Pourquoi votre télévision ruine votre vie

De temps en temps il m’arrive d’être à portée d’oreille d’une radio et de me demander: « comment peut-on vouloir écouter cela ? » A une époque d’expériences personnalisées, de conseils d’écoute et de lecture basés sur votre historique, à une époque où l’on peut construire ses playlists en quelques clics, qu’elles soient audio ou vidéo, comment peut-on se satisfaire d’une programmation faite pour plaire au plus large public possible ?

Je vis sans télévision depuis au moins quinze ans. J’ai grandi sans télévision. Au lieu de combler le vide par un bruit de fond, des publicités ou des programmes insipides, des informations construites pour entretenir un climat de peur et de stress plutôt que pour, oh je ne sais pas… informer, j’ai lu.

L’Internet a pour moi toujours été une extension de la librairie et de la bibliothèque, un espace où élargir le champ de mes connaissances, où découvrir de nouveaux experts dans de nouvelles niches, où écouter parler de sujets qui me touchent plutôt que de sujets dont je n’ai rien à faire.

Cette discussion résume assez bien ma conception de la vie: dans cette grande expérience qui s’étend entre le jour de notre naissance et celui de notre mort, nous avons le choix entre être acteurs ou spectateurs, créateurs ou consommateurs. Nous alternons constamment entre les deux mais il y a quand même une tendance dominante à la fin de notre temps sur Terre. Je crois qu’on ne peut pas être un bon créateur sans avoir d’abord beaucoup consommé. Assez peu de grands artistes n’étaient pas aussi de grands passionnés de leur art. Après tout, on crée d’abord par imitation, déformation, combinaison, réinvention. C’est seulement après s’être abreuvé d’oeuvres que le créateur, les ayant digérées, crée.

Il y a cette phrase dans le magnifique documentaire Stripped, sur l’état de la BD, qui dit « les jours où je n’arrive pas à écrire sont les jours où je n’ai pas lu ». A l’inverse, Nietzsche explique qu’il ne lit pas lorsqu’il écrit, parce que les lectures sont parasites. C’est l’une de ces complexités dont la vie est friande: pour créer, il faut alimenter son esprit mais pas n’importe comment.

Lorsque j’écris et que je lis dans le même genre, je suis parasité. Parce que j’ai appris par mimétisme (peut-on jamais apprendre autrement que par mimétisme ?), je me mets à reproduire le style de l’auteur que je suis en train de lire. Si je lis hors de mon genre, si j’écoute de la musique, si je regarde des films, si je joue à des jeux, je m’imprègne de l’imaginaire et de la sensualité de ces univers, mais mon écriture reste intacte.

Ce qui est certain, c’est que je ne laisse pas entrer n’importe quoi dans mon esprit. Je trie, je filtre, je sélectionne avec une rigueur presque maladive, tout ce qui a le droit d’atterrir dans mon cerveau. Et je m’efforce d’ajuster le curseur en fonction de mes besoins du moment. J’ai tendance à consommer dans une visée pragmatique. Selon que j’ai besoin d’être inspiré, ému ou de m’éduquer, je ne vais pas vers la même source.

C’est ce qui m’épate à chaque fois que je tombe sur une télévision allumée ou sur un programme de radio: je ne suis plus en charge de mon état d’esprit, quelqu’un d’autre l’est, et je doute que ce quelqu’un ait mon intérêt à coeur.

Vous savez ce que l’on dit, à propos des services gratuits: « si vous ne voyez pas le produit, vous êtes le produit ». Quand vous vous penchez un peu sur l’histoire des média, vous découvrez assez vite que les premières dramatiques télévisées ont été produites par une marque de lessive (d’où le nom soap opera), parce que le lien entre émotion et consommation ne leur a pas échappé et quoi de mieux pour générer des émotions que d’utiliser la dramaturgie, dont on sait depuis Aristote qu’elle est faite pour agiter les émotions des foules ?

J’ai écrit cinq ans pour la télévision alors que je n’avais pas de télévision et j’ai vu comment ce milieu fonctionnait, c’est-à-dire sans aucune considération du spectateur. Ce que veulent les producteurs, c’est vendre des projets aux diffuseurs (les chaînes). Ce que veulent les chaînes, c’est faire de l’audience. Pourquoi ? Parce que plus une chaîne capte de spectateurs, plus elle peut vendre cher la minute publicitaire. Sans annonceurs, pas de programmes.

Ce serait grave si les gens n’aimaient pas consommer, mais nous adorons consommer. Dépenser de l’argent nous donne un sentiment de pouvoir, le sentiment d’avoir une prise sur  l’existence. C’est une illusion qui nous évite de nous demander pourquoi nous « louons notre temps à un employeur », pourquoi nous laissons quelqu’un d’autre décider pour nous de ce qui est bon pour notre vie.

Je n’ai pas de télévision parce que je ne veux pas me réveiller dans vingt ans et me dire que tout ce que j’ai vu, pensé, connu du monde a été pré-mâché pour moi. Je remplace ce temps par la lecture d’articles spécialisés, par la découvertes de professionnels à la frange de leur domaine d’activité, qui n’ont aucune chance d’apparaître dans les médias de masse, dans les discours dominants, mais qui sont en train, alors que vous lisez cet article, de changer le monde tel que vous le connaissez.

N’est-ce pas excitant ?

Anaël Écrit par :