Fini, une nouvelle fois

Je ne dirais pas que je suis soulagé, parce que le travail commence à peine puisqu’il faut maintenant pousser le texte dans le monde, mais chaque publication est une victoire sur l’entropie et la résistance, et de la résistance, cette fois-ci, j’en ai ressenti! Surtout sur la fin du projet, juste au moment de publier le livre. Peut-être parce que je viens de signer mon livre le plus audacieux (chaque nouveau livre doit être le plus audacieux) et que je m’inquiète de savoir s’il trouvera le public que j’espère pour lui. Que j’espère que je n’ai pas été trop intello ni trop vulgarisant, que j’ai fait assez bon usage de ma recherche – de terrain autant que documentaire. Que j’espère que mes idées seront reçues avec le sérieux avec lequel je les porte même si j’ai parfois l’impression d’être trop petit pour elles.

A chaque publication c’est l’âme qui l’emporte sur un monde dont la principale mission semble être de nous faire oublier qu’elle existe. Ces derniers jours j’ai cru que je n’y arriverais pas. La peur, la terreur même, la crainte de ne pas être lu, la crainte d’être trop lu, tous les espoirs que je projette sur ce livre (comme sur chacun) en même temps que l’aigüe perception de son insuffisance. Je n’ai sans doute pas réussi à dire ce que je voulais dire avec autant de puissance que je l’aurais voulu. Un livre c’est une pensée qui se construit, déjà ancienne au moment où l’écriture se termine. J’ai dû me répéter mille fois, cette semaine: « Tu n’écris pas le livre de demain, tu écris celui d’hier ».

Je crois que je cours (n’est-ce pas le cas pour nous tous) après ce fantasme du livre d’aujourd’hui, celui qui reflèterait l’état de notre pensée et de nos émotions – et c’est peut-être possible sur des formats courts – mais des livres comme L’artiste est un athlète comme les autres, ces livres sont des projets qui prennent des mois à aboutir, et entre chaque section écrite, la pensée continue de vivre et de s’agiter, et la voilà qui remet en question ce qui a été encré, qui demande à le changer. Cette pensée voudrait anticiper sur nos mouvements internes, elle voudrait que nous attrapions la pensée qui se figera demain ou le jour suivant, et que nous la restituions dans le livre. En même temps, le livre est le résultat d’une pensée déjà poussiéreuse. Je vois tout ce que je n’ai pas dit dans le livre et je me demande comment je vais pouvoir écrire les idées qui sont nées en moi au contact de ce livre-ci.

Je ne peux qu’écrire le livre d’hier et résister aux sirènes du livre de demain. Comme le dit Dani Shapiro, on n’écrit que sur la cendre, jamais sur la braise ardente. Ces derniers jours, je regardais L’artiste est un athlète comme les autres du point de vue de tout ce qu’il m’a appris. Pas uniquement son écriture les treize mois pendant lesquels j’ai lu et expérimenté dans mes ateliers et dans mon écriture, les concepts qui apparaissent dans le livre, tout le chemin de la démarche créative, avec ses phases d’enthousiasme et de désir, ses doutes et ses incertitudes, l’envie d’arrêter puis la décision de tenir bon, de dépasser le passage à vide – il s’en joue, des choses, dans cette décision! Et le choix de dire « c’est fini, on ne retravaille plus », même s’il y aurait encore du travail. Enfin, la nécessité de partager ses idées avec le monde, avec l’humilité de celui qui sait qu’elles ne toucheront pas tout le monde, et qu’il faut parfois se tromper dans le casting de ses lecteurs, pour pouvoir toucher ceux qui pourront être touchés, vraiment, par notre travail.

Il y a sans doute des fautes dans mon livre. J’écris vite par nécessité et je saute parfois des mots, je relis vite et je survole les passages trop vite pour relever les coquilles. Je le sais et je crois que j’arrive à l’assumer: ce qui est important, ce sont les idées.

C’est fini.

Un an de travail, plié. C’est mon premier livre de 300 pages. C’est mon premier livre qui n’est pas explicitant, qui se fait confiance pour être intelligible, et c’est déstabilisant.

Il me faudra quelques temps pour réaliser ce que je viens de faire: j’ai pris une idée et je l’ai suivie pendant plus d’une année pour lui donner cette forme dont je suis fier.

Ce n’est qu’un début, cette fin

J’ai déjà commencé le livre suivant, beaucoup plus court, même sujet, différente forme. J’ai aussi prévu la sortie de mon recueil de nouvelles pour le 14 février. Le fichier est complet à 80%. Il me reste un ou deux textes à ajouter et la couverture à faire.

Après, je ne sais pas. Après, il y aura autre chose. Et puis pendant tout ce temps, trouver la discipline de communiquer, d’encourager les lectures, de partager mon enthousiasme d’avoir voyagé dans la créativité et mon envie de servir de guide à ceux qui me suivent, de leur dire: il y aura des tempêtes et des zones de pénombres pendant lesquelles tu ne sauras plus quoi faire. Je suis là. Et crois-moi, il y a une sortie à ce labyrinthe et elle en vaut le coup.

En attendant, il est 2h10, je m’endors sur le clavier, c’est le prix à payer pour une semaine de créativité acharnée, à dormir 4 ou 5 heures par nuit, porté par l’adrénaline et l’excitation.

Sur ce, je me couche et vous reparle bientôt.

Je l’ai fait!

Anaël Verdier Écrit par :

Je suis Anaël et j'écris. Ma fascination pour la vie, qui est cette opportunité de jouir, d'explorer, d'apprendre, de (se) rencontrer, guident mon écriture. Chaque semaine, ici et via la newsletter, je partage un fragment de moi pour vous faire sourire ou réfléchir, vous distraire ou vous émerveiller, éveiller votre curiosité ou vous faire rêver. C'est, selon les semaines, comme une pochette surprise remplie d'amour.