j’ai souffert

Pourquoi est-ce si difficile pour moi de dire : « j’ai souffert » ?

Je cherche toujours comment j’ai été le bourreau, comment je n’ai pas été à la hauteur, pas assez ceci, trop cela, comme un moyen d’échapper à cette simple réalité : « j’ai souffert ». Comme si ma peine n’avait pas de valeur, comme s’il valait mieux préserver à tout prix la connexion, même si ladite connexion me dévore les tripes et me fissure le cœur. Parce que j’ai cette croyance que le lien vaut mieux que l’absence de lien. Moi, le solitaire.

J’ai souffert. Je souffre encore. C’est dur à dire. Parce qu’il n’y a pas de remède. Pas de bisou magique, pas de baume cicatrisant pour ce genre de souffrance. Juste la laisser être.

Ça ne fait rien, ai-je tendance à dire, je me suis remis d’autres choses, je survivrai.

Et quand je dis « j’ai souffert » et qu’on se défend de m’avoir fait mal, je réalise que non seulement il n’y a rien à faire mais que ma souffrance n’a pas de place dans le monde. N’a pas de place dans le regard de celle qui m’a blessé.

« Sois plus fort. Sois plus courageux, » je me reproche. « Tu es vraiment trop fragile. »

Je ne vois pourtant pas le manque de courage dans le fait d’admettre une douleur. Il ne s’agit pas de m’y complaire, ni de chercher de la pitié mais d’exprimer ma simple vérité vécue. Je ne veux pas qu’on me dorlote. Je n’appelle plus ma mère à la rescousse. Si je dis « j’ai souffert » c’est pour reconnaître mon propre vécu, ne pas l’ignorer. Arrêter le déni. Arrêter de penser que si mon monde ne tourne pas rond, ce n’est pas que de mon fait, c’est que je suis humain, faillible, vulnérable, et que parfois je vis ma vie comme on la subit. Je persiste à aller là où ça n’est pas simple, où je dérape à m’en écorcher.

En fait, « j’ai souffert », c’est trop abstrait.

Ce que j’apprends, c’est uniquement à dire : « Aïe ».

Photo de Samantha Peralta sur Unsplash