardé par les médias. Les voix intérieures qui se manifestent dans le silence et la solitude sont vite étouffées dès que les calendriers des autres recommencent à s’imposer. D’où, à nouveau, la réaffirmation de la nécessité, pour bâtir une vision du monde singulière qui offre quelque chose à dire et une alternative aux discours de masse, de revendiquer et défendre un espace préservé pour la construction de la pensée. En particulier la pensée sensible, qui n’est pas uniquement réactive, qui est faite de nuances et de recherche esthétique. Sans cette revendication, l’épuisement sensoriel et attentionnel nous rendent perméable aux discours ambiants. Sans bulle pour préserver notre intériorité, nous perdons notre esprit critique. Le pire, c’est peut-être le confort, auquel on s’attache, qui supprime les espaces de friction dans nos vies et auquel nous devenons addict. J’apprends que cette vie est une lutte pour faire prévaloir l’idéal libertaire face à tous les autocrates qui préfèreraient rendre les individus dociles pour servir leurs intérêts plutôt que de se mettre au service d’une liberté partagée. J’apprends que la friction n’est pas l’ennemie, elle est la voie. Aller sans cesse là où se trouve la friction, c’est le meilleur moyen de rester alerte, de vivre pleinement, de rester intègre, de toujours s’interroger sur soi, sur le monde que l’on souhaite habiter. L’écriture de fiction nous enseigne le pouvoir transformateur de ces zones de friction en nous encourageant à y maintenir nos récits. Sans friction, pas de mouvement, pas d’histoire, pas de possibilité de réinvention des personnages, pas d’engagement des lecteurs. Il ne s’agit pas d’aller au conflit. Le conflit est souvent destructeur, mais de rester à cet endroit délicat entre inconfort et gêne, entre trac et audace. À l’heure où je dois prendre de nouvelles décisions éditoriales, ces questions occupent une place centrale dans ma pensée. Je cherche à retrouver (ou préserver, ou entretenir) l’espace d’abondance cognitive qui était le mien en résidence. Je ne sais pas quels nouveaux chemins je m’apprête à ouvrir, mais ils seront résolument collectifs, indépendants, libertaires et poétiques.

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